13 juin 2008
On n’est pas comme ça dans la vie ! (chronique d'Amélie Raud)
Amélie Raud vous propose des instantanés de séances au cours desquelles s'expriment les groupes de lecture «ados» de sa librairie.
C’était la deuxième fois de cette année scolaire où nous nous retrouvions. Et je viens d’assister à une séance étonnante. Tout à fait le genre de moment qui me conforte dans ma détermination à maintenir ces groupes de lecture. Ils ont été créés pour avoir un avis direct des lecteurs (même si, ne soyons pas dupes, ce sont de gros lecteurs, avec un rapport plutôt privilégié au livre), et c'est l'occasion de nous rendre compte que nous perdons vite pied, nous les libraires. Car si notre avis sur la littérature jeunesse n’est pas vraiment un avis d’adulte anonyme, du fait de notre habitude à en lire, il n’est pas pour autant un avis d’enfant - ou d’ado, en l’occurrence. Et nous avons besoin de ce contact direct avec les lecteurs, parce que parfois nous nous trompons complètement sur leurs envies et leurs goûts supposés.
Ainsi ce samedi, les ados du groupe ont tous rejeté, chacun pour sa raison, les livres de la collection Romans de Thierry Magnier que je leur avais proposés.
Pas demain la veille, de Christophe Léon : « Je ne l’ai pas lu, pas eu envie de l’ouvrir. »
C’est loin Valparaiso ?, de Bernard Friot : « C’est bizarre d’avoir des parents avec ce genre de métier. C’est possible mais tellement rare que je ne m’attendais pas à retrouver ça dans un livre. Ça ne m’intéresse pas. Je ne me reconnais pas dans cette histoire. »
Lise, de Corinne Lovera : « Il n’y avait pas de ponctuation. C’est horrible à lire ! »
Les carnets de Lily B., de Véronique M. Le Normand : « C’est une caricature des ados mal dans leur peau. C’est déprimant. »
Point de côté, d'Anne Percin : « Encore un livre inintéressant. Un sujet triste autour de la mort. On n’est pas comme ça dans la vie ! On voudrait des sujets dans lesquels se retrouver. Drôles si possible. »
Rien à perdre, de Marie-Sophie Vermot : « A quinze ans elle tue sa sœur involontairement. Traumatisée elle tente de trouver sa mère qui, comme par hasard les a abandonnées. Il faut arrêter avec ces sujets bateau, c’est trop culpabilisant. »
Je vous raconte ça parce qu'en général nous, les libraires, nous aimons les romans de Thierry Magnier. Mais visiblement les ados en ont assez des sujets tristes, des situations improbables où les pires possibilités adviennent, où l’abandon, la mort, la culpabilité règnent. L’adolescence, ce n’est pas seulement des problèmes : Manon me disait ne pas se reconnaître dans ces portraits ; elle est gaie, ne croule pas sous les problèmes particuliers, et quand elle en a, ce ne sont pas des catastrophes "interplanétaires" !
Alors amis éditeurs, on aime vos publications, mais n’oubliez pas les ados dont la vie est sans drame et dont l’envie de s’évader d’un quotidien (pas forcément simple pour autant), l'envie de vivre et de rire voudrait passer par des livres gais et passionnants !
Mais que Thierry Magnier ne s’en fasse pas : à la fin de l’heure, lorsqu’ils ont fait leur choix de livres, les ados se sont jetés sur sa dernière collection de nouvelles, et sur les "photos romans" que je tenais à leur présenter.
Comme quoi ils ne sont pas rancuniers…
Amélie Raud, librairie La Courte Échelle
Publié dans CHRONIQUE D'AMÉLIE RAUD, DOSSIER ADOS, LIVRES EN DÉBAT | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
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