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15 juillet 2011

Il faudrait (dans le rétroviseur de Citrouille, #10, été 2011)

e412cdddf897f8a25a0e2f0c05f7b9e7.jpgPremière publication : 2008
Saint-tropez, été je ne sais plus. Entre huit et dix ans, peut-être. Vacances à quatre avec Fabien, son père, et ma soeur. Ma grande soeur. Camping moche et menus inchangés, tomates et sandwich au jambon. Criques isolées pour plonger - j'ai peur de plonger - alors qu'ailleurs il y a du sable, non ? 
 
On avait un livre, un seul. Le secret du scarabée d'or.
On l'a lu et relu. A la fin de la semaine je crois qu'on aurait pu le réciter par coeur. J'ai appelé ma soeur hier, voir si elle se souvenait du titre. Bien sûr qu'elle se souvenait. Pourquoi tu repenses à ça ?

Je repensais à ça parce que j'essayais de répondre à la question qu'on ne me pose jamais : le livre que j'emmènerais sur une île déserte. Hier soir, si tu m'avais demandé, je t'aurais dit Là où vont nos pères. Ce soir, si tu me reposes la question, je t'en dirai un autre.
Il faudrait une île avec des étagères.
 
Madeline Roth, L'eau vive 

22 février 2011

Lucille, Renée, Emmanuelle...

 

1623064944.jpgAgathe est passée à la librairie avec Marie-Georges et Adèle mercredi dernier. Elle a repéré Lucille, elle a commencé à le lire, assise sur un pouf gris. Je lui ai dit "eh, tu ne pourras pas partir sans l'avoir fini". Gagné. Alors quand elles sont parties, je lui ai prêté Renée, la suite. Simon et Gaëlle en avaient parlé sur leurs blogs.

Je ne travaillais pas jeudi, ni vendredi (eh oui). Samedi matin, lorsque je suis arrivée, c'est l'une des premières choses que j'ai vue. Lucille n'était plus là. J'ai mis Blankets à la place. Et puis dans l'après-midi, Agathe est venue me rendre Renée. Et elle voulait acheter Lucille. Eh eh dommage. On ne l'a plus.

2971020043.jpgJ'ai pris en réserve un instrument terrible. La liste des articles vendus. Et la liste chronologique. J'ai dit "qui était à la caisse jeudi à 12h22 ?". j'ai mené mon enquête. Parce que pendant mon absence, quelqu'un (d'autre) est aussi parti avec L'apprentissage amoureux et La garde-robe d'Emmanuelle Houdart. Limite scandaleux que les livres que j'aime se vendent sans moi, non ?

Madeline Roth, librairie L'Eau Vive

24 décembre 2010

Mais pour ça, il y a des cerisiers

 

 

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Il y a des choses que les adultes ne savent pas entendre.

Leàn avait dix ans. Des rêves qu'on lui disait trop grands, comme la lune pour veilleuse. A dix ans, quand on ne sait pas parler, quand on ne sait pas écrire, les secrets qu'on a dans le ventre, qu'est-ce qu'on en fait ?

Leàn avait trouvé.

Près du jardin de sa grand-mère, il y avait un vieux cerisier. Leàn l'escaladait. Et là-haut, dans les branches, Leàn racontait.

Le vieux cerisier écoutait. Les secrets de Leàn, c'était la terre sur laquelle il s'appuyait. A chaque printemps, lorsque renaissaient les fleurs, Leàn venait s'écorcher la joue à l'écorce du vieil arbre. Elle grandissait.

A treize ans, Leàn est tombée amoureuse. Elle a gravé le prénom de l'autre dans la chair du cerisier. Il n'a rien dit. Il savait que dans le cœur de la petite fille, les mêmes lettres étaient gravées, aussi. Quand Leàn est venue pleurer contre lui, l'année suivante, le cerisier a demandé au vent de souffler jusqu'à ce que toutes ses feuilles tombent au sol, où elles ont fait un tapis pour qu'elle s'endorme, apaisée. Au réveil, Leàn reposait sur des feuilles blanches qu'il lui fallait noircir des mots qui l'encombraient.

Leàn a grandi. A gravé d'autres prénoms dans l'écorce, noirci d'autres feuilles de papier. Le vieux cerisier écoutait toujours. Les secrets, c'est fait pour être dits.

Et puis les années ont passé. Leàn a appris à parler. Un jour d'été, elle a repensé au vieil arbre. Elle a refait le chemin. Mais dans le pré qu'elle connaissait si bien, le cerisier n'était plus là.

A ses pieds, un tout petit arbre était né. Dans la même terre, au cœur des mêmes racines.
Leàn a posé la main sur son ventre. Noé tapait.

Le petit arbre et lui grandiraient ensemble.

Il y a des choses que les adultes ne savent pas entendre.

Mais pour ça, il y a des cerisiers.

Madeline Roth

18 décembre 2010

La librairie avec le petit train

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L'Eau Vive a trente-trois ans.
Trente-trois ans, cela veut dire que... que les enfants que l'on voit tout petits grandissent. Cette semaine, on a la chance d'accueillir trois petites stagiaires fabuleuses qui connaissent très bien L'Eau Vive et qui conseillent avec entrain et plaisir des livres qui les ont accompagnées dans leurs vies... et qui venaient d'ici.
Et ce matin, deux petites filles jouaient au petit train qui est dans la librairie depuis des années. Une dame, à la caisse, visiblement émue, me raconte alors qu'elle est venue ici avec son petit garçon pendant des années, et qu'ils ne lui ont jamais offert le petit train, repoussant l'occasion. Et pour ses dix-huit ans, ce "petit" garçon a reçu le petit train en cadeau. Sa mère me dit qu'il a pleuré.
C'est le dernier samedi avant Noël, il y a beaucoup de monde, mais ce que me raconte cette dame m'émeut vraiment. Lorsque je propose à mon fils d'aller dans une librairie, maintenant, il me dit toujours "celle avec le petit train ?"

(.... article complet sur le blog de L'Eau Vive)

Madeline Roth

04 décembre 2010

Ce soir je reviens de Montreuil (chroniques de Madeline Roth)

Ce soir je reviens de Montreuil, du salon du livre et de la presse jeunesse.
Je reviens juste à temps pour le premier samedi de décembre à la librairie.
Et je reviens avec une image. Enfin plein dans ma tête mais une seule en photo.

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C'est la conclusion de l'expo La vie de château. Et ce sont encore les mots de Christophe Honoré (le même que La règle d'or du cache-cache).

Bon il fait tout sombre dans l'expo, c'est au niveau -1 et c'est rempli d'enfants (qui disent : Maîtresse elle prend une photo alors que c'est interdit de prendre des photos !!!).

Tout à l'heure j'ai traversé un pays tout blanc et ce n'est qu'à quelques kilomètres d'Avignon que la terre était à nouveau couleur de terre. Demain c'est le premier samedi de décembre. Yes.

(Blog de L'Eau Vive)

04 octobre 2010

Des rêves aux livres, la révolution

 

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C’est un papa. Il ne parle pas très bien français. Son fils non plus peut-être. Au début il regardait, il ne parlait pas. Mais il souriait. Je me rappelle de son sourire. Le premier livre avec lequel il est reparti, je crois que c’était L’Homme à l’oreille coupée. J’avais même imaginé que c’était peut-être pour lui et pas pour son fils. Parfois j’ai trop d’imagination. Comme cette maman qui se promenait toujours avec une poussette vide. Je me disais qu’elle avait peut-être perdu un enfant, jusqu’au jour où j’ai vu une petite fille dans la poussette. Après, ce papa, j’aimais bien, parce qu’il prenait des livres de plus en plus gros.
C’est un autre papa. Lui aussi est venu plusieurs fois, d’abord sans rien dire, lui non plus. Il restait quelques minutes à peine. Pareil, je ne disais rien. Un jour il m’a demandé si Croc-Blanc c’était bien pour douze ans. Et puis la fois d’après, si je pouvais lui conseiller un livre. Il vient régulièrement maintenant. Je crois qu’ils lisent ensemble, qu’au début son père lui lisait les livres. Depuis, son fils a lu les romans de Morpurgo, de Mourlevat, de Chabas. Samedi dernier, ils sont venus tous les deux. J’étais heureuse. Parce que cette librairie, elle est pleine de mamans. Quand Gabriel et son papa viennent, j’adore. J’adore. Parce que les filles qui conseillent des filles, tout le temps, c’est chiant non? Romain, quand il parle des livres qu’il a aimés, je le sais, parce qu’à la caisse les livres changent – de couleur? Le Royaume de Kensuké, Moby Dick, L’Apprenti épouvanteur, Construire un feu.
Hier quelqu’un a demandé à Marie «la même chose que T’choupi mais pour les filles». Ah! T’choupi maintenant c’est que pour les garçons. Grrrr.
On avait deux heures de route. Sans auto-radio. On a joué à «Dans ma valise j'ai mis» (j'ai pas gagné) et puis au jeu des portraits. En rentrant du week-end j'ai pensé que j'allais changer les règles dans la librairie. Je ne demanderai plus «c'est pour une fille?» ou «quel âge elle a?». Hop c'est fini. Ras-le-bol. J'inventerai d'autres questions.
Elle chausse du combien?
Il a rêvé de quoi cette nuit?
Elle veut faire quoi quand elle sera grande?
Sa couleur préférée, vous la connaissez?
Et s'il avait un vœu à réaliser?
Et puis on accorderait les livres aux rêves et non plus juste aux âges. On chercherait des livres bleus ou rouges pour des enfants qui ont rêvé de voyage sur la lune et qui dévorent des fraises tagada. On poserait les questions les plus importantes du monde et on prendrait le temps qu'il faut pour ça. Les gens nous regarderaient bizarre. Je suis sûre qu'il y a des livres lisses pour des rêves doux et d'autres sans fin pour les rêves sans mesure. On décloisonnerait tout.
On est rentrés du week-end et on a mis le nez dans Dis-moi et Le Livre des questions pour piquer plein d'exemples. C'est décidé, on fait la révolution.

Madeline Roth, librairie L'Eau Vive

 

21 septembre 2010

J’ai pensé qu’ouvrir des livres, c’était ouvrir des portes (chronique de Madeline Roth)

sanslatele.jpgC’était un samedi soir du mois d’août. J’étais fatiguée. A 18h30 il avait fallu courir dans tous les sens afin de terminer les choses urgentes avant le week-end.
Elle m’a dit : « C’est quoi tes passions ? » et j’ai dit « lire », et elle a dit « oui mais à part lire ? » et là je n’avais plus envie de répondre.
Les gens qui ne lisent pas ne comprennent pas que lire ça prend toute la place. J’aurais pu lui dire que j’aimais marcher dans la forêt derrière chez moi, manger des tellines aux Saintes-Maries de la mer, prendre le chemin de l’école avec mon fils et les cerisiers en fleurs au printemps.
Mais elle a dit une chose encore pire. Elle a dit « tu ne crois pas que tu te fermes aux gens, en lisant ? ».

J’ai pensé à mon fils. Qui aime tellement lire. Qui, à quatre ans, me dit « dare-dare » parce que la veille, il l’a entendu dans un livre. Je pense aux rêves que ce petit bout d’homme est capable de me raconter au matin parce qu’avant de s’endormir, dans sa chambre, il y avait un chien bleu, un petit bout manquant, des maximonstres et des éléphants qui se déguisent pour le carnaval.

J’ai pensé à mon fils qui n’a pas de télé et qui dit « ketchup » à la place de Petshops sans savoir de quoi il parle vraiment. J’ai pensé au livre de Guillaume Guéraud, Sans la télé, et au cadeau que lui a fait sa mère en l’emmenant au cinéma.

J’ai pensé qu’ouvrir des livres, c’était ouvrir des portes. Quand on donne des livres aux enfants, on leur ouvre des portes. On leur donne accès à des mondes, à des langues, à des étoiles, à la poésie. On leur donne des portes et des clés. Des pages blanches et des larmes, des totems et des tatouages.

Il était tard et j’étais fatiguée. J’ai failli lui dire – mais je n’ai rien dit. J’ai monté les marches qui m’emmenaient loin d’un jardin plein de bruit – et j’ai déployé le silence de la seule voix, ce soir-là, que j’avais envie d’entendre. Une voix d’encre vieille de trente-six ans.

Alors j’ai ri – oui, elle pouvait penser que je me fermais aux gens. Ce soir-là, j’ai corné des pages et envoyé de l’amour par citations interposées. J’ai voyagé, j’ai respiré, j’ai appris. Et j’ai donné. On ne se ferme pas aux gens, non. On s’ouvre. Elle n’a rien compris.


Madeline Roth

24 juin 2010

(no need to argue)

1623706138.jpgCe matin, un papa (je présume) me demande un roman sur la musique pour un ado de quatorze ans. Il a vu les deux premiers titres de la nouvelle collection Backstage, chez Nathan, sur la table, mais ça ne lui dit rien. Je lui montre L'échelle de Glasgow, de Marcus Malte, je lui dit que c'est un roman magnifique, très bien écrit, mais non. Non. Non parce que peut-être que ce qui l'embête c'est que c'est un père qui parle à son fils de quand lui était ado et qu'il jouait de la guitare. Il parle à son fils dans le coma. C'est un roman magnifique. Je ne peux pas lui trouver mieux.

Je lui montre quand même J'ai quinze ans et je ne l'ai jamais fait, qui parle beaucoup de musique, un chapitre sur deux est écrit par un narrateur, masculin, qui joue dans un groupe et qui a un concert important dans quelques jours. Non. Grrrr. J'aime pas quand ça marche pas :-) Enfin non, j'aime pas quand on refuse d'emblée un roman magnifique.

1881639519.jpgUne heure plus tard, peut-être, y a deux ados qui entrent dans la librairie. Un garçon et une fille. Le garçon tend à la fille J'ai quinze ans et je ne l'ai jamais fait en disant "Tiens, c'est pour toi". Elle fait la grimace et dit "eh, j'ai seize ans". je ne lui dit pas que c'est pire, comme réponse :-) et je replonge le nez dans mes feuilles de réassort...

Madeline Roth (L'Eau Vive)

12 décembre 2009

Noel Express

maxmaxi.jpgPetite chronique express.
Samedi 12 décembre 2009.
ça y’est, ça sent vraiment Noël. On a un sapin devant la vitrine. On coupe du papier cadeau. Romain monte les chevaux en bois. Sylvie a commandé des brichocos. J’ai raconté tout à l’heure Boreal-Express, avec encore et toujours des frissons, chaque année c’est la même chose. Une petite fille s’est assise dans le pouf tout neuf qu’on a reçu pour les 20 ans de Circonflexe et s’est mise à raconter le livre qu’elle avait dans les mains, La coccinelle mal lunée, et comme elle ne savait pas lire elle inventait, c’était l’anniversaire de la coccinelle, le soleil se couchait, c’était la nuit noire, moi j’étais cachée derrière elle pour l’écouter et j’adorais ça.

On m’a demandé un livre pour une petite fille qui ne parlait pas et un autre pour un garçon qui aimait la montagne. J’ai raconté Les chalets de fer, et la dame est partie avec, et j’ai vite été vérifier, même si je le savais déjà, et les mots sont cruels, « arrêt définitif de commercialisation ». J’ai failli la retenir, lui dire « on ne le vend pas ! on le garde ! » mais non, évidemment.
Et puis cette année on raconte et on raconte Max et les Maximonstres et c’est du vrai grand bonheur.

28 septembre 2009

La valeur de l'humain

1030053237.jpgJ'ai vérifié ce matin : dans Les Mille ruses du renard volant, pas de note de l'auteur à la fin. Parce que je viens d'enchaîner la lecture des Lionnes, et de J'irai au pays des licornes, de Jean-François Chabas, et ça fait donc trois nouveaux romans de lui pour cet automne.

A la fin des Lionnes, il y a cette petite note, l'air de rien : "Aux plus jeunes de mes lecteurs qui s'attristeraient de cette fin, je voudrais dire de ne pas avoir de peine. La vie, je vous le souhaite, vous apprendra qu'il est bien plus terrible de vivre en hyène que de mourir en lionne".

Et à la fin de J'irai au pays des licornes, une note un peu plus longue qui dit que ce n'est pas le MMA qui est mauvais (le combat ultime) mais l'usage qu'on en fait.

Jean a raison quand il parle de la valeur de l'humain comme dénominateur commun des romans de Chabas. J'aime beaucoup cette idée. J'avais essayé de trouver ce dénominateur, déjà, il y a quelque temps, ici. Mais là, quelque chose me chiffonne. [Lire la suite sur le blog de l'Eau Vive]

 

06 juillet 2009

J'ai rencontré quelqu'un : Emmanuel Darley

(Rétroviseur été 2009 - un article publié en 2005)

Pasted%20Graphic%202.jpgDécembre 2004. C’est un hiver sans neige comme je les vis depuis quelque temps. Le midi, le soir, je n’attends pas que la fatigue arrive, je lis. Je mange, je dévore. J’ai rencontré quelqu’un. C’est réellement l’impression que j’ai. J’ai trouvé quelque chose. Comme un endroit, un peu caché. C’est rare. C’est précieux.

Cela a commencé avec « Là-haut, la lune ». Cela a continué avec « Plus d’école ». Et puis « C’était mieux avant ». J’ai lu ce texte au café, au milieu des conversations. C’est une fable terrible. La Farce va mal, les Farçais ont peur, il leur faut un homme qui redonne espoir. Avec ce slogan : « C’était mieux avant ». Emmanuel Darley a trouvé l’exacte distance nécessaire pour faire rire des tentations du pouvoir, de la politique et du populisme. « L’avenir est derrière nous et je vous le dis, il nous faut désormais reculer. La reculade sera notre seule ambition (…). Il nous faut retrouver les vraies voleurs, celles qui ont toujours été les nôtres, trivial, famille, poterie ». Les premières mesures prises par Raoul Jambon s’il est élu ? « Distribution générale de Vlamby pour redonner le goût d’avant. Des desserts farçais d’avant (…). On pourrait refaire l’éculation d’avant quand on était petit. On apprenait bien à l’époque. Tout par cœur ça rentrait. Alors bon. Blouses grises obligatoires. Blazers pour les garçons et jupes pour les filles. Finie la mixité. Chacun de son côté. C’est mieux, c’est beaucoup mieux. La Farçaillaise tous les matins au garde-à-boue. »

Quelques jours plus tard, dans le même café. Les mêmes conversations, le bruit des couverts. « Qui va là ? ». Un homme pénètre dans un appartement. C’était le sien avant, il veut juste jeter un œil. Retrouver ses souvenirs. C’est un long monologue que l’auteur a écrit pour que la pièce soit jouée chez les gens. C’est bouleversant. La fatigue peut-être, l’émotion sûrement, les larmes coulent à la lecture. L’homme parle de sa mère. En petites phrases tranchantes. Dire la solitude, celle qui dort dans les gares. Dire la douleur de n’avoir rien. Juste les souvenirs.

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14 avril 2008

Deux gouttes d'eau (chronique de Madeline Roth)

1584911408.jpgJ’ai passé la semaine le nez collé à l’ordinateur. 44 commandes à faire pour la semaine des librairies sorcières. Je regardais Florence ranger les livres et… j’enrageais. Un libraire qui ne touche pas de livres, qu’est-ce qui lui reste à la fin de la journée ? Mal à la tête. La promesse du soir venu, quand même, mais peut-être que plus on lit, plus on attend. La semaine dernière, un couple de lycéens a passé près d’une heure dans la librairie. Et moi je suis là, cachée derrière l’ordinateur, et j’écoute… Il a pris le dernier livre d’Arnaud Cathrine posé sur la table, et il lisait les titres des chapitres à son amie. Le jour où Sigmund Freud a commencé à me pourrir la vie. Ça me faisait rire. J’aurais pas dû lire le livre, après.

Jeudi Régine est passée. Avec dans son sac un livre épuisé dont on avait parlé, il y a plusieurs mois. Je lui dis qu’elle a une sacrée mémoire – et elle répond c’est l’envie de l’échange. Deux gouttes d’eau salée, de Rémi Courgeon, publié chez Mango en 1998. Deux petits ours en cordage sur la couverture. Régine me dit Tu as le temps de le lire ? Oui. Oui. Je décroche cinq minutes de l’ordinateur. Si vous passez un soir au jardin public de Plouhet en Bretagne, vous pourrez y voir deux messieurs identiques assis sur un banc. J’ai envie de pleurer – rien ne m’émeut autant qu’un livre qu’on me donne, et pas que je prends.

J’ai terminé la toute dernière commande vendredi soir juste avant de partir. Sous les tables y’avait des piles qui s’écroulaient  – Florence est malade – et je me gardais le samedi juste pour ça. Rien que ça. Il a plu toute la semaine – et aujourd’hui, le soleil brûlait les yeux. Noé chantait Une souris verte. J’avais un livre à offrir. J’en ai ouvert des dizaines. J’ai changé vingt fois d’avis. Yvette a fini par trouver une idée – oui, oui tu as raison. Je l’ai posé près de l’ordinateur, mais tout l’après-midi, j’ai essayé de chasser ce sentiment étrange que je ne sais pas offrir un livre que je n’ai pas lu. Ce soir, je le lis avant de l’offrir.

Yvette a accroché une guirlande de Tomi Ungerer et j’ai rangé ses livres. Une petite fille est venue me demander si Et si tout ça n’était qu’un rêve c’était pour son âge. Christine est repartie avec En attendant le printemps, Bonne nuit mon tout-petit et Litli. J’ai raconté trois fois Monsieur Personne et à la fin de la journée, à sa place j’ai posé Grand et Petit. Monique est partie avec Echancrure et j’ai mis dans les mains de Nasser Pas raccord. Voilà le genre de samedi qui rattrape n’importe quel jour de pluie, et fracasse tous les ordinateurs.

Madeline Roth, L'Eau Vive

Moi Je, Arnaud Cathrine, Médium, L’école des Loisirs
Et si tout ça n'était qu'un rêve, Thierry Lenain, Brigitte Susini, Nathan
En attendant le printemps, Martine Laffon, Sacha Poliakova, Thierry Magnier
Bonne nuit mon tout-petit, Soon-hee Jeong, Didier jeunesse
Litli Soliquiétude, Catherine Leblanc, Severine Thévenet, Où sont les enfants
Monsieur Personne, Joanna Concejo, Le Rouergue
Grand et Petit, Henri Meunier, Joanna Concejo, L’atelier du Poisson Soluble
Echancrure, Michel Le Bourhis, Karactères, Seuil jeunesse
Pas raccord, Stephen Chbosky, Exprim’, Sarbacane

20 mars 2008

à défaut (chronique -énervée - de Madeline Roth)

949830110.jpgOn est sur le point de se lever quand elle me dit "Les chroniques, c'est de la fiction". Ce mot-là est resté tout l'après-midi dans mon ventre. J'écris. J'essaie. Une photo, ça n'est pas le réel. Un livre, ce n'est pas la vie. Il y a des colères bien réelles, en revanche, qui naissent parfois des silences.

J’ai vingt-huit ans et je suis employée dans une librairie. Mon âge et ma situation professionnelle ne légitiment peut-être pas ma parole, mais aujourd’hui, sans doute plus en tant que citoyenne que professionnelle, j’estime que je ne peux pas laisser s’écrire dans les pages du Monde ou ailleurs un discours qui me heurte et me fait peur. Deux articles, l’un paru dans le Monde des Livres du vendredi 30 novembre 2007 ("Un âge vraiment pas tendre - Mal-être, suicide, maladie, viol... Pourquoi les livres destinés aux adolescents sont-ils si noirs ?") ; l’autre écrit par Thierry Wolton (« Les libraires contre Internet ») en date du 19 janvier 2008, m’apparaissent aujourd’hui comme les prémices d’une colère sourde qu’il me faut démêler.

L’une des choses essentielles que j’ai apprises avant d’être libraire, c’est que la loi Lang, créée en 1981, avait pour objectif fondamental, non pas, comme on l’entend souvent, de protéger les librairies, mais bien de sauvegarder l’édition, qu’un prix libre aurait fatalement conduit à devoir choisir entre les best-sellers ou la mort.

Dans une carte blanche publiée (encore) par Le Monde le vendredi 7 mars dernier, Régis Debray démontait l’une après l’autre six recommandations émises par une commission, mise en place à la demande de l’Elysée et intitulée « Réformer la lecture, moderniser le livre »,« présidée par Marc Lévy, assisté de Paul-Loup Sulitzer et de Michel-Edouard Leclerc. » Non, il suffisait de lire, sans trop s’énerver dès le départ, cet article jusqu’à la fin pour voir la farce, « le canular le plus évident » qui est « aujourd’hui chose plausible ». Il n’empêche que beaucoup n’ont pas compris la farce, puisque certaines des propositions que Régis Debray développe ont déjà été entendues ici ou là : la publicité pour les livres sur les chaînes télé privées, ou l’abrogation de la loi Lang… Interrogé par Livres Hebdo au lendemain de ce beau tour de force, Régis Debray a dit qu’il souhaitait « désamorcer, par l'ironie, certaines velléités ambiantes, assez dangereuses, à la fois populistes et capitalistes. »

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08 février 2008

Elle n'est pas comme les autres (chronique de Madeline Roth)

23e Fête du livre de Jeunesse de St-Paul-Trois-Châteaux. Après une période d’essai, je peux raconter dans le désordre tous les albums d’Où sont les enfants et montrer sans cesse un livre qui sera bientôt en librairie, Rien à voir, édité par Quiquandquoi avec Les Doigts qui rêvent. Jean-Marie Antenen me dit « Ce n’est pas un livre facile ». Ça me fait rire. « T’en as, des livres faciles ? ». « Euh… Je ne les ai pas amenés ».

Février et la librairie est vide. Elle entre et j’aime la voir. Je ne la connais pas mais je la reconnais, je l’ai toujours trouvée belle, on n’a presque jamais parlé parce qu’il y a entre nous, je crois, la pudeur de deux femmes qui se reconnaissent lorsque l’une d’elles regarde les livres que l’autre aime vraiment, vraiment.

Elle regarde longtemps. Je suis à la caisse quand je l’entends prononcer à une stagiaire la phrase magique « Elle n’a peut-être pas encore trouvé le livre qui la fera lire ». Je bondis. J’adore cette phrase. Je relève le défi quand vous voulez. Je bondis mais je me ravise. Je laisse Sabine la conseiller.

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Et puis quand même, ça me démange, alors quand elle s’avance pour régler, je lui demande si elle a trouvé. Et hop. On repart dans les rayons. Elle commence la lecture de Je t’écris, j’écris, et je vois bien que ça la touche, je peux arrêter de parler, elle lit.

Alors elle dit, c’est une écriture assez proche de ce que j’aime faire, en fait j’écris. Je ne me suis jamais présentée.
Son dernier livre est arrivé à la librairie le 31 décembre. Je suis sûre de la date parce que j’étais à la caisse et que ce n’est pas moi qui l’ai mis sur la table. Alors voilà, j’ai honte, mais celui-ci, je ne l’ai pas ouvert.

Je ne vais pas lui dire ça.

Quand elle s’en va, je fonce chercher son livre et je le ramène comme un trésor à la caisse. Et forcément, il me plait beaucoup. Plusieurs auteurs m’ont demandé si j’avais leur livre avant de se présenter. Elle n’a jamais fait ça. Alors j’ai pensé je vais parler de cette rencontre sans la nommer vraiment, et j’espère qu’elle lira ces mots. L’humilité et la beauté, c’est ça qui l’habille, c’est ça qui la fait belle, et qu’elle met dans ses textes.

Madeline Roth, L’Eau Vive

22 janvier 2008

Trois fois oui

Trois semaines peut-être que j’ai dans la tête la première phrase que je n’écris pas : « Décembre est presque là ». Sauf que maintenant, décembre est là, Grand Corbeau, Les Trois Brigands, Grand Loup et Petit Loup en vedettes. Et sur la table près du canapé, un tout petit livre, Cassandre. Un tout petit livre avec un post-it resté dessus. Oui, oui, mignon, mignon, oui. Je l'ai retrouvé au fond d'un carton. Un retour d’office. L’un des trucs les pires pour un libraire : ranger en rayon ce que les bibliothécaires n’ont pas choisi d’acheter pour leur fonds. Le retour de la médiathèque de Ceccano, ça prend presque un après-midi entier. Alors il faut glisser des choses dedans pour relever la tête. Cassandre est un tout petit livre écrit par Rascal et ilustré par Claude K. Dubois. Malgré les oui oui oui des bibliothécaires sur le post-it collé sur la couverture, il revient à la librairie, et je pense c’est une erreur, c’est un oubli, ce petit livre, il est trop beau.

Cassandre est une nouvelle édition publiée par Les 400 coups d’un livre paru en 1993. Je ne le connaissais pas. Un jour j'ai dit je ne me fais plus avoir maintenant, les chefs-d'oeuvre, je les achète tout de suite, avant qu'ils ne disparaissent. Les livres vivent de moins en moins longtemps. Heureusement que certains renaissent. Ça fait presque un mois que Cassandre voyage entre la librairie et chez moi, le post-it toujours collé sur la couverture. Oui oui oui.

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Cet après-midi, une femme me demande si l’on a C’est génial d’être une fille. Euh… Oui, on l’a. Un peu caché mais on l’a. Je lui tends, mais elle me demande : «Vous le connaissez ?» Euh… Non. Elle l’ouvre, et sur la première page, il y a un post-it. Dessus, les mêmes bibliothécaires ont écrit Non non nul non. La femme grimace et moi je ris. 

06 janvier 2008

les voeux qu'on reçoit les phrases qu'on vole

b6d2b35401e6e0ef00fad13cc17d2135.jpgJe me souviens d’elle aux premiers jours de janvier, devant l’année à venir comme au pied d’une montagne. Le 31 décembre, Antoine m’a ramené des bandes dessinées oubliées depuis longtemps dans ses piles à lui. Mauvaises gens, Dispersion, La Bouche Sèche, La pluie. Des bd conseillées il y a longtemps par un libraire - photographe - musicien -poète. Le 31 décembre, lorsque la nuit s’est mise à tomber, c’était le moment parfait pour les feuilleter à nouveau, ces images oubliées, dans une librairie presque déserte, comme quelque chose qu’on vole, juste aux dernières heures de l’année.

Au matin du 3 janvier, le premier livre que j’ai trouvé dans le bac des nouveautés, c’est Cocorico, un album du Père Castor illustré par Lada et publié pour la première fois en 1935. Avec « Quelques mots à l’adresse des grandes personnes » : « Laissez l’enfant jouer en toute liberté avec le dépliant. Répétez souvent, en lui montrant l’image, ces courtes phrases, pour lui émouvantes : la vache fait… etc. Veillez à bien soigner le ton et le timbre des sons et vous constaterez que, grâce à son instinct d’imitation, l’enfant rivalisera bientôt avec vous pour la reproduction des voix animales ».

Au matin du 3 janvier, Danielle m’a dit « Qu’est-ce que je peux te souhaiter ? ». Liliana est passée dans l’après-midi, elle a vu à l’angle de la table une pile du deuxième roman d’Insa Sané et elle m’a dit « Mais je ne l’ai pas eu encore moi ! ». François m’a regardée en riant. Les libraires en congé regardent les nouveautés dans les librairies des autres.

Ça fait deux semaines je crois, maintenant, que sur le parking de l’île Piot un cirque s’est arrêté. Le soir, je regagne ma voiture face aux lamas et aux buffles qu’on a attachés près du fleuve. Je reçois des vœux et je cherche quoi répondre, il faudrait une phrase volée dans un livre, ça ce serait l’idéal. Cet après-midi j’ai tourné autour des tables en pensant tu vas trouver une phrase. J’ai lu et relu La Marelle, mais c’est tout le livre, le vœu à envoyer. Ça marche pas.

Petit-Loup aimerait beaucoup que Grand-Loup aille lui chercher la petite feuille tout en haut de l’arbre, d’un vert si doux, d’un vert si tendre. « Attends, disait Grand-Loup, elle finira bien par tomber ».

Voilà. Ça, ça marche. Attends, elle finira bien par tomber.

Madeline Roth, L'Eau Vive

Mauvaises gens, Etienne Davodeau, Delcourt, 2005
Dispersion, Hideji Oda, Sakka, Casterman, 2004
La Bouche Sèche, Jean-Philippe Peyraud, Treize étrange, Milan, 2005
La pluie, Lambé et de Pierpont, Ecritures, Casterman, 2005
Cocorico, Lada, Albums du Père Castor, Flammarion, 1935 – 2008
Du plomb dans le crâne, Insa Sané, Exprim', Sarbacane, 2008
La marelle, Germano Zullo et Albertine, La joie de Lire, 2007
Grand-Loup et Petit-Loup, La petite feuille qui ne tombait pas, Nadine Brun-Cosme, Olivier Tallec, Flammarion, 2007

20 décembre 2007

Mes treize ans me brûlaient les doigts

(Un témoignage du dossier DU SPORT DANS LES LIVRES, paru dans le n°47)

d3a8e0f524f39cff9aa986b4e817572a.jpgMes treize ans me brûlaient les doigts. Je grandissais à force de tempêtes, je détricotais les mailles du temps, fouillant l’innocence. Je portais mon adolescence comme une colère qu’il fallait apaiser, et les jours s’empilaient comme des ouragans que je ne savais pas calmer.
J’avais deux choses. J’avais les mots et j’avais le silence. J’avais les mots des autres dans les livres qui s’entassaient au pied du lit, et le silence du fond de l’eau dans le grand bassin de la piscine. Je ne savais pas parler, et pas encore écrire. Je ne pouvais pas crier. Alors j’engloutissais les livres, j’avalais l’eau. Je lisais, et je nageais. Le soir, en sortant du collège, je passais devant elle en souriant. Je rangeais mes affaires dans le petit casier à l’étage, comme on quitte une peau, un mauvais maquillage. Je pouvais, deux heures durant, oublier. J’avalais les longueurs. Sur terre je n’étais bien que dans l’eau. Le corps est plus léger. Les yeux un peu se ferment. Le souffle ralentit. Les battements du cœur s’accélèrent.
Il m’arrive aujourd’hui de dire que j’ai perdu la natation à cause de cette tendinite à l’épaule. Qui m’a coûté des dixièmes qui ne se rattrapaient pas. Mais je sais que c’est faux, et que je n’ai rien perdu. J’ai gagné la parole. J’ai gagné les autres. Peu m’importaient les résultats. Moi je n’étais pas prête aux sacrifices. Ce que je voulais, c’était ces heures-là, seule, dans l’eau. A repousser le temps. A éloigner la souffrance.
La natation m’a peut-être appris à me battre. Mais pas autant que les mots. Moi j’étais les héroïnes de mes livres. Roxane et Lola, Betty et Laura, Chloé et Emma. La vie est la pire des compétitions. C’est bien suffisant. J’ai quitté le bassin sur la pointe des pieds. Je n’y retourne presque jamais.
Mais j’ai toujours des piles de livres au pied du lit. Je me suis agrippée à elles pour grandir. Les deux pieds bien à terre.

Madeline Roth

20 novembre 2007

Tout devant

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Elle me demande souvent et je crois que rien ne me fait plus plaisir que de lui raconter, à elle. Parce que je sais, sa sensibilité, les larmes qu’elle peut verser aux mêmes endroits. L’autre jour, elle a fouillé pendant plus d’une heure, et je l’ai retrouvée agenouillée derrière le bac, les yeux rouges. Elle venait de lire Prunelle de mes yeux.

Elle m’a dit « C’était pas le jour ».  Il y a des mots qu’on ne peut pas lire, enfant ou adulte.

Les amants papillons se dressent droit sur la table, avec le visage de cette jeune fille. Alors je lui raconte. Parce que je veux lui dire la beauté. Mais je lui raconte mal, je lui raconte la fin et au moment où les mots sortent, je me rends compte, c’est nul, elle aurait dû le lire, je l’ai privée de ça, de cette émotion là.

Samedi dernier elle est revenue. Je lui ai montré Le phare des Sirènes et Les yeux d’Yseut. Je lui ai mis dans les mains en lui disant « Tu me diras ce que toi, tu vois ». Et elle n’a pas lu les mêmes mots que moi. Alors le soir, j’ai emmené Les yeux d’Yseut chez moi. Pour le lire toute seule à l’abri dans le silence, sa lecture à elle en écho.

Les yeux d’Yseut sont sur ma table depuis une semaine. Il y a les albums que l’on cache derrière le bac, tout en dessous, et ceux que l’on met tout devant. Les yeux d’Yseut sont tout devant.

Madeline Roth, L’eau vive


Prunelle de mes yeux, Elisabeth Brami, Karine Daisa, L’atelier du Poisson Soluble
Les amants papillons, Benjamin Lacombe, Seuil jeunesse
Le phare des sirènes
, Rascal, Régils Lejonc, Didier
Les yeux d’Yseut
, François David, Anastassia Elias Lo Païs, Le Rocher

29 octobre 2007

Mémoire en friche (chroniques de Madeline Roth)

634290bdea1512f7eb0b98374cdeabe2.jpgJe suis arrivée à L'Eau Vive un jour d’octobre. Sylvie m’a dit « tu peux emmener des livres chez toi, si tu veux ». J’en ai amené. Des piles, chaque soir. Certains sont restés chez moi. A l’époque, il y avait à la librairie six bacs d’albums, sans étagères. L’un des premiers albums que j’ai lu, c’est Madlenka, de Peter Sis. Je le conseillais, souvent. Le dessin me touchait.

Il y a les nouveautés. En ce moment, elles arrivent par palettes entières. Et puis il y a les livres d’avant, qu’on rencontre souvent par des chemins détournés, qu’on découvre par des gens rencontrés. Comme je faisais la fière devant mon fils qui dit poule, canard et dindon, Sophie m’a dit « et rhinocéros ? c’est beaucoup plus dur à dire ! ». Elle m’a parlé de Rhinocéros Arc-en-ciel, de Peter Sis. Je ne le connaissais pas, je l’ai commandé.

Publié aux Etats-Unis en 1987, l’album est arrivé en France en 1995. L’histoire d’un rhinocéros qui avait tout pour être heureux. « De la place pour courir, du soleil pour se chauffer, un vent léger pour se rafraîchir et d’excellents amis : les oiseaux arc-en-ciel ».

J’ai lu hier soir Le Mur, de Peter Sis. « Aussi longtemps qu’il aura des souvenirs, il continuera à dessiner ». Je sais que certains artistes construisent, en littérature jeunesse, une œuvre. Qui ne se mesure pas au nombre de livres. Une œuvre qui s’inscrit dans le temps pour ce qu’elle a d’intemporel et d’universel. Peut-être qu’un livre seul n’est rien sans l’éclairage des autres. Il y a, à L’Eau Vive comme ailleurs, des tables de nouveautés et des bacs de fonds. Le travail de libraire jeunesse, c’est aussi, c’est surtout, peut-être, la connaissance et la défense de ce fonds. Ça ne se fait pas en un jour. Il faut l’envie, la patience, la première grandit dans la seconde, les deux mêlées. J’ai réellement découvert Gabrielle Vincent avec Nabil, publié en 2004 par Rue du Monde. Comme un chercheur, une fourmi, j’ai remonté le temps, pour lire peu à peu tout le reste, Ernest et Célestine, Je voudrais qu’on m’écoute, Désordre au paradis. Je commande de vieux livres comme on fouille dans les armoires d’une mémoire en friche. Dans les bacs, je les mélange aux autres et ça fait l’émotion des vieilles chansons.

Madeline Roth, L’Eau Vive

20 octobre 2007

L'île aux trésors

41cc3bc4c256fd3f271c5809b268b0b7.jpgIl n'avait jamais fait plus de trois pas. Pose sur la caisse l'avis de paiement du droit à l'étalage, pour les cartes postales devant les vitrines. Et puis hier, le même uniforme bleu mais rien dans ses mains, je le vois qui entre. S'avance. Regarde les étagères. Cherche. Il revient vers moi et me demande, un peu gêné, peut-être par les mamans à poussettes à côté de lui, "vous avez quelque chose sur le point de croix ?".

Il détonnait. L'Eau Vive n'est pas franchement le repère des jeunes aux cheveux blonds, presque blancs, teints en bleu, piercing à l'oreille et casquette américaine. Pareil. Je le vois qui cherche. Lorsque je lui demande si je peux l'aider, je vois bien qu'il n'ose pas. Il cherche ses mots.

Il a vu L'île au trésor. On lui a dit que c'était adapté d'un livre. Est-ce qu'on a des livres comme ça ? J'essaie de comprendre ce qu'il veut. Des classiques ?

Samedi, Marie m'a appelée. Il était à la caisse. Marie me montrait l'album Les enfants du tigre. «C'est pour quel âge ?» Il y avait beaucoup de monde, je courais, j'ai dit un peu vite, oh, de sept à douze à peu près. Et puis j'ai regardé le jeune homme aux cheveux blonds, presque blancs, teints en bleu, qui venait de l'acheter. Et j'ai repris. Jusqu'à, ça n'existe pas. A partir de, oui. Mais jusqu'à, ça n'existe pas.

J'espère que c'était la bonne réponse. Marie lui a tendu le sac avec l'album dedans.

Non, il n'y a pas qu'Harry Potter qui a "fait lire". Stevenson aussi. Démonstration.

Madeline Roth, L'Eau Vive 

01 octobre 2007

l'épicerie

eb7e5f8fef00fb55e905669b0fa5d021.jpg"La vie c'est : tu te bats".
Cette phrase (de Jean-François Chabas, dans un texte à paraître prochainement) ne m'a pas quittée de la journée. Je pensais que le goût des citations s'en irait dans mes cartables d'écolière. Il est toujours là, comme un morceau d'enfance préservé quelque part.
Ce soir j'ai le dos cassé par ce samedi de septembre, avant-goût de Noël à courir partout sans souffler.
Je trouve dans Livres Hebdo de nouveaux livres - adultes - à commander, comme si les piles au pied du lit ne me découragaient pas.
Non, je ne peux pas écrire, écrire viendra comme un besoin, quand le besoin de lire se fera moins fort.
Je t'ai dit, "Avignon, c'est comme un village, et L'Eau Vive, l'épicerie".
Hier, j'ai demandé à une maman des nouvelles de Jules. "Vous le connaissez ?" Elle m'a regardée, interloquée. Comment lui dire ? Oui, je le connais, je l'ai vu tout petit, je sais les livres mis pour lui sous la poussette, oui, je connais Jules, et Louis, et Violette, et Nina. Mardi débutent les trente ans de L'Eau Vive. Et je rêve d'un jour où Jules, Louis, Violette et Nina me demanderont des livres pour leurs enfants.
Non, je ne peux pas écrire, pour l'instant je vis, en regardant l'enfance grandir, avec les livres pour échelles, et les mots des autres à la place de ceux qu'on ne dit pas.

Madeline Roth, L'eau vive

(l'image est d'Emmanuelle Houdart)

18 septembre 2007

cambriolage d'imaginaire (chronique de Madeline Roth)

16d1bdaacda7dd46fd7747746ca0d827.jpgVendredi dernier. Des heures que j'ai des larmes coincées au bord des yeux et pas l'envie de parler. Il y a la bibliothèque de Sorgues, le devis pour Châteauneuf-de-Gadagne, les commandes pour les trente ans de la librairie... et tout ce que je mets dans ces points de suspension qui m'affole.
Et puis l'éclaircie. Elle voudrait un livre pour un enfant de trois ans - pour son baptême - quelque chose comme Le Petit Prince - qui reste.
Au début je ne sais pas, comme lorsqu'on me demande "quelque chose comme Harry Potter" : je n'ai pas envie de chercher ça.
Et puis je m'avance vers les livres, ceux que j'ai regroupés au même endroit, comme autant de béquilles ou de passerelles. Et j'ouvre Il faudra.
Je ne le raconte pas, je le lis. Tout le texte, en entier, sans oublier un mot. Elle ne dit rien, elle écoute. Je referme le livre, il y a un silence que je ne peux mesurer, et elle dit "ça vous donne envie de pleurer, vous aussi ?" 

Samedi presque soir. Le samedi c'est comme si deux jours bout à bout tellement ça semble long. La librairie se vide peu à peu. Je peux ranger quelques nouveautés. Et elle arrive. S'avance comme une princesse dans sa robe bleu, un papillon dans les cheveux, un parfum, qui la suit, la précède. Elle passe devant moi. Et l'espace d'une deux trois secondes, ça me rend heureuse. Je lui dis "c'est toi qui sent bon comme ça ? c'est quoi ?" et du haut de ses dix ans peut-être, elle rougit et dit "c'est L'air du temps, de Nina Ricci. C'est le parfum de ma grande soeur. Je lui en ai volé, un peu."
Je n'ose pas lui dire, c'est le parfum de ma mère. Il est près de dix-neuf heures et la librairie devient ça : les pages d'un livre de Proust dans lequel je peux retrouver l'enfance.

Madeline Roth, L'eau vive 

31 août 2007

à petits pas (chronique d'été n°27)

01e26442deedb0c9267444566192a6c3.jpgMercredi soir. Je suis en avance, devant le cinéma. J'ai trois livres dans mon grand sac. J'en sors un. A corps et à cris, Etre psychanalyste avec les tout-petits, de Caroline Eliachef. C'est un livre qui s'appuie sur des études de cas, des vies bien réelles donc, maltraitées dès les premiers jours d'existence. Et dans les mots de ce médecin, qui parle à la première personne, je reconnais quelque chose de moi, de cette mise en danger quotidienne qu'est l'écriture du quotidien, la mise à nu comme tu dis, l'intime qu'on choisit de donner. Et je sais la tristesse de laisser ça là, aujourd'hui.

Il n'y avait rien de fou, il y a un mois maintenant, à comparer l'amour pour mon fils et l'amour des livres. Je n'ai pas deux vies, une que je laisse à l'entrée de la librairie quand j'arrive et une autre que je retrouverais le soir en refermant la grille. J'ai une vie où les mots, les mots lus, les mots écrits, prennent autant de place que les choses dites ou reçues. Je sais ça depuis longtemps. Qu'il faut exister dans l'instant. Qu'il faut avancer comme ça, à petits pas, une jambe après l'autre, un livre après l'autre.

Noé rentre demain de vacances.
J'ai plein d'histoires à lui raconter.

Madeline Roth, L'eau vive

(l'image est de Hervé Tullet)

30 août 2007

relier (chronique d'été n°26)

853193893a4c9066d16178746fd2c68c.jpgAvant-dernière chronique de l'été. Je n'ai plus d'idées. Marie me dit "mais finis ton livre d'abord, après tu écriras !".

Marie lit dix fois plus vite que moi, aussi. On a emmené toutes les deux, le même soir, Nous sommes tous tellement désolés, et Marie l'a déjà ramené. Pas moi. Il y a peut-être un seuil de souffrance qui fait que je ne peux pas lire autant de pages si difficiles d'un coup. C'est un livre magnifique, dans lequel une mère parle à son fils. Et ça me fait mal.

Je lisais les livres de Nozière quand j'étais ado. Je les conseille aujourd'hui. Avec émotion. Je vais redire une chose que j'ai dit mille fois. Qu'il y a des ponts entre les gens, et que les livres font ça. Relier, parfois toute une vie durant. 

Madeline Roth, L'eau vive

29 août 2007

première bibliothèque (chronique d'été n°25)

39059b4488afd21f6b0d3ba0dd9fb319.jpgHier, Myrtille a téléphoné. Elle m'a dit "tu as cinq minutes ?". Myrtille est enceinte de deux petites jumelles et doit rester allongée le plus possible. Elle voulait offrir à un petit garçon de deux ans sa "première bibliothèque", les indispensables, les livres qu'il faut, les nécessaires. Ellle avait fait une première liste. Max et les maximonstres, Petit-Bleu Petit-jaune, Ma culotte... Elle voulait que je complète avec les livres qui me semblaient "nécessaires". Waouh. Elle m'a dit "ça ne te dérange pas ?". Ah non, ça ne me dérange pas.

C'était dix-huit heures passées et j'étais fatiguée, à naviguer dans cette journée, à courir entre les commandes, les retours, les trente ans de la librairie, les devis pour les écoles, Citrouille..., à courir avec cette impression de ne rien faire en entier à force de tout faire à moitié. Mais ça, ce coup de fil de Myrtille, c'était un cadeau. C'était comme me les offrir à moi, ces livres. Penser qu'ils vont accompagner un petit bout dans sa grande vie, et que cette responsabilité là, celle de les choisir, me revenait, en partie...

Je crois, je crois, je crois qu'à force d'écrire ces chroniques, je comprends un peu plus pourquoi je suis libraire. Parce que je ne pourrais jamais être l'auteur de tous ces livres que j'ai choisis pour ce petit garçon, mais que je peux être la personne qui les lui fera découvrir. Oui, vraiment, c'était mon cadeau, aussi. 

Madeline Roth, L'eau vive

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