12 décembre 2009
Noel Express
Petite chronique express.
Samedi 12 décembre 2009.
ça y’est, ça sent vraiment Noël. On a un sapin devant la vitrine. On coupe du papier cadeau. Romain monte les chevaux en bois. Sylvie a commandé des brichocos. J’ai raconté tout à l’heure Boreal-Express, avec encore et toujours des frissons, chaque année c’est la même chose. Une petite fille s’est assise dans le pouf tout neuf qu’on a reçu pour les 20 ans de Circonflexe et s’est mise à raconter le livre qu’elle avait dans les mains, La coccinelle mal lunée, et comme elle ne savait pas lire elle inventait, c’était l’anniversaire de la coccinelle, le soleil se couchait, c’était la nuit noire, moi j’étais cachée derrière elle pour l’écouter et j’adorais ça.
On m’a demandé un livre pour une petite fille qui ne parlait pas et un autre pour un garçon qui aimait la montagne. J’ai raconté Les chalets de fer, et la dame est partie avec, et j’ai vite été vérifier, même si je le savais déjà, et les mots sont cruels, « arrêt définitif de commercialisation ». J’ai failli la retenir, lui dire « on ne le vend pas ! on le garde ! » mais non, évidemment.
Et puis cette année on raconte et on raconte Max et les Maximonstres et c’est du vrai grand bonheur.
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28 septembre 2009
La valeur de l'humain
J'ai vérifié ce matin : dans Les Mille ruses du renard volant, pas de note de l'auteur à la fin. Parce que je viens d'enchaîner la lecture des Lionnes, et de J'irai au pays des licornes, de Jean-François Chabas, et ça fait donc trois nouveaux romans de lui pour cet automne.
A la fin des Lionnes, il y a cette petite note, l'air de rien : "Aux plus jeunes de mes lecteurs qui s'attristeraient de cette fin, je voudrais dire de ne pas avoir de peine. La vie, je vous le souhaite, vous apprendra qu'il est bien plus terrible de vivre en hyène que de mourir en lionne".
Et à la fin de J'irai au pays des licornes, une note un peu plus longue qui dit que ce n'est pas le MMA qui est mauvais (le combat ultime) mais l'usage qu'on en fait.
Jean a raison quand il parle de la valeur de l'humain comme dénominateur commun des romans de Chabas. J'aime beaucoup cette idée. J'avais essayé de trouver ce dénominateur, déjà, il y a quelque temps, ici. Mais là, quelque chose me chiffonne. [Lire la suite sur le blog de l'Eau Vive]
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06 juillet 2009
J'ai rencontré quelqu'un : Emmanuel Darley
(Rétroviseur été 2009 - un article publié en 2005)
Décembre 2004. C’est un hiver sans neige comme je les vis depuis quelque temps. Le midi, le soir, je n’attends pas que la fatigue arrive, je lis. Je mange, je dévore. J’ai rencontré quelqu’un. C’est réellement l’impression que j’ai. J’ai trouvé quelque chose. Comme un endroit, un peu caché. C’est rare. C’est précieux.
Cela a commencé avec « Là-haut, la lune ». Cela a continué avec « Plus d’école ». Et puis « C’était mieux avant ». J’ai lu ce texte au café, au milieu des conversations. C’est une fable terrible. La Farce va mal, les Farçais ont peur, il leur faut un homme qui redonne espoir. Avec ce slogan : « C’était mieux avant ». Emmanuel Darley a trouvé l’exacte distance nécessaire pour faire rire des tentations du pouvoir, de la politique et du populisme. « L’avenir est derrière nous et je vous le dis, il nous faut désormais reculer. La reculade sera notre seule ambition (…). Il nous faut retrouver les vraies voleurs, celles qui ont toujours été les nôtres, trivial, famille, poterie ». Les premières mesures prises par Raoul Jambon s’il est élu ? « Distribution générale de Vlamby pour redonner le goût d’avant. Des desserts farçais d’avant (…). On pourrait refaire l’éculation d’avant quand on était petit. On apprenait bien à l’époque. Tout par cœur ça rentrait. Alors bon. Blouses grises obligatoires. Blazers pour les garçons et jupes pour les filles. Finie la mixité. Chacun de son côté. C’est mieux, c’est beaucoup mieux. La Farçaillaise tous les matins au garde-à-boue. »
Quelques jours plus tard, dans le même café. Les mêmes conversations, le bruit des couverts. « Qui va là ? ». Un homme pénètre dans un appartement. C’était le sien avant, il veut juste jeter un œil. Retrouver ses souvenirs. C’est un long monologue que l’auteur a écrit pour que la pièce soit jouée chez les gens. C’est bouleversant. La fatigue peut-être, l’émotion sûrement, les larmes coulent à la lecture. L’homme parle de sa mère. En petites phrases tranchantes. Dire la solitude, celle qui dort dans les gares. Dire la douleur de n’avoir rien. Juste les souvenirs.
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14 avril 2008
Deux gouttes d'eau (chronique de Madeline Roth)
J’ai passé la semaine le nez collé à l’ordinateur. 44 commandes à faire pour la semaine des librairies sorcières. Je regardais Florence ranger les livres et… j’enrageais. Un libraire qui ne touche pas de livres, qu’est-ce qui lui reste à la fin de la journée ? Mal à la tête. La promesse du soir venu, quand même, mais peut-être que plus on lit, plus on attend. La semaine dernière, un couple de lycéens a passé près d’une heure dans la librairie. Et moi je suis là, cachée derrière l’ordinateur, et j’écoute… Il a pris le dernier livre d’Arnaud Cathrine posé sur la table, et il lisait les titres des chapitres à son amie. Le jour où Sigmund Freud a commencé à me pourrir la vie. Ça me faisait rire. J’aurais pas dû lire le livre, après.
Jeudi Régine est passée. Avec dans son sac un livre épuisé dont on avait parlé, il y a plusieurs mois. Je lui dis qu’elle a une sacrée mémoire – et elle répond c’est l’envie de l’échange. Deux gouttes d’eau salée, de Rémi Courgeon, publié chez Mango en 1998. Deux petits ours en cordage sur la couverture. Régine me dit Tu as le temps de le lire ? Oui. Oui. Je décroche cinq minutes de l’ordinateur. Si vous passez un soir au jardin public de Plouhet en Bretagne, vous pourrez y voir deux messieurs identiques assis sur un banc. J’ai envie de pleurer – rien ne m’émeut autant qu’un livre qu’on me donne, et pas que je prends.
J’ai terminé la toute dernière commande vendredi soir juste avant de partir. Sous les tables y’avait des piles qui s’écroulaient – Florence est malade – et je me gardais le samedi juste pour ça. Rien que ça. Il a plu toute la semaine – et aujourd’hui, le soleil brûlait les yeux. Noé chantait Une souris verte. J’avais un livre à offrir. J’en ai ouvert des dizaines. J’ai changé vingt fois d’avis. Yvette a fini par trouver une idée – oui, oui tu as raison. Je l’ai posé près de l’ordinateur, mais tout l’après-midi, j’ai essayé de chasser ce sentiment étrange que je ne sais pas offrir un livre que je n’ai pas lu. Ce soir, je le lis avant de l’offrir.
Yvette a accroché une guirlande de Tomi Ungerer et j’ai rangé ses livres. Une petite fille est venue me demander si Et si tout ça n’était qu’un rêve c’était pour son âge. Christine est repartie avec En attendant le printemps, Bonne nuit mon tout-petit et Litli. J’ai raconté trois fois Monsieur Personne et à la fin de la journée, à sa place j’ai posé Grand et Petit. Monique est partie avec Echancrure et j’ai mis dans les mains de Nasser Pas raccord. Voilà le genre de samedi qui rattrape n’importe quel jour de pluie, et fracasse tous les ordinateurs.
Madeline Roth, L'Eau Vive
Moi Je, Arnaud Cathrine, Médium, L’école des Loisirs
Et si tout ça n'était qu'un rêve, Thierry Lenain, Brigitte Susini, Nathan
En attendant le printemps, Martine Laffon, Sacha Poliakova, Thierry Magnier
Bonne nuit mon tout-petit, Soon-hee Jeong, Didier jeunesse
Litli Soliquiétude, Catherine Leblanc, Severine Thévenet, Où sont les enfants
Monsieur Personne, Joanna Concejo, Le Rouergue
Grand et Petit, Henri Meunier, Joanna Concejo, L’atelier du Poisson Soluble
Echancrure, Michel Le Bourhis, Karactères, Seuil jeunesse
Pas raccord, Stephen Chbosky, Exprim’, Sarbacane
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20 mars 2008
à défaut (chronique -énervée - de Madeline Roth)
On est sur le point de se lever quand elle me dit "Les chroniques, c'est de la fiction". Ce mot-là est resté tout l'après-midi dans mon ventre. J'écris. J'essaie. Une photo, ça n'est pas le réel. Un livre, ce n'est pas la vie. Il y a des colères bien réelles, en revanche, qui naissent parfois des silences.
J’ai vingt-huit ans et je suis employée dans une librairie. Mon âge et ma situation professionnelle ne légitiment peut-être pas ma parole, mais aujourd’hui, sans doute plus en tant que citoyenne que professionnelle, j’estime que je ne peux pas laisser s’écrire dans les pages du Monde ou ailleurs un discours qui me heurte et me fait peur. Deux articles, l’un paru dans le Monde des Livres du vendredi 30 novembre 2007 ("Un âge vraiment pas tendre - Mal-être, suicide, maladie, viol... Pourquoi les livres destinés aux adolescents sont-ils si noirs ?") ; l’autre écrit par Thierry Wolton (« Les libraires contre Internet ») en date du 19 janvier 2008, m’apparaissent aujourd’hui comme les prémices d’une colère sourde qu’il me faut démêler.
L’une des choses essentielles que j’ai apprises avant d’être libraire, c’est que la loi Lang, créée en 1981, avait pour objectif fondamental, non pas, comme on l’entend souvent, de protéger les librairies, mais bien de sauvegarder l’édition, qu’un prix libre aurait fatalement conduit à devoir choisir entre les best-sellers ou la mort.
Dans une carte blanche publiée (encore) par Le Monde le vendredi 7 mars dernier, Régis Debray démontait l’une après l’autre six recommandations émises par une commission, mise en place à la demande de l’Elysée et intitulée « Réformer la lecture, moderniser le livre »,« présidée par Marc Lévy, assisté de Paul-Loup Sulitzer et de Michel-Edouard Leclerc. » Non, il suffisait de lire, sans trop s’énerver dès le départ, cet article jusqu’à la fin pour voir la farce, « le canular le plus évident » qui est « aujourd’hui chose plausible ». Il n’empêche que beaucoup n’ont pas compris la farce, puisque certaines des propositions que Régis Debray développe ont déjà été entendues ici ou là : la publicité pour les livres sur les chaînes télé privées, ou l’abrogation de la loi Lang… Interrogé par Livres Hebdo au lendemain de ce beau tour de force, Régis Debray a dit qu’il souhaitait « désamorcer, par l'ironie, certaines velléités ambiantes, assez dangereuses, à la fois populistes et capitalistes. »
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08 février 2008
Elle n'est pas comme les autres (chronique de Madeline Roth)
23e Fête du livre de Jeunesse de St-Paul-Trois-Châteaux. Après une période d’essai, je peux raconter dans le désordre tous les albums d’Où sont les enfants et montrer sans cesse un livre qui sera bientôt en librairie, Rien à voir, édité par Quiquandquoi avec Les Doigts qui rêvent. Jean-Marie Antenen me dit « Ce n’est pas un livre facile ». Ça me fait rire. « T’en as, des livres faciles ? ». « Euh… Je ne les ai pas amenés ».
Février et la librairie est vide. Elle entre et j’aime la voir. Je ne la connais pas mais je la reconnais, je l’ai toujours trouvée belle, on n’a presque jamais parlé parce qu’il y a entre nous, je crois, la pudeur de deux femmes qui se reconnaissent lorsque l’une d’elles regarde les livres que l’autre aime vraiment, vraiment.
Elle regarde longtemps. Je suis à la caisse quand je l’entends prononcer à une stagiaire la phrase magique « Elle n’a peut-être pas encore trouvé le livre qui la fera lire ». Je bondis. J’adore cette phrase. Je relève le défi quand vous voulez. Je bondis mais je me ravise. Je laisse Sabine la conseiller.

Et puis quand même, ça me démange, alors quand elle s’avance pour régler, je lui demande si elle a trouvé. Et hop. On repart dans les rayons. Elle commence la lecture de Je t’écris, j’écris, et je vois bien que ça la touche, je peux arrêter de parler, elle lit.
Alors elle dit, c’est une écriture assez proche de ce que j’aime faire, en fait j’écris. Je ne me suis jamais présentée.
Son dernier livre est arrivé à la librairie le 31 décembre. Je suis sûre de la date parce que j’étais à la caisse et que ce n’est pas moi qui l’ai mis sur la table. Alors voilà, j’ai honte, mais celui-ci, je ne l’ai pas ouvert.
Je ne vais pas lui dire ça.
Quand elle s’en va, je fonce chercher son livre et je le ramène comme un trésor à la caisse. Et forcément, il me plait beaucoup. Plusieurs auteurs m’ont demandé si j’avais leur livre avant de se présenter. Elle n’a jamais fait ça. Alors j’ai pensé je vais parler de cette rencontre sans la nommer vraiment, et j’espère qu’elle lira ces mots. L’humilité et la beauté, c’est ça qui l’habille, c’est ça qui la fait belle, et qu’elle met dans ses textes.
Madeline Roth, L’Eau Vive
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22 janvier 2008
Trois fois oui
Trois semaines peut-être que j’ai dans la tête la première phrase que je n’écris pas : « Décembre est presque là ». Sauf que maintenant, décembre est là, Grand Corbeau, Les Trois Brigands, Grand Loup et Petit Loup en vedettes. Et sur la table près du canapé, un tout petit livre, Cassandre. Un tout petit livre avec un post-it resté dessus. Oui, oui, mignon, mignon, oui. Je l'ai retrouvé au fond d'un carton. Un retour d’office. L’un des trucs les pires pour un libraire : ranger en rayon ce que les bibliothécaires n’ont pas choisi d’acheter pour leur fonds. Le retour de la médiathèque de Ceccano, ça prend presque un après-midi entier. Alors il faut glisser des choses dedans pour relever la tête. Cassandre est un tout petit livre écrit par Rascal et ilustré par Claude K. Dubois. Malgré les oui oui oui des bibliothécaires sur le post-it collé sur la couverture, il revient à la librairie, et je pense c’est une erreur, c’est un oubli, ce petit livre, il est trop beau.
Cassandre est une nouvelle édition publiée par Les 400 coups d’un livre paru en 1993. Je ne le connaissais pas. Un jour j'ai dit je ne me fais plus avoir maintenant, les chefs-d'oeuvre, je les achète tout de suite, avant qu'ils ne disparaissent. Les livres vivent de moins en moins longtemps. Heureusement que certains renaissent. Ça fait presque un mois que Cassandre voyage entre la librairie et chez moi, le post-it toujours collé sur la couverture. Oui oui oui.

Cet après-midi, une femme me demande si l’on a C’est génial d’être une fille. Euh… Oui, on l’a. Un peu caché mais on l’a. Je lui tends, mais elle me demande : «Vous le connaissez ?» Euh… Non. Elle l’ouvre, et sur la première page, il y a un post-it. Dessus, les mêmes bibliothécaires ont écrit Non non nul non. La femme grimace et moi je ris.
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06 janvier 2008
les voeux qu'on reçoit les phrases qu'on vole
Je me souviens d’elle aux premiers jours de janvier, devant l’année à venir comme au pied d’une montagne. Le 31 décembre, Antoine m’a ramené des bandes dessinées oubliées depuis longtemps dans ses piles à lui. Mauvaises gens, Dispersion, La Bouche Sèche, La pluie. Des bd conseillées il y a longtemps par un libraire - photographe - musicien -poète. Le 31 décembre, lorsque la nuit s’est mise à tomber, c’était le moment parfait pour les feuilleter à nouveau, ces images oubliées, dans une librairie presque déserte, comme quelque chose qu’on vole, juste aux dernières heures de l’année.Au matin du 3 janvier, le premier livre que j’ai trouvé dans le bac des nouveautés, c’est Cocorico, un album du Père Castor illustré par Lada et publié pour la première fois en 1935. Avec « Quelques mots à l’adresse des grandes personnes » : « Laissez l’enfant jouer en toute liberté avec le dépliant. Répétez souvent, en lui montrant l’image, ces courtes phrases, pour lui émouvantes : la vache fait… etc. Veillez à bien soigner le ton et le timbre des sons et vous constaterez que, grâce à son instinct d’imitation, l’enfant rivalisera bientôt avec vous pour la reproduction des voix animales ».
Au matin du 3 janvier, Danielle m’a dit « Qu’est-ce que je peux te souhaiter ? ». Liliana est passée dans l’après-midi, elle a vu à l’angle de la table une pile du deuxième roman d’Insa Sané et elle m’a dit « Mais je ne l’ai pas eu encore moi ! ». François m’a regardée en riant. Les libraires en congé regardent les nouveautés dans les librairies des autres.
Ça fait deux semaines je crois, maintenant, que sur le parking de l’île Piot un cirque s’est arrêté. Le soir, je regagne ma voiture face aux lamas et aux buffles qu’on a attachés près du fleuve. Je reçois des vœux et je cherche quoi répondre, il faudrait une phrase volée dans un livre, ça ce serait l’idéal. Cet après-midi j’ai tourné autour des tables en pensant tu vas trouver une phrase. J’ai lu et relu La Marelle, mais c’est tout le livre, le vœu à envoyer. Ça marche pas.
Petit-Loup aimerait beaucoup que Grand-Loup aille lui chercher la petite feuille tout en haut de l’arbre, d’un vert si doux, d’un vert si tendre. « Attends, disait Grand-Loup, elle finira bien par tomber ».
Voilà. Ça, ça marche. Attends, elle finira bien par tomber.
Madeline Roth, L'Eau Vive
Mauvaises gens, Etienne Davodeau, Delcourt, 2005
Dispersion, Hideji Oda, Sakka, Casterman, 2004
La Bouche Sèche, Jean-Philippe Peyraud, Treize étrange, Milan, 2005
La pluie, Lambé et de Pierpont, Ecritures, Casterman, 2005
Cocorico, Lada, Albums du Père Castor, Flammarion, 1935 – 2008
Du plomb dans le crâne, Insa Sané, Exprim', Sarbacane, 2008
La marelle, Germano Zullo et Albertine, La joie de Lire, 2007
Grand-Loup et Petit-Loup, La petite feuille qui ne tombait pas, Nadine Brun-Cosme, Olivier Tallec, Flammarion, 2007
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20 décembre 2007
Mes treize ans me brûlaient les doigts
(Un témoignage du dossier DU SPORT DANS LES LIVRES, paru dans le n°47)
Mes treize ans me brûlaient les doigts. Je grandissais à force de tempêtes, je détricotais les mailles du temps, fouillant l’innocence. Je portais mon adolescence comme une colère qu’il fallait apaiser, et les jours s’empilaient comme des ouragans que je ne savais pas calmer.
J’avais deux choses. J’avais les mots et j’avais le silence. J’avais les mots des autres dans les livres qui s’entassaient au pied du lit, et le silence du fond de l’eau dans le grand bassin de la piscine. Je ne savais pas parler, et pas encore écrire. Je ne pouvais pas crier. Alors j’engloutissais les livres, j’avalais l’eau. Je lisais, et je nageais. Le soir, en sortant du collège, je passais devant elle en souriant. Je rangeais mes affaires dans le petit casier à l’étage, comme on quitte une peau, un mauvais maquillage. Je pouvais, deux heures durant, oublier. J’avalais les longueurs. Sur terre je n’étais bien que dans l’eau. Le corps est plus léger. Les yeux un peu se ferment. Le souffle ralentit. Les battements du cœur s’accélèrent.
Il m’arrive aujourd’hui de dire que j’ai perdu la natation à cause de cette tendinite à l’épaule. Qui m’a coûté des dixièmes qui ne se rattrapaient pas. Mais je sais que c’est faux, et que je n’ai rien perdu. J’ai gagné la parole. J’ai gagné les autres. Peu m’importaient les résultats. Moi je n’étais pas prête aux sacrifices. Ce que je voulais, c’était ces heures-là, seule, dans l’eau. A repousser le temps. A éloigner la souffrance.
La natation m’a peut-être appris à me battre. Mais pas autant que les mots. Moi j’étais les héroïnes de mes livres. Roxane et Lola, Betty et Laura, Chloé et Emma. La vie est la pire des compétitions. C’est bien suffisant. J’ai quitté le bassin sur la pointe des pieds. Je n’y retourne presque jamais.
Mais j’ai toujours des piles de livres au pied du lit. Je me suis agrippée à elles pour grandir. Les deux pieds bien à terre.
Madeline Roth
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20 novembre 2007
Tout devant
Elle me demande souvent et je crois que rien ne me fait plus plaisir que de lui raconter, à elle. Parce que je sais, sa sensibilité, les larmes qu’elle peut verser aux mêmes endroits. L’autre jour, elle a fouillé pendant plus d’une heure, et je l’ai retrouvée agenouillée derrière le bac, les yeux rouges. Elle venait de lire Prunelle de mes yeux.
Elle m’a dit « C’était pas le jour ». Il y a des mots qu’on ne peut pas lire, enfant ou adulte.
Les amants papillons se dressent droit sur la table, avec le visage de cette jeune fille. Alors je lui raconte. Parce que je veux lui dire la beauté. Mais je lui raconte mal, je lui raconte la fin et au moment où les mots sortent, je me rends compte, c’est nul, elle aurait dû le lire, je l’ai privée de ça, de cette émotion là.
Samedi dernier elle est revenue. Je lui ai montré Le phare des Sirènes et Les yeux d’Yseut. Je lui ai mis dans les mains en lui disant « Tu me diras ce que toi, tu vois ». Et elle n’a pas lu les mêmes mots que moi. Alors le soir, j’ai emmené Les yeux d’Yseut chez moi. Pour le lire toute seule à l’abri dans le silence, sa lecture à elle en écho.
Les yeux d’Yseut sont sur ma table depuis une semaine. Il y a les albums que l’on cache derrière le bac, tout en dessous, et ceux que l’on met tout devant. Les yeux d’Yseut sont tout devant.
Madeline Roth, L’eau vive
Prunelle de mes yeux, Elisabeth Brami, Karine Daisa, L’atelier du Poisson Soluble
Les amants papillons, Benjamin Lacombe, Seuil jeunesse
Le phare des sirènes, Rascal, Régils Lejonc, Didier
Les yeux d’Yseut, François David, Anastassia Elias Lo Païs, Le Rocher
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