01 octobre 2007
l'épicerie
"La vie c'est : tu te bats".
Cette phrase (de Jean-François Chabas, dans un texte à paraître prochainement) ne m'a pas quittée de la journée. Je pensais que le goût des citations s'en irait dans mes cartables d'écolière. Il est toujours là, comme un morceau d'enfance préservé quelque part.
Ce soir j'ai le dos cassé par ce samedi de septembre, avant-goût de Noël à courir partout sans souffler.
Je trouve dans Livres Hebdo de nouveaux livres - adultes - à commander, comme si les piles au pied du lit ne me découragaient pas.
Non, je ne peux pas écrire, écrire viendra comme un besoin, quand le besoin de lire se fera moins fort.
Je t'ai dit, "Avignon, c'est comme un village, et L'Eau Vive, l'épicerie".
Hier, j'ai demandé à une maman des nouvelles de Jules. "Vous le connaissez ?" Elle m'a regardée, interloquée. Comment lui dire ? Oui, je le connais, je l'ai vu tout petit, je sais les livres mis pour lui sous la poussette, oui, je connais Jules, et Louis, et Violette, et Nina. Mardi débutent les trente ans de L'Eau Vive. Et je rêve d'un jour où Jules, Louis, Violette et Nina me demanderont des livres pour leurs enfants.
Non, je ne peux pas écrire, pour l'instant je vis, en regardant l'enfance grandir, avec les livres pour échelles, et les mots des autres à la place de ceux qu'on ne dit pas.
Madeline Roth, L'eau vive
(l'image est d'Emmanuelle Houdart)
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18 septembre 2007
cambriolage d'imaginaire (chronique de Madeline Roth)
Vendredi dernier. Des heures que j'ai des larmes coincées au bord des yeux et pas l'envie de parler. Il y a la bibliothèque de Sorgues, le devis pour Châteauneuf-de-Gadagne, les commandes pour les trente ans de la librairie... et tout ce que je mets dans ces points de suspension qui m'affole.
Et puis l'éclaircie. Elle voudrait un livre pour un enfant de trois ans - pour son baptême - quelque chose comme Le Petit Prince - qui reste.
Au début je ne sais pas, comme lorsqu'on me demande "quelque chose comme Harry Potter" : je n'ai pas envie de chercher ça.
Et puis je m'avance vers les livres, ceux que j'ai regroupés au même endroit, comme autant de béquilles ou de passerelles. Et j'ouvre Il faudra.
Je ne le raconte pas, je le lis. Tout le texte, en entier, sans oublier un mot. Elle ne dit rien, elle écoute. Je referme le livre, il y a un silence que je ne peux mesurer, et elle dit "ça vous donne envie de pleurer, vous aussi ?"
Samedi presque soir. Le samedi c'est comme si deux jours bout à bout tellement ça semble long. La librairie se vide peu à peu. Je peux ranger quelques nouveautés. Et elle arrive. S'avance comme une princesse dans sa robe bleu, un papillon dans les cheveux, un parfum, qui la suit, la précède. Elle passe devant moi. Et l'espace d'une deux trois secondes, ça me rend heureuse. Je lui dis "c'est toi qui sent bon comme ça ? c'est quoi ?" et du haut de ses dix ans peut-être, elle rougit et dit "c'est L'air du temps, de Nina Ricci. C'est le parfum de ma grande soeur. Je lui en ai volé, un peu."
Je n'ose pas lui dire, c'est le parfum de ma mère. Il est près de dix-neuf heures et la librairie devient ça : les pages d'un livre de Proust dans lequel je peux retrouver l'enfance.
Madeline Roth, L'eau vive
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31 août 2007
à petits pas (chronique d'été n°27)
Mercredi soir. Je suis en avance, devant le cinéma. J'ai trois livres dans mon grand sac. J'en sors un. A corps et à cris, Etre psychanalyste avec les tout-petits, de Caroline Eliachef. C'est un livre qui s'appuie sur des études de cas, des vies bien réelles donc, maltraitées dès les premiers jours d'existence. Et dans les mots de ce médecin, qui parle à la première personne, je reconnais quelque chose de moi, de cette mise en danger quotidienne qu'est l'écriture du quotidien, la mise à nu comme tu dis, l'intime qu'on choisit de donner. Et je sais la tristesse de laisser ça là, aujourd'hui.
Il n'y avait rien de fou, il y a un mois maintenant, à comparer l'amour pour mon fils et l'amour des livres. Je n'ai pas deux vies, une que je laisse à l'entrée de la librairie quand j'arrive et une autre que je retrouverais le soir en refermant la grille. J'ai une vie où les mots, les mots lus, les mots écrits, prennent autant de place que les choses dites ou reçues. Je sais ça depuis longtemps. Qu'il faut exister dans l'instant. Qu'il faut avancer comme ça, à petits pas, une jambe après l'autre, un livre après l'autre.
Noé rentre demain de vacances.
J'ai plein d'histoires à lui raconter.
Madeline Roth, L'eau vive
(l'image est de Hervé Tullet)
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30 août 2007
relier (chronique d'été n°26)
Avant-dernière chronique de l'été. Je n'ai plus d'idées. Marie me dit "mais finis ton livre d'abord, après tu écriras !".
Marie lit dix fois plus vite que moi, aussi. On a emmené toutes les deux, le même soir, Nous sommes tous tellement désolés, et Marie l'a déjà ramené. Pas moi. Il y a peut-être un seuil de souffrance qui fait que je ne peux pas lire autant de pages si difficiles d'un coup. C'est un livre magnifique, dans lequel une mère parle à son fils. Et ça me fait mal.
Je lisais les livres de Nozière quand j'étais ado. Je les conseille aujourd'hui. Avec émotion. Je vais redire une chose que j'ai dit mille fois. Qu'il y a des ponts entre les gens, et que les livres font ça. Relier, parfois toute une vie durant.
Madeline Roth, L'eau vive
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29 août 2007
première bibliothèque (chronique d'été n°25)
Hier, Myrtille a téléphoné. Elle m'a dit "tu as cinq minutes ?". Myrtille est enceinte de deux petites jumelles et doit rester allongée le plus possible. Elle voulait offrir à un petit garçon de deux ans sa "première bibliothèque", les indispensables, les livres qu'il faut, les nécessaires. Ellle avait fait une première liste. Max et les maximonstres, Petit-Bleu Petit-jaune, Ma culotte... Elle voulait que je complète avec les livres qui me semblaient "nécessaires". Waouh. Elle m'a dit "ça ne te dérange pas ?". Ah non, ça ne me dérange pas.
C'était dix-huit heures passées et j'étais fatiguée, à naviguer dans cette journée, à courir entre les commandes, les retours, les trente ans de la librairie, les devis pour les écoles, Citrouille..., à courir avec cette impression de ne rien faire en entier à force de tout faire à moitié. Mais ça, ce coup de fil de Myrtille, c'était un cadeau. C'était comme me les offrir à moi, ces livres. Penser qu'ils vont accompagner un petit bout dans sa grande vie, et que cette responsabilité là, celle de les choisir, me revenait, en partie...
Je crois, je crois, je crois qu'à force d'écrire ces chroniques, je comprends un peu plus pourquoi je suis libraire. Parce que je ne pourrais jamais être l'auteur de tous ces livres que j'ai choisis pour ce petit garçon, mais que je peux être la personne qui les lui fera découvrir. Oui, vraiment, c'était mon cadeau, aussi.
Madeline Roth, L'eau vive
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28 août 2007
sauvetages littéraires (chronique d'été n°24)
Sophie, hier soir, écrit ça : "la SSLM : Société de Sauvetages Littéraires en Mer.
On dit "tu as lu ce livre ?", mais peut-on dire : "tu as bu ce livre ?"
J'ai bu Lise., de Corinne Lovera Vitali, un texte sans ponctuation qui ne peut que se boire, d'une seule gorgée, en apnée, sans reprendre son souffle. A l'opposé, les textes bus en trempant les lèvres, en attendant, en prenant le temps, peut-être en gardant dans sa bouche des mots, avant qu'ils ne passent dans le ventre et y restent. Les textes de Jean-François Chabas font ça. J'aime y revenir, souvent.
Lorsque l'on a repensé les rayons de la librairie, Marie-Georges m'a dit "tu devrais mettre un rayon coups de coeur". Dans ce rayon, je sais que ce sont des livres "difficiles". Les mettre ici, c'est dire aux gens je peux vous en parler, si vous voulez. Ce sont des albums que j'aime. De ceux qui accompagnent les vies. De ceux qui bouleversent, qui ne peuvent se ranger nulle part, ces fameux livres inclassables dont on vendra peut-être un ou deux exemplaires par an, mais qui sont là, à portée de main pour qui veut les recevoir. L'étoile jaune, chez Mijade. Lola-placard, chez Magnier. Entre fleuve et canal, chez Points de Suspension. Le rêve de Léon, toujours. Alors oui, j'adorerais faire partie d'une société de sauvetages littéraires, être là pour ces livres là. Etre là pour dire la littérature, c'est ça. Sinon ça sert à rien.
Madeline Roth, L'Eau vive
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27 août 2007
une bouteille à la mer (chronique d'été n°23)
J'ai reçu tout à l'heure un message de Stéphane Servant, suite à ma note sur Coeur d'Alice. Ça tombait bien, parce que je ne savais pas quoi dire, aujourd'hui. J'en recopie un bout :"Dès lors comment trouver les mots? Les mots justes. Ceux qui diront sans expliquer. Ceux qui viendront réveiller la curiosité. Ceux qui viendront secouer les habitudes. Coeur d'Alice n'est pas un livre évident. J'ai moi-même du mal à en parler. Comme vous le dites, Alice s'attache avant tout à la vie. Et le fauteuil roulant en fait partie. Au même titre que l'amour, la peine ou les fourmis.
Je fais confiance aux lecteurs pour retrouver cette vérité dans l'album, pour se l'approprier, et pour faire briller tout ce qui peut briller dans ce texte, malgré tout.
Enfin, je pense sincèrement qu'un livre finit toujours pas trouver son lecteur. Même si l'intention première était de célébrer une naissance ou un anniversaire, même si un mot sur une couverture suffit, même si le livre se fait prétexte, j'en suis sûr : un jour il sera lu. Un jour il aura trouvé sa raison d'être. Et un jour il prendra tout son sens.
C'est drôle. C'est un peu comme une bouteille à la mer, non?"
Oui, je pense que c'est ça. Surtout que des bouteilles à la mer, il y en a six mille nouvelles par an, rien qu'en littérature jeunesse. Des années après, j'ai encore dans ma tête des passages entiers de romans jeunesse qui m'avaient marqué, que j'avais recopié dans un cahier. J'ai déjà écrit ça, mais je crois vraiment que la fierté d'un auteur, d'un éditeur, d'un libraire, d'un bibliothécaire, elle est de faire qu'un livre rencontre un lecteur. Et je ne sais rien de plus beau que les conversations qui commencent par "tu as lu ce livre ?".
Madeline Roth, L'eau vive
(l'image, c'est la couverture d'un album qui doit paraître ces jours-ci et que j'attends, vraiment)
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26 août 2007
dimanche (chronique d'été n°22)
Goût de dimanche triste avec l'autodafé de Lagrasse au réveil, dans les pages de Livres Hebdo. J’ai fait treize cartons de livres, vidé petit à petit mes étagères. Déjeuné sur les traces de Rimbaud et ouvert pour la dixième fois Venise n’est pas trop loin, après l’avoir promené un peu partout. Des semaines que je veux écrire sur ce livre sans trouver les mots. Ça y’est. C’est fait. Fallait un dimanche. Fallait le silence.
Goût de dimanche amer avec les images d’Olivier Adam au réveil. Hier, j’ai cherché un article dont on m’avait parlé, sur les auteurs adultes qui écrivent aussi pour les enfants. Il est nul, cet article, non ? « Catalogués auteurs pour adultes, ils sont de plus en plus nombreux à franchir le pas et à investir la littérature jeunesse. Du coup, le genre n’en est que plus passionnant. » Un jour, quand je serai vieille, ou que les semaines auront enfin décidé de n’être qu’une suite de dimanches, j’écrirai comment c’est en lisant de tout que les gens bancals peuvent tenir debout, je dirai tout ce que je lis aujourd’hui dans A l’abri de rien et que j’avais déjà lu dans Sous la pluie ou La messe anniversaire. J’écrirai comment les tiroirs, les étiquettes, les choses entendues qu’on répète vont à l’inverse de ce qui fait grandir et que je trouve dans les dizaines de livres ouverts un peu partout chez moi.
Madeline Roth, L'eau vive
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25 août 2007
juste ça, dans une journée (chronique d'été n°21)
Septembre est bientôt là et je sais que chaque année, la fin du mois d'août ressemble un peu à l'attente dans les vestiaires, cette espèce d'envie, de peur, de fatigue aussi, comme si jusqu'à décembre on n'allait pas souffler du tout, pas lever le nez des livres qui arrivent par centaines dans des cartons sur des palettes. Romain déballe une très grosse commande de l'Ecole des Loisirs et entre deux réceptions j'entends les bruits du marteau en réserve. Il fait encore chaud, et il y a du monde, de moins en moins de vacanciers et de plus en plus d'enseignants, on revoit des visages oubliés par l'été et on prépare des commandes de Noël.
J'essaie de faire des retours, mais je les fais au compte-goutte, je butine, j'ignore si c'est le bon mot mais l'autre ne me vient pas. Le livre d'Olivier Adam est plus noir que jamais. Hier j'ai parlé longtemps à quelqu'un du Photographe. Parfois, lorsque je parle de plusieurs livres, j'en glisse un au milieu, plus difficile que les autres, souvent noir. Je laisse la personne avec les livres, décider. Hier, Le Photographe était en concurrence avec Voutch. La dame a finalement pris les trois tomes du Photographe. Ça, juste ça. J'ai juste besoin de ça, dans une journée.
Madeline Roth, L'eau vive
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24 août 2007
mes piles (chronique d'été n°20)
Hier, une libraire de Sarreguemines (c'est loin) est venue me dire bonjour. J'étais émue. Comme je ne lui ai pas dit, je l'écris. Hier, c'était l'une de ces journées qui semblent en contenir trois. Lorsqu'au soir je referme la grille, il me faut un moment pour décompresser. Refaire en silence dans ma tête deux très beaux échanges avec des mères inquiètes, l'une pour sa fille qui ne dort pas, l'autre pour l'entrée à l'école de son aînée. J'ai promis à la première de lui apporter le livre de Marie Thirion, Le sommeil, le rêve et l'enfant, qui est au pied de mon lit depuis des semaines.
D'habitude, c'est Romain qui ouvre les cartons. Sauf que Romain, qui travaille pourtant comme dix hommes, fait encore les retours de la librairie du festival d'Avignon. Alors je l'aide un peu. J'ouvre des cartons de nouveautés. Après deux mois de désert, j'ai enfin pu faire de nouvelles tables toutes belles avec des livres tout neufs. Avant hier, j'ai trouvé dans un carton le dernier roman d'Olivier Adam, A l'abri de rien. Je vais lâcher les livres ouverts pour lire celui là. Et hier, Nous sommes tous tellement désolés, de Jean-Paul Nozière. J'aime beaucoup ce titre.
Quand je déballe des nouveautés, je fais quatre piles, une pour le magasin, les trois autres pour des offices de bibliothèques avec lesquelles on travaille. Hier, j'en ai fait cinq. Une pour moi. Je suis partie de L'eau vive avec sept livres dans mon sac. Il faudrait des nuits plus longues que les jours.
Madeline Roth, L'eau vive
(l'image est de Pierre Mornet)
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23 août 2007
alice (chronique d'été n°19)
Coeur d'Alice est paru en mars 2007. C'est un très bel album qui est, depuis, posé sur nos tables. "Pour toutes celles et tous ceux Qui savent encore Où se trouve le pays des Merveilles Regardez bien : C'est juste ici."
Ça, ce sont les mots de Stéphane Servant. Des mots pour dire l'enfance de cette petite fille, qui aime, déteste, caresse, sourit, crie, plonge, vole... comme les autres petites filles. Même si à la fin de l'album, on voit Alice sur un fauteuil roulant.
Coeur d'Alice est un texte qui dit ce que l'on a tant de mal à dire : que le handicap ne prive pas de l'enfance, qu'une enfance, n'importe laquelle, est faite de rêves qui sont les mêmes.
Alors j'ai honte. Honte d'avoir dit hier à cette mère qui l'achetait "Est-ce que vous l'avez lu ?". Elle m'a répondu "Je l'ai feuilleté, oui". Elle n'avait pas vu le dessin du fauteuil roulant. J'ai eu honte, au moment où elle le découvrait. Honte de montrer cette différence, puisque c'était tout l'inverse de ce que ce livre disait. La semaine dernière, ce même livre devait être offert pour la naissance d'une petite Alice, et à la caisse, Yvette a posé la même question que moi. "Est-ce que vous l'avez lu ?". Elle a demandé ça de peur que l'on nous rapporte le livre. C'est quelque chose que tu n'imaginais pas, que l'on nous ramène un livre. Mais ça arrive.
La mère, hier, a acheté Coeur d'Alice. Elle m'a regardée avec un drôle d'air. Elle était choquée je pense, et peinée aussi, sans doute. J'aurais voulu trouver les mots pour lui expliquer. Je n'ai pas trouvé.
Alors j'ai toujours honte. Je ne demanderai plus aux gens s'ils l'ont lu.
Je dis souvent que c'est dans les livres que l'on apprend un peu la vie, la compliquée, la pas facile. Mais Coeur d'Alice c'est la vie même, c'est un album qui sait dire la vie. Je me suis trompée. Vraiment trompée. Et je ne sais toujours pas comment l'expliquer.
Madeline Roth, L'eau vive
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21 août 2007
promenades (chronique d'été n°18)
"c'est cela que je fais, quand je ne vous écris pas : je vous écris encore".
(Christian Bobin)
je cite la phrase de mémoire, j'espère que je ne me trompe pas.
C'est cela que je fais, quand je ne lis pas : je lis encore.
Trois jours ailleurs encore, avant que septembre n'arrive et avec lui les semaines de six jours. Trois jours avec neuf heures de train et un sac lourd comme les pierres, à l'aller de livres à t'offrir et au retour de livres empruntés. Avignon-Toulouse : Antigone 256, donc, comme prévu. Puis Le chemin de Wangmo et Ted et Bill, dernier petit bijou de Smadja.
Cahors-Avignon : rien d'autre que Marin mon coeur, d'Eugène Savitzkaya. Je pensais que certains passages feraient un très beau texte d'album.
Il peut bien pleuvoir à réveiller en pleine nuit, moi je promène les livres à l'autre bout de la France.
Madeline Roth, L'eau vive
(l'image est d'Anne Brouillard)
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20 août 2007
hors les murs (chronique d'été n°17)
Belaye. 465 kilomètres d'Avignon. Tout petit salon du livre dans tout petit village. J'ai acheté plus de mots que je n'en ai vendus. A gauche un souffleur de verre, enlumineur, souffleur de mots. En face, un petit bonhomme navigateur qui tue, un par un, chaque participant en fermant l'oeil droit sur ses deux doigts soudés.
Je ne suis pas libraire. Une imposture de plus. J'ai construit ma maison entre les pages des livres et je retiens mon souffle lorsqu'on les feuillette. Une libraire hors les murs. Voilà ce qu'il faudrait être.
Madeline Roth, L'eau vive
(la photo est de Chrystelle Aguilar, dans l'album Histoire à dormir debout).
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19 août 2007
Chasse au trésor (chronique d'été n°16)
ça fait trois jours que je chante Alligators 427 parce que dans un colis de nouveautés j'ai déballé Antigone 256.
J'ai emmené le livre avec moi pour ces quelques jours derrière la rue, intriguée par ce titre et l'idée, après toutes celles qui existent déjà dans la littérature, qu'un auteur puisse encore donner une version de cette tragédie.
Vendredi, Didier, de la Courte Echelle, à Rennes, est passé nous voir. Il a fouillé un moment dans les livres, il cherchait Le canard, la mort et la tulipe, d'Erlbruch, et il ne le trouvait pas. Personne ne peut comprendre le classement. Je vais organiser un grand jeu. Un rallye. Une chasse au trésor. Montre en main, derrière une ligne blanche, à vos marques, je donnerai un titre de livre et le premier qui le trouve le gagnera. Chiche.
Madeline Roth, L'eau vive
(l'image est de Beatrice Alemagna)
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18 août 2007
formules magiques (chronique d'été n°15)
Hier. Tout ça dans la même journée.
Quelqu’un d’un peu étrange qui hésite sur la couleur du doudou. « Je ne sais jamais, les filles, c’est rose ou bleu ? ».
Une vieille dame qui feuillette, émue, L’amour qu’on porte, et qui me demande « C’est pour quel âge ? ». Elle l’achète pour elle, et elle n’a pas d’âge.
Et puis une mère qui tient sa fille par la main et qui entre dans L’Eau vive en lui disant « Et ne me dis pas que tu veux tout ». Moi, je voudrais tout. J’ai tout, en quelque sorte. C’est pour ça que je suis là.
Et puis et puis l’une des plus belles demandes de mes années de libraire. Un couple de grands-parents. Ils viennent de loin pour nous voir. Ils ont acheté une robe de fée et une baguette magique à leur petite fille de quatre ans. Mais la baguette magique ne marche pas. Ils cherchent une formule. Qui marche.
Ils me disent ça très sérieusement.
Je reste un moment à les écouter, et je pense.
La formule, je l’ai gardée pour moi.
Madeline Roth, L'eau vive
(l'image est encore de Natali Fortier)
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17 août 2007
vases communicants (chronique d'été n°14)
Quatre jours ailleurs, sans d’autres livres que ceux des valises et des gares, et hier matin, arriver tôt à L’Eau Vive, bien avant l’ouverture, reprendre mes repères, regarder les tables, ranger un peu les bacs. Je vois vite ce qui a bougé. Je vois vite ce qui a été vendu.
J’imagine la vie de la librairie quand je ne suis pas là, les rencontres que j’ai perdues. Je regarde les feuilles de réassort et je remarque les livres qui ont été achetés : Quand je suis triste, Les Giètes, L’Amour qu’on porte.
J’essaie d’imaginer comment sont les gens qui ont emmené ces livres avec eux. Je crois que c’est ça qui est fascinant, pour un libraire : voir les livres que l’on aime s’en aller dans les bras des autres. Comme une promesse pour eux de quelque chose de beau, tandis qu’on reste là, le sourire aux lèvres, ravis d’avoir chaque jour comme un jeu de vases communicants des choses à donner et d’autres à recevoir.
Madeline Roth, L'eau vive
(l'image est de Natali Fortier,
et merci à Sophie)
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16 août 2007
transformer ce que tu vis en littérature (chronique d'été n°13)
"Tania ne comprend pas pourquoi les enfants et les loups se rencontrent si souvent dans les histoires".
(L'heure bleue, Nathalie Kuperman, Médium, L'école des Loisirs)
Noé dort lorsque je lis cette phrase, au dehors c'est l'orage et au dedans j'ai peur, dans le train qui me ramène de Bretagne, je dors et je lis, mais pas je pense. A côté de moi, elle lit un passage, corne une page, repose le livre. Le reprend un peu plus tard, lit un peu, corne une page, repose le livre. Entre les deux moi je vais lire les passages qu'elle a cornés. Oui, ça me parle.
Qu'est-ce qui vient en premier ? Les choses que l'on vit ou les histoires que l'on nous raconte ? Qu'est-ce qui reste de l'enfance, à ceux qui semblent sans cesse la chercher ? Les vrais souvenirs ou les rêves des autres ? Moi j'aimais l'histoire des deux chaussures dans les Contes de la rue Broca. Dans le train, je ne veux pas lire ces livres avec des questions sans réponses. Je penche la tête pour lire les bd des enfants devant moi.
Madeline Roth, L'eau vive
(l'image est de Carll Cneut)
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13 août 2007
trèfles à quatre feuilles (chronique d'été n°12)
Vendredi soir dernier. Il est presque dix-neuf heures. Une jeune femme vient me trouver à la caisse avec des petits pots pour faire pousser des trèfles à quatre feuilles. Elle me demande si ça marche. Oui, ça marche, je lui dis que j’ai essayé, j’ai eu plein de trèfles. Et je souris. Et soudain, j’ai envie de rire, j’ai envie de lui dire oui, ça marche, j’ai eu plein de chance, et c’est comme si elle me demandait non pas juste si les trèfles poussent, mais si c’est vrai qu’ils portent chance.
Il était bientôt dix-neuf heures et j’étais fatiguée. Mais ça m’a fait tout partir. Je m’imaginais des parents me demander si Des mots plein les poches faisait parler, si Remue-ménage chez Madame K faisait bien rêver.
Oui, ça marche. Satisfait ou remboursé, je vais dire.
Madeline Roth, L'eau vive
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12 août 2007
en vacances (chronique d'été n°11)
Jeudi, Sophie quittait L'eau vive pour la librairie du Tiers-Temps, à Aubenas. Vendredi, Nelly, de Libralire, est passée nous voir. L'après-midi, Laurence, du Chat Pitre, était là. Hier, Marie-Georges m'a appellé de ses vacances à Limoges, pour me dire qu'elle venait de trouver un vieux livre au Sorbier, un vieux trésor, est-ce que je le voulais ?
Les libraires en vacances vont visiter des librairies.
Je pars tout à l’heure pour quelques jours en Bretagne. Avec dans mon sac, comme à chaque fois que je pars, dix livres que je ne lirai pas. J'en lirai peut-être un, ou deux, mais je veux avoir le choix. Hier j'ai déballé un carton de nouveautés chez Flammarion. Dedans, Panoramas, de Paringeaux et Loustal. Non, ce n'est pas pour les enfants. C'est pour n'importe quel amoureux des textes et des images ensemble. Parfois, les gens me disent "ah non, sans images, il sait lire maintenant !". Moi j'ai toujours besoin d'images.
Madeline Roth, L’eau vive
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10 août 2007
Cartons (chronique d'été n°9)
Hier je ne travaillais pas. Rare jour de congé pris en semaine depuis longtemps. Je me suis levée plus tard, avec les rêves de Mary Tempête qui résonnaient encore. J'ai été voir près d'un champ d'oliviers une petite Elise qui a ouvert les yeux il y a dix jours. Je lui ai porté une robe, et un livre. A mon retour, j'ai essayé de rédiger quelque chose d'un entretien qui paraîtra dans le prochain numéro de Citrouille. J'ai mangé un peu tard, en lisant les épreuves d'Un obus dans le coeur, de Wadji Mouawad. C'est un très beau texte.
"Moi, le premier mot que j'ai trouvé pour pouvoir raconter ce qui s'est passé, c'est le mot "avant". Je dis avant, mais cela ne fait pas longtemps que je peux dire avant. Je dis parfois : "avant, j'étais un enfant". Mais quand est-ce que j'ai cessé ?"
Et puis j'ai remonté des cartons du garage et mis dedans des livres pour les emmener ailleurs. ça m'a pris des heures parce que je les ouvrais tous, relisais les passages annotés dans les marges, relisais les pages jaunies par la pluie, le soleil qui tombe du vélux et les années dessus. Au soir, j'avais fait deux cartons. Et posé au pied du lit une nouvelle pile, des livres oubliés que je voudrais relire, des livres oubliés que je n'ai jamais lu. Je t'ai dit la maison qu'on habite elle est dans le coeur. Peut-être que je pourrais me séparer de mes livres, pour tous ceux qu'il me reste à lire et écrire. Peut-être que ça ferait moins lourd.
Madeline Roth, L'eau vive
(l'image est encore de Komako Sakai)
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