Accueil - 22 décembre 2007

Pour toi, Raymond

 (Un hommage à Raymond Rener, paru dans Citrouille en mars 95)

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Il se faisait tard, nous venions de changer de jour, les assiettes et les verres témoignaient encore de la chaleur animée de la soirée. Raymond nous quittait alors pour rejoindre son hôtel à quelques pas de chez nous.
Une heure du matin, téléphone… Nous émergeons d’un lourd sommeil. Inquiet je reconnais sa voix ; est-il égaré, ou plus grave encore ?... Denis, j’ai perdu mes lunettes de soleil !…L’amitié n’a pas d’heure, ni de petites raisons pour l’exprimer ( les lunettes seront retrouvées dans la cour par un voisin au lever du jour…).
Amitié et gentillesse débordent de partout chez Raymond, de ses poches où s’entassent, soigneusement rangées en vrac, toutes sortes de petits messages dont lui seul connaît le sens.
Pour lui nulle hiérarchie entre petits et grands services, la fidélité en amitié était le point d’ancrage de sa vie. Son sourire quelquefois songeur, comme ailleurs, était toujours prêt à se rallumer.
Autre « brève de comptoir » presque aussi réelle relatée par Thierry Lenain : debout deux hommes discutent dans une fraternité complice, ils se retournent vers leur camarade assis derrière eux et plongé dans un livre. Ils l’invitent à les rejoindre pour trinquer. Ses yeux se lèvent, il semble ailleurs comme perdu dans un désert lointain, il réagit enfin : «Laissez moi une minute, je termine de lire Le chameau Abos», et son regard s’évanouit à nouveau dans les sables, un sourire étrange aux lèvres.
Veillons à ce que dans notre profession il y ait encore place pour des gens comme toi, Raymond, fragile et généreux , pour lesquels les mots humanitéet enthousiasme passent avant ceux de rentabilitéet de rigueur.

Denis Hooge, Librairie des Enfants, Versailles

Accueil - 15 décembre 2007

Famille, je te hais ?

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Pour contribuer au débat ouvert par Blandine Longre sur son blog, voici une archive de Citrouille : l'article Famille, je te hais ?, paru dans le n°20 en juin 1998. Ici, en pdf zippé à télécharger.

Accueil - 07 décembre 2007

Ecoute-moi, Ô Grand Esprit !

[En complément de l'article  Ceux-qu'on-n'effacera-jamais, du dossier FIGURES REBELLES, voici remis en ligne un article de Denise Morel paru en 1995 dans le n°8 de Citrouille - illustration de couverture : Isabelle Simon]

da0b577f2baa43f6017389812af9708c.jpgL’enfant est une personne... l'Indien aussi. Pas étonnnant qu'à trop souvent nier cette vérité, on associe facilement l’un à l’autre dans la mésestime que l'on a des deux… 

Les Indiens, ces peuples si diversifiés, gardent, et même retrouvent de nos jours, une fascination qui semble s’attacher à des caratéristiques que le monde occidental a perdues. Il est des clichés dans lesquels je ne voudrais pas tomber, bien que le langage nous y conduise invariablement : ainsi, cette assimilation hâtive entre l'enfant et l'Indien. L'enfant, dans ses croyances animistes, dans son rapport aux animaux, dans son goût des costumes colorés et des panaches ; l'enfant, dans son sens de la fête et du jeu, de la danse... La liste pourrait se continuer dans le même esprit, c'est à dire en mésestimant ce qui fait toute la richesse et la grandeur d'un enfant, comme celles d'un Indien ! Car nous oublions alors que dans chaque tribu règne un grand sage, un chef auquel se réfèrent les Indiens. Un grand enfant lui aussi ? ...

La civilisation

L'autre cliché concerne la civilisation. Ce concept implique une notion d'évolution on ne peut plus contestable. Le Larousse définit "civiliser" par "amener une société, un peuple, d'un état primitif à un état supérieur d'évolution culturelle et matérielle". Nous établissons bien trop vite une différence entre notre "monde civilisé" et l'autre, non civilisé, qui a tout à apprendre. Et si nous nous tournions vers les enfants ? Que leur apprennent ces Indiens que nous avons tellement voulu civiliser, au point de leur avoir fait perdre leurs repères et d'en avoir fait une nouvelle catégorie d'exclus ?

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Accueil - 14 novembre 2007

La langue de Leïla Sebbar

[Une interview menée par Nelly Bourgeois et publiée en mars 2003 dans Citrouille]

e7a32ece2ec867ae763d2e951aab8bcb.jpegQue Leïla Sebbar interroge l’Histoire ou son histoire, elle revient toujours à ces rencontre entremêlées : celle de son père et de sa mère, celle de l’Algérie et de la France.

Leïla Sebbar est née en Algérie pendant la colonisation, de père algérien et de mère française, tous deux instituteurs. Adolescente, et citoyenne française par sa mère, elle quitte l’Algérie indépendante pour la France. Aujourd’hui, quand on lui demande comment elle se situe en tant qu’écrivain, Leïla Sebbar a bien du mal à répondre. Elle n’est ni écrivain algérienne, ni écrivain maghrébine de langue française, puisque le français est sa langue maternelle, ni écrivain «beur», puisqu’elle n’a pas vécu l’immigration. Alors elle répond écrivain français. Mais la réalité est plus complexe. Et ses textes ne cessent d’ausculter les liens entre Algérie et France, les relations passionnantes et difficile entre ces deux cultures, entre ces deux langues, entre les enfants d’immigrés et les autres. Et puis il y a la guerre, celle d’avant la Libération qu’elle a connue et celle de maintenant qu’elle veut comprendre. Et puis il y a l’exil, tous les exils… Que Leïla Sebbar interroge l’Histoire ou son histoire, elle revient toujours à cette rencontre, celle de son père et de sa mère, celle de l’Algérie et de la France.
Leïla Sebbar n’est pas une romancière pour la jeunesse, dans le sens où nous l’entendons généralement. Mais la lecture de ses récits, romans et nouvelles, peut trouver des résonances dans un large public. Car à travers ce travail de mémoire et de réflexion, elle parle souvent de l’enfance, de ce moment fondateur qui construit ou détruit l’adulte à venir. Son écriture s’adresse ainsi à tout lecteur, dès l’adolescence, qui saura être sensible à ces histoire à la fois singulières et universelles.

-Je viens de relire La jeune fille au balcon et La Seine était rouge, et de découvrir votre dernier roman Je ne parle pas la langue de mon père. Trois récits où j’ai cru percevoir une autre voix sous la narration, derrière les dialogues ; trois récits que lie la parole – ou le manque de parole…


-Déjà dans mes textes plus anciens, et dès le titre, il est question de la parole – souvent de manière négative. Si je ne parle pas la langue de mon père, dans un recueil collectif qui avait pour titre Voix de filles, voix de pères… Et puis Si je parle la langue de ma mère publié dix ans avant. Et un roman, Parle, mon fils, parle à ta mère… Jusqu’à ce dernier livre, Je ne parle pas la langue de mon père. En réalité, le sujet de chacun de ces textes, c’est le silence. Le silence de la langue du père, l’arabe, le silence du fils qui ne parle pas à sa mère… Un silence lié à l’exil, à une amnésie, à la fois historique, politique et linguistique. Ce que vous vous entendez quand vous me lisez, cette parole qui m’échappe derrière la narration, je crois que ça tient à ça. Sans que je le veuille, et sans que je le sache, une autre parole est là, sans pour autant parasiter le récit. Mon écriture est un travail de mémoire à partir de ces silences et de ces amnésies. C’est l’histoire d’une vie…

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Accueil - 13 novembre 2007

Yan Nascimbene

[Une interview publiée en décembre 2003 dans Citrouille]

318ea6715012ee2257973dc9685e0b3c.jpgDe 1987 à 2000, Yan Nascimbene (son site) illustre toutes les couvertures de la collection pour adolescents Page Blanche, créée par Pierre Marchand chez Gallimard Jeunesse. Il a su lui donner une identité très forte assurant une grande part de son succès, une identité qui perdure tant l’association de l’image et du texte est, pour chaque titre, subtile et maîtrisée. Son travail tout en finesse et sensibilité suggère plus qu’il ne montre, et son trait précis s’inscrit dans des compositions élaborées de manière très sûre, sans part laissée au hasard. Ses illustrations sont narratives, elles donnent à lire à la fois un élément fort du texte et la manière dont il l’a perçue. Dans Page Blanche, tout comme dans l’ensemble de son travail, on est frappé par la singularité de son univers, de son regard à la fois très personnel et distant sur le monde qu’il interprète par ses images. Cadré sur une page, son dessin écrit les objets et les êtres dans un espace à la fois fini et infini. Une lumière particulière empreinte de solitude et de mélancolie, de douceur et d’intensité, de force et de fragilité enrobe l’ensemble de son œuvre, imprimant dans nos yeux et notre mémoire des images, ou des morceaux d’images, inoubliables. C’est en hommage à son travail que paraît Yan Nascimbene, Page Blanche et autres couleurs, préfacé par trois autres grands illustrateurs, Guy Billout, Etienne Delessert et Georges Lemoine. Un très beau livre, élégant et délicat, comme son auteur. Et nous n’en dirons pas plus, pour laisser la parole à Yan Nascimbene que nous avons eu la chance de rencontrer.

Dans la présentation de votre parcours professionnel, on peut lire que vous aviez monté une maison d’éditions pour la jeunesse à Rome, Pompelmo Editore…
C'est effectivement ce qu'indique ma biographie officielle !… (rires) Mais la réalité est que cette maison a existé… sur le papier ! On était trois, ma femme Joan, Enrico Venzina et moi. On avait tout le désir, l’enthousiasme et l’énergie qu’il fallait, peut-être aussi quelques idées et, j’espère, un peu de talent… Mais on avait vingt ans, sans aucune expérience, aucune connaissance du monde de l’édition, bref rien, on était d’une énorme naïveté ! On a loué un local qu’on a repeint en blanc, dans lequel on a mis un piano blanc… Et on a fait un livre écrit et illustré par Joan, traduit en italien par Enrico. Quand tous les exemplaires se sont trouvés devant nous (une vraie montagne de cartons !), on s’est tous les trois demandé “Mais… comment on fait pour distribuer des livres ?” Nous ne saurons jamais si nous aurions trouvé la solution… J’ai contracté à ce moment-là la maladie de Hodgkin, et je suis parti me soigner aux Etats-Unis. De son coté Enrico a travaillé comme assistant-réalisateur sur un film. Nos livres sont donc restés tout seuls dans ce local blanc. Quelques uns ont été vendus en librairie à Rome, là où on les avait déposés nous-mêmes, et le reste a été donné à un organisme dédié à l’enfance… Mais ça reste un très bon souvenir, on jouait du piano, on buvait des cafés, on parlait, on rêvait beaucoup… Aujourd’hui, l’idée d’être éditeur me plairait… enfin avec l'âge d'alors ! A 20 ans, je croyais tout savoir, tout était possible, je pouvais tout faire et personne n’allait rien m’apprendre… Evidemment c’était prétentieux et extrêmement naïf, mais bon c’est comme ça qu’on apprend, on se trompe, on change de routes…Voilà ma brève carrière éditoriale !

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Accueil - 12 novembre 2007

Les enfants de Pitchipoï

[Rencontre avec Bernard Pinta, auteur de Les enfants de Pitchipoï, et celle qui l'accompagna dans son écriture, Denise Morel - Une interview menée par Carol et Denis Hooge, Librairie des Enfants, et publiée dans Citrouille n°11, 1995]

473baab26825aa180d5e84b6386890fd.jpg"Pitchipoï.. Pays de désastre." Cette appellation deviendra réalité pour Bernard Pinta, quand son père reviendra d'Auschwitz en 1945. Enfant de la Shoah, Bernard écoute, pour devenir à son tour porteur de mémoire. Cinquante ans plus tard, il raconte l'histoire de son père revenu des ténèbres, suivie de sa propre histoire, celle des jeunes partis vers l'espoir, fonder les premiers kibboutz en terre d'Israël. Bernard Pinta portait son livre en lui depuis des années. Sans Denise Morel, le récit n'aurait cependant jamais existé. Il fallut à son auteur l'aide de cette (sage ?) femme pour l'accoucher dans la douleur, en permettre l'expulsion libératrice. C'est d'ailleurs en sa compagnie que nous avons rencontré Bernard Pinta.

Citrouille : Pourquoi, à l'automne 1941, votre père a-t-il accepté de se rendre à la convocation de la police française ?

Bernard Pinta : Mon père avait un amour sans limite pour la France. Il ne pouvait pas imaginer qu'elle allait ainsi le livrer avec tant d'autres. Cette confiance aveugle le conduira à Pithiviers puis à Auschwitz. Sur les 310 personnes de son groupe, seules 18 sont revenus... A son retour, j'ai voulu réagir et montrer de quoi j'étais capable. J'avais trop entendu que les Juifs étaient des rats, des profiteurs...

Denise Morel: Est-ce une façon de dire à votre père "j'ai trouvé mieux que toi" ?

B.P. : Je ressentais effectivement un sentiment de révolte, de cette révolte dont je lui reprochais d'avoir été dépourvue : "Vous vous êtes laissés massacrés, nous ne nous laisserons pas faire !" J'ai découvert depuis que c'était faux, que dans tous les camps et les ghettos, il y eut des révoltés. Quand aujourd'hui encore, “La liste de Schindler” montre un Juif soumis, sans réac lion, je ne peux m'empêcher de réagir fortement.

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Accueil - 11 novembre 2007

Une peau de mots

Comment ne pas laisser l'enfant s'enfermer dans une enveloppe de souffrance, sinon en mettant des mots sur ces réalités complexes que sont les sentiments d'une vie ? [Un article de Denise Morel, psychothérapeute, paru dans le n°6 de Citrouille, 1998]

94ebc3a7e9ba278de82585be32572631.jpg Jardin secret, pudeur, manque de mots... Qui de nous n'a expérimenté cette retenue à exprimer un sentiment fort, de sympathie ou d'antipathie, face aux autres, face à une réalité nouvelle et quelque peu inquiétante ? Et pourtant nous, les adultes, nous disposons d'un vocabulaire étendu. Ne reculons pas sous prétexte que les mots pour parler de ces zones intérieures profondes sont difficiles à trouver.

Qu'en est-il de l'enfant qui vit beaucoup plus que nous ses sentiments à ciel ouvert, sans se protéger autant que les grandes personnes par des processus de réflexion, ou de raisonnement critique ? L'enfant, de plain-pied dans le rêve, la magie, les affects à l'état pur, vit une sensibilité à fleur de peau. Or c'est surtout à lui, ce petit d'homme, que nous n'osons pas dire la souffrance, la séparation, la maladie, la mort, mais pas davantage non plus nous ne savons exprimer la tendresse, la compassion, l’enthousiasme, la passion !

Alors l'enfant se tourne vers le langage des animaux. Le regard d'un chien, la démarche d'un chat, la queue frétillante d'un lapin, la douceur d'une brebis mettant bas ses petits, le chant de l'oiseau, quand ce n'est pas le rugissement du lion ou du tigre, la honte et la solitude de l'animal qu'on trouve laid, sale ou trop vieux et dont personne ne veut, tout cela lui parle d'amour, de force, de fidélité, de dépendance, de justice et d'injustice. Tout cela aide l'enfant à tirer une certaine philosophie de la vie. La Fontaine n'avait-il pas employé ces chemins-là ?

Nous le savons bien, l'enfant grandit en s'identifiant en se recherchant des compagnons d'armes ou de destin, en se regardant chez l'autre comme dans un miroir. Pourquoi donc chercher à mettre des mots sur toutes ces réalités complexes que sont les sentiments d'une vie ? Y a-t-il risque ou avantage à mettre dans le domaine public la part la plus intime de la personnalité, les sentiments que chacun éprouve au tréfonds de soi ? Le risque existe de dépersonnaliser ce que l'enfant ne croit appartenir qu'à lui. Mais il y a aussi un gros avantage pour lui : celui de s'apercevoir avec soulagement que d'autres enfants éprouvent des sentiments analogues.

En tant que publication autorisée, le livre représente une instance reconnue par les adultes. Si l'enfant découvre qu'un livre peut lui dire, à lui, autre chose que le discours auquel il est habitué, une sorte de connivence peut alors s'établir. Un pont est jeté entre sérieux et plaisir, réel et imaginaire, raison et pulsions. Le livre suffisamment "bon" aide l'enfant à créer cet entredeux, cet espace unifié dans lequel lui, l'enfant, peut se retrouver.

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Accueil - 10 novembre 2007

Grammaire en fête… ou comment vaincre la haine des mots

[Un article de Denise Morel, psychothérapeute, paru dans le n°9 de Citrouille, 1999]

3a95e9ef250a84ff32ee16c8ad847bd9.jpgAu cours de thérapies d'enfants, j'utilise souvent les livres. Le livre représente un objet valorisé, porteur d'une tradition, d'une culture. Ensemble, l'enfant et moi, nous héritons de cet apport culturel, et nous nous en servons. Souvent, cette découverte fait naître chez lui le désir d'écrire son propre livre. Passer de la lecture à l'écriture, du spontané à la composition, fait aussi partie du processus thérapeutique, dans la mesure où il est plus facile pour un enfant de continuer à faire seul quelque chose qu'il a d'abord partagé dans un cadre de détente et favorisant la création.

Voici comment, à partir de deux livres, Grammaire en fête et La belle lisse poire du Prince de Motordu, une fillette de onze ans est partie en guerre contre les fautes d'orthographe qui l'handicapaient beaucoup. Les auteurs de ces deux livres jouent avec le langage, la grammaire, en laissant au sujet le droit de se révolter contre la tyrannie du verbe dans la phrase. Le verbe qui commande, qui ordonne, et "traite en pantin le sujet et son destin" L'enfant retrouve des sentiments connus, s'étonne puis s'amuse de voir que même dans une phrase, l'adjectif peut se montrer orgueilleux, ou que le singulier peut souffrir de la solitude... La phrase, les mots deviennent vivants, animés, et l'enfant se prend à les aimer autant qu'il aime d'autres êtres vivants. L'humour dont fut capable cette fillette de onze ans, gravement dysorthographique, nous montre comment le symptôme lui-même peut se trouver intégré dans un travail de création :

Quelle horreur la vie

Les mots, c'est comme un enfant.
Les fautes, une désobéissance.
Le mauvaises notes, une punition.
Les corrections, un pardon !
Des livres avec des mots bien écrits,
des livres sans fautes.
Mais l'enfant en fait quand-même.
Des gens ont inventé les livres
pour embêter les petits.
Nous les enfants, nous avons décidé d'embêter les grands.
Nous avons le droit d'exprimer nos sentiments cachés.
Nous nous révolterons à tout jamais !


Ce texte contient une violence et une révolte qui, avant cette élaboration, tiraillaient cette fillette en tous sens et lui faisaient perdre tous ses moyens. Aucune loi ne pouvait être respectée, tant la lutte était grande, et les lois de grammaire, d'orthographe ou de présentation ne l'étaient pas davantage... En découvrant un certain plaisir à composer de vrais textes libres, et en associant le jeu aux règles du jeu, un travail de réconciliation avec la loi a pu alors s'effectuer. Ainsi le travail autour du livre, livre extérieur et livre créé que l'enfant porte en lui, a permis de mettre en mots ce qui restait de l'ordre de l'impensable. 

Denise Morel 

Accueil - 26 septembre 2007

La poudre aux yeux

[Un article de Claude André - librairie L'Autre Rive - paru en décembre 2004]

a08fe7fe53e56062630c203e8d719f94.jpg « La fiction en grand format : depuis Harry Potter et la coupe de feu, les éditeurs de jeunesse multiplient les grands formats avec succès. Ils ont ouvert un nouveau marché. » (Livres Hebdo du 22/11/02)

Ce n’est pas Monsieur Jourdain qui inventa la prose, ce n’est pas Daniel Pennac qui inventa la lecture à voix haute, et ce ne sont pas les éditeurs, communiquant à tout va depuis quelque temps sur le « roman transgénérationnel », qui ont inventé le partage familial des lectures… Depuis que la médiatisation mondiale accompagnant la sortie du tome IV d’Harry Potter a convaincu les parents (enfin, ceux qui n’avaient pas lu Pennac…) qu’il était enrichissant de partager les lectures de leurs enfants, les éditeurs jeunesse ne cessent de vanter, à travers leurs annonces publicitaires, des romans censés avoir la vertu universelle d’être accessibles de 7 à 77 ans (merci Tintin !)… Magnard, qui avait publié en jeunesse – et vendu avec beaucoup de succès – la trilogie d’Arkandias d’Éric Boisset, republie ainsi ces trois volumes sous une nouvelle présentation, plus coûteuse, grand format, avec ce slogan : « Magnard jeunesse fait son entrée chez les grands ! »… D’autres éditeurs annoncent de la même façon : « Brussolo à tous les étages… un thriller pour toutes les générations »… «Petite Plume, un roman à mettre entre toutes les mains »… Ou encore, cet argument appliqué à un quelconque best-seller pour adultes : « Pour l’enfant qui est dans chaque adulte et l’adulte qui est en chaque enfant » ! Ce n’est pas le contenu intrinsèque du livre qui est mis en valeur, mais la vision qu’on a décidé d’en donner.

Il y a toujours eu, et heureusement, des textes qui peuvent se partager avec des enfants qui ne sauraient les lire seuls. Il est réjouissant de vendre, aux parents qui en ont l’envie, L’Île au trésor,Les Misérables, Vingt mille lieues sous les mers… Cette lecture familiale évite la véritable mutilation que l’on fait subir à ces textes dans la plupart des éditions non intégrales ; elle permet du même coup que chacun y prenne ce qu’il est en mesure d’y goûter, à son rythme. Il est aussi enthousiasmant de conseiller à ces mêmes parents des textes parus dans le champ de l’édition jeunesse et qui se prêtent, par leur saveur et leur complexité, à des lectures multiples. Je pense en particulier aux aventures de Moumine le Troll de Tove Jansson, un pur chef-d’œuvre, à la fois nourri d’enfance et de philosophie, et dans lequel les personnages, nés des mythes nordiques comme de l’imagination de leur auteur, nous en disent long sur les relations amicales et familiales

Mais n’y a-t-il pas d’autres chemins de lectures tout aussi nobles que celui de la lecture partagée ? Est-il possible de préférer, comme je le fais, ce chemin particulier qui fait de la lecture une aventure personnelle, que l’on peut aborder, seul, lorsqu’on a acquis une certaine maturité, un certain recul et le goût du plaisir du texte ? Toujours est-il que cette lecture partagée ne saurait être un concept tellement valorisé qu’il en prendrait presque un caractère obligatoire – pour que soient en réalité écoulés des romans grand format, à la jaquette aussi attirante que celle d’un best-seller, coûtant aussi cher qu’une nouveauté pour adultes. Par ailleurs, pourquoi ce fameux roman transgénérationnel ne devrait-il relever que de la littérature fantastique ? – celle au cœur de cette mode actuelle ? Je me demande ce que cherchent et trouvent réellement – et ensemble ? – ces milliers d’adultes accros aux aventures d’Harry Potter. On aimerait qu’ils explorent ces autres sentiers que la littérature jeunesse offre à leur curiosité comme ceux du roman d’aventure, du roman réaliste… Continuons à chercher, dans le foisonnement des parutions romanesques pour la jeunesse, les textes forts qu’on pourra conseiller aux jeunes lecteurs, comme à la lecture partagée, et ne nous laissons pas abuser par ces arguments que l’on nous impose à grand renfort de discours médiatiques, comme on jette de la poudre aux yeux…

Claude André, librairie L’Autre Rive
 

Accueil - 30 juillet 2007

Etoile : rencontre avec Rascal et Peter Eliott

 [Chaque jour de juillet, le blog de Citrouille remonte une archive du fin fond de ses entrailles. Ci-dessous une interview initialement mise en ligne en avril 2005]

« Comme sur la voûte du petit cirque… les étoiles brillent au firmament. Comme chaque soir, le rire et les cris ont traversé la toile pour se mélanger au vent, aux routes, aux arbres et aux parfums des fleurs. Carmen, l’équilibriste, Torticoli, les frères Willy et Willy cachés sous leur lourd déguisement de cheval clown, Horace l’homme tatoué et sa femme Rose à la barbe bleue, Zingaro le clown, le singe Plantin, M. Balthazar et ses 21 puces savantes et le géant Constantin saluent une dernière fois le public sous les bravos.
Le spectacle terminé, les enfants ont hâte de rejoindre leur lit pour continuer à rêver. Lorsqu’ils se réveilleront, il ne restera du petit cirque qu’un cercle de sciure à l’entrée du village.
Pendant que chacun s’affaire à démonter le chapiteau, Zingaro passe entre les bancs et énumère comme chaque soir les objets oubliés par les spectateurs.
« Un porte-monnaie vide en peau de porc… D’Amsterdam… Ha ! Ha ! Ha ! »
« Une écharpe à carreaux… pas cassés… Ha ! Ha ! Ha ! »
« Un chapeau boule… de neige… Ha ! Ha ! Ha ! »
« Un nouveau-né dans une caisse… à savon… Ha ! Ha ! Ha ! »
« UN NOUVEAU-NÉ DANS UNE CAISSE À SAVON ! »


Ainsi commence le premier tome d’une nouvelle bande dessinée : Étoile, réalisée par Rascal et Peter Elliott. Un véritable coup de cœur pour ce livre que l’on referme un sourire aux lèvres. Un livre plein de tendresse, d’humour et de poésie à l’image de ses deux papas. Nous les avons rencontrés pour vous faire partager un peu de leur magie…

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