06 septembre 2012

Voix pour ados

 
 

«Des romans résolument contemporains, des écritures percutantes, des sujets parfois "dérangeants", des textes d'auteur à contre-courant des modes». Voilà comment François Martin présente la collection Romans ados qu'il dirige chez Actes Sud. Une collection à l'identité visuelle très forte, et qui s'est installée très vite dans les rayons ados de nos librairies. Avec des traductions (comme Jack, d'A.M. Homes, ou Sous la piscine, de Justin D'Ath) mais aussi beaucoup d'auteurs français: Françoise Grard, Catherine Leblanc, Richard Couaillet.  Nous avons voulu donner la parole à trois d'entre eux. Anne Vantal, Jean-Philippe Blondel et Gilles Abier ont chacun publié plusieurs textes dans cette collection. Ils nous parlent ici de leurs derniers romans parus – Voie interdite, (Re)Play, J'me sens pas belle – mais aussi des précédents, de leurs constructions, de leurs voix... De littérature, quoi. (par Madeline Roth, librairie L'Eau Vive - in Citrouille n°59)

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MADELINE ROTH: Certains de vos romans reposent sur une construction très précise (le roman choral dans Peine maximale, le recueil de nouvelles «à chute» dans Accros, et beaucoup de romans adultes de Jean-Philippe Blondel, comme Accès direct à la plage, Juke-Box, 1979). La construction vient-elle avant l'histoire?
ANNE VANTAL: L'histoire elle-même vient en premier lieu, elle dicte la structure choisie pour la raconter. C'est ce qui fait l'originalité d'un livre et c’est ce que j’aime aussi en tant que lectrice: que l’on m’embarque, que je ne sache pas où je vais. Donc ce plaisir de lectrice, d’être un peu dans le flou, j’essaie de le retrouver en temps qu’auteur, en prenant le lecteur par la main. Pour Peine maximale, je voulais mettre le lecteur dans la position d’un énième juré, lui donner à lire les pensées et les paroles de gens concernés par ce procès. J’ai choisi le roman choral parce que c’était la meilleure manière pour que le lecteur devienne acteur du drame.
Pour Voie interdite, c’est presque le contraire, j’ai pris l’exact contre-pied: c’est un roman très bref, avec un seul personnage, anonyme, sans dialogues. Bien sûr que l’histoire est importante, mais la touche de l’auteur, c’est la structure, ce sont les mots qu’il choisit.
JEAN-PHILIPPE BLONDEL: Je crois que, dans mes romans ados en tout cas, l’intrigue et les personnages priment, le style et la construction sont au service de ce qui se trame – j’adhère à ce que les anglo-saxons appellent l’«objective correlative» – le système de narration qui colle à ce que l’on veut raconter.
GILLES ABIER:  Je suis d'accord avec Jean-Philippe: ce que j'aime, c'est raconter des histoires. Mais je suis aussi d'accord avec Anne: c'est la façon dont on va les raconter qui va intéresser le lecteur (et l'écrivain). Quand j'ai envie de raconter une histoire, je me rends compte que j'ai tout de suite besoin d'avoir le titre et la fin. Mes textes sont toujours très construits, c'est vrai. Petit, je voulais faire de la musique. On apprend à faire ses gammes pour ensuite pouvoir improviser: c'est pareil. J'ai d'abord besoin de la structure pour me sentir libre, après.

 

 
 

 Anne et Gilles, vous avez en commun d'être entrés en littérature jeunesse avec des romans pour les cadets ou les juniors, souvent plus tendres, plus drôles, en tout cas beaucoup moins durs que vos textes pour ados (comme Chère Théo, Je hais la comtesse, pour Anne; ou La Vie en verte, Une graine en cadeau, pour Gilles). Des romans drôles pour ados, c'est possible, ou pas?
A. V.: C’est possible mais est-ce qu’ils en ont envie? je crois qu’ils ont envie qu’on leur parle de leurs problèmes, de leurs pulsions. Un ado, à seize ans, il a forcément un fond de violence. Il y a quand même des moments où il a envie de dégonder la porte parce qu’on lui demande de ranger sa chambre.  Et puis honnêtement, ce qui les fait rire, ce n’est pas forcément ce qui me fait rire, moi (et je ne suis pas maso, j’écris aussi pour me faire plaisir).
G.A.: Je me suis rendu compte que mes romans ados étaient très ancrés dans la réalité. Je réagis presque à des choses qui m'entourent, me touchent. Alors que pour les plus jeunes, je suis presque dans la fable, le conte – même si ça ne m'empêche pas de parler de thèmes qui me préoccupent, comme la tolérance, par exemple. Là, je suis en train d'écrire un texte pour les plus jeunes qui parlera de la mort. Ce qui est agréable, c'est de passer à des ambiances différentes. Et Une graine en cadeau est un texte qui me parle et que j'aime beaucoup.


Et Jean-Philippe, pour ceux qui ont lu tes livres publiés en adulte, tes textes pour ados semblent au contraire plus légers, pas nécessairement dans les thèmes qu'ils abordent mais dans ce que tu as peut-être envie de dire aux lecteurs.
J.-P. B.: Cette opposition entre légèreté (apparente) et gravité, on la retrouve dans mes publications. Au rebond peut sembler moins grave que Blog, qui est bien plus poignant que Replay. J’ai besoin de cette alternance – qu’on retrouve aussi dans mes romans en littérature générale, avec la même idée que derrière une histoire qui paraît anodine peut se cacher une réflexion bien plus dramatique. Mes romans en littérature générale sont en fait intimement liés à mes romans ados – ils s’éclairent les uns les autres.

Voie Interdite est un roman très dur. Simon Roguet, de la librairie M’Lire, à Laval, faisait le parallèle entre les romans de Guillaume Guéraud et les vôtres. Gwendal Oulès, de Récréalivres, au Mans, cite Into the Wild, le livre de Krakauer (adapté au cinéma par Sean Penn). Moi, j'ai pensé à Sukkwan Island, de David Vann (qui est un roman pour adultes, très dur). Vous n’avez pas peur qu’on vous reproche de susciter l’émotion, de créer l’empathie autour d’un personnage? À partir de quel âge peut-on lire Voie interdite, selon vous?
A. V.: Une vieille dame de quatre-vingts ans me disait l’autre jour: «c’est pour n’importe quelle fille à partir de quatorze ans». Je n’ai pas cherché du tout à mettre en garde les jeunes filles, je n’ai pas voulu écrire quelque chose de triste, j’ai cherché à explorer ce déni de culpabilité chez ce jeune homme, ce personnage qui n’a aucune conscience, qui s’ignore à lui-même. Quand on relate des faits graves, on ne peut pas utiliser de mots tendres, ce n’est pas possible. Alors oui, il y a des scènes difficiles, mais comment fait-on? On en parle à mots couverts? Si l’on fait ça, on a presque l’impression d’excuser l’acte, on le minimise. On peut dire «c’est pas si grave». Or, si, c’est grave.


Mais je crois que ce qui a pu, par certains, être reproché aux textes de Guillaume Guéraud – et notamment Je mourrai pas gibier – c'est d'avoir donné le sentiment, sans doute en utilisant cette construction très habile, qu'on expliquait un acte extrêmement violent, et que donc, quelque part, on l'excusait.
A. V.: Mais on peut donner des explications sans avoir d’indulgence! À mes yeux, le héros de Voie interdite n'est peut-être pas entièrement responsable, mais reste complètement coupable. Alors oui, l’empathie avec le personnage de Voie interdite, je sais qu’elle existe. Ça commence comme une robinsonnade, un jeune homme qui décide de s’isoler dans la nature. C’est presque romantique, au début. Mais on a quand même quelques indices sur le personnage, il est très méticuleux, il a des tocs, on attend de le connaître. Si vous pensez à Sa majesté des mouches, c’est un peu la même chose, au début, ils sont fort sympathiques, ces garçons.


Mais l’émotion suscitée en grande partie par la construction de votre récit, pensez-vous qu’elle amène la réflexion?
A. V.: Elle doit amener le malaise. On doit se sentir assez mal vis-à-vis de soi-même d’avoir trouvé ce garçon sympathique. Ce n’est pas un roman, c’est un texte qui obéit plutôt au code de la nouvelle – les anglophones utilisent le terme de «novella» – c’est un petit roman, avec une tension sensible dès le début et qui ne fait que croître, et une chute extrêmement brutale.


Et là je vais vous ressortir la question habituelle: vous ne trouvez pas que c’est un texte trop dur? Qui aurait pu être publié en littérature adulte?
A. V.: Je ne me suis pas posé la question. Je ne me pose jamais de questions sur la façon dont le texte va être reçu. François Martin et Thierry Magnier sont évidemment conscients que c’est un texte difficile, mais Thierry a dit oui avec son sens habituel de l’enthousiasme… Écrire un livre où tout va bien, ça ne fait pas un livre. L’adolescence, c’est l’âge le plus compliqué de la vie (avec peut-être la très grande vieillesse, mais ça, je ne sais pas encore). C’est l’âge où tout est possible, où la moindre influence compte, où l’on est mal dans son corps. Bon, ça, tout le monde le sait, certains s’y préparent, vous avez des gamines de dix ans qui rêvent d’être des femmes, etc. Mais plus cet âge arrive tard, et plus c’est compliqué.

Accrocs est aussi un livre extrêmement construit, et un portrait assez sombre de plusieurs ados d'une même classe. C'est un roman, mais aussi un recueil de nouvelles, et chaque nouvelle est, par ailleurs, une nouvelle à chute, bâtie sur le même modèle.
G. A.: Oui. Au départ, je voulais simplement écrire cinq nouvelles, qui se déroulaient sur l'année. C'est mon éditeur qui m'a donné l'idée que les personnages soient dans la même classe. Donc ensuite j'ai lié les nouvelles entre elles. Cela apportait plus de profondeur au texte.

Et j'ai le droit de le reproduire, ça?
G. A.:  Oui! J'ai la chance de travailler avec le même éditeur depuis le début. C'est une relation de travail et de confiance. Lorsque j'ai écrit La Piscine était vide, François Martin m'a dit que je ne parlais pas assez de la prison. Je ne le faisais pas de peur de dire n'importe quoi. Mais – après m'être documenté – je me rends compte que cela a porté le texte, même si c'est un passage très court.

Le Jour où je suis devenu mytho (une jeune fille prétend avoir couché avec Robert Pattinson, l'acteur de Twilight, et embarquée dans son mensonge, va tout mettre en œuvre pour se procurer une photo de lui sur un lit) est un texte un peu à part, dans ce que vous avez écrit.
G. A.:  Les quatre textes pour ados que j'ai écrits se suivent vraiment. Accros était lourd à porter. Les thèmes sont difficiles, le langage est cru. Alors après l'écriture d'Accrocs j'avais envie de joyeux, et de pouvoir rire en l'écrivant, en le lisant. C'est ce que j'aime d'ailleurs, quand je lis ou que je vais au cinéma: j'aime aller voir des films qu'on dit de divertissement, j'aime lire des polars... Donc j'aime écrire des livres avec des ambiances différentes.


Au rebond, Blog et (Re)play sont trois textes qui se ressemblent un peu, avec des personnages masculins, des amitiés fortes, un «poids familial», aussi...
J.-P. B.: En fait, je m’aperçois que ce que j’aime avant tout, dans mes romans jeunesse, c’est tisser deux thèmes, un mineur et un majeur – et surprendre le lecteur. Par exemple, on peut penser que le thème de Au rebond est le basket et le sport, alors qu’en fait, on découvre qu’il s’agit avant tout de solidarité et de reconstruction de la cellule familiale. De même, si Blog traite effectivement des réseaux sociaux, des blogs et de la frontière entre privé et public, le thème principal est intergénérationnel: c’est la découverte d’un passé et de ce qui unit (plutôt que ce qui désunit) des parents et leurs enfants. (Re)play, lui, parle de musique mais bien plus encore du pouvoir de l’écriture. En fait, le thème qui paraît majeur passe bientôt à l’arrière-plan pour laisser le champ à celui qui semblait mineur. J’aime bien jouer sur l’opposition entre légèreté et sérieux. La littérature n’est pas mortifère. La littérature aide à vivre. La littérature donne foi en l’être humain – sans pour autant tomber dans la mièvrerie et dans l’optimisme béat. J’ai toujours été convaincu que la littérature pouvait être le reflet de notre vie quotidienne – et notre vie quotidienne n’est pas faite que de drames. Sinon, nous ne resterions pas en vie, et nous ne lirions pas de romans.

Et les fins de vos livres, à tous les trois? Elles sont souvent très fortes, et parfois même assez violentes.
A. V.: Une jeune fille me disait récemment, à propos de Peine maximale, que les livres pour ados finissaient toujours trop bien, comme les séries télé, et que dans la vie ce n'était pas comme ça. Les ados sont tellement habitués à des héros invincibles qui échappent à tous les dangers qu'ils ont l'impression de connaître la fin du livre avant d'aller au bout... Alors j’ai presque envie de retourner votre question. Moi je ne me demanderais pas si c’est trop noir, mais plutôt si ça l’est assez.
G. A.: Pour J'me sens pas belle, je voulais montrer la rencontre. Qui va aimer qui. Et puis dire ce que vit une personne étrangère en quête de papiers, comment ça se passe quand on n'a pas de papiers. Ce qui m'intéressait surtout, c'était leur relation, et comment on peut disposer de la vie de quelqu'un, assez facilement malheureusement. Et là c'est pareil. J'avais le titre et la fin. Je savais où je voulais aller. Je voulais aboutir à ce dernier chapitre.
Accrocs est né après La Piscine était vide, que j'avais écrit pour une collection précise (D'une seule voix) et dont la fin est ouverte: j'avais encore envie de jouer sur ça, sur l'interprétation qu'on se fait d'un texte. Une seule phrase à la fin pouvait changer l'histoire.
J.-P. B.: Les fins de mes romans ados sont généralement assez positives – ce n’est pas un effet que je recherche, c’est une envie que j’ai, d’ouvrir sur le monde, la vie, et l’espoir. J’ai deux filles de neuf et douze ans, j’ai des élèves en face de moi toute la journée, et le message que j’essaie de leur faire passer, c’est que, quoi que les adultes puissent leur dire ou leur assener, la vie vaut le coup d’être vécue et que, si la douleur existe et imprime sa marque, la joie aussi. C’est sans doute dû à mon histoire personnelle – dont je parle dans un roman adulte qui vient de paraître chez Buchet-Chastel et dont le titre est Et rester vivant.

Vous avez tous les trois des parcours d'écriture un peu différents. Entre la littérature générale et la littérature jeunesse, notamment. Quel chemin avez-vous parcouru, chacun?
A. V.: Je crois que mes livres ont grandi en même temps que moi. J’aime bien essayer des choses, j’adore ça, les nouvelles formes. J’ai d’abord été journaliste, puis j’ai écrit des documentaires pour les adultes, et je suis venue à la fiction avec trois textes pour les plus jeunes où l’héroïne avait à peu près dix ans. Donc j’ai voulu changé, j’ai essayé un garçon, plus âgé, et voilà, c’est devenu Blaise, dans Le Maître des vecteurs – même s’il a quand même un comportement assez féminin, il n’y a pas revolvers, de pirates, il aime la poésie… Et c’était tellement amusant de se mettre dans la tête d’un garçon que j’ai continué avec Un été outremer.  Entre Peine maximale, qui est un texte dense, choral, et Voieinterdite, j’ai écrit un roman historique publié chez Nathan: j’ai besoin de cette variété. Même si je tourne toujours autour des mêmes choses, comme me le font remarquer mes lecteurs. Les difficultés de communication, en particulier dans la famille. La construction de soi. J’aime bien prendre un héros qui évolue complètement entre le début et la fin du livre. On grandit. Mais on grandit toute la vie.
G. A.: Le premier texte que j'ai publié, Fausses compagnies, est paru en littérature adulte, chez Actes Sud, en 2000. C'est une chronique familiale, qui se déroule sur trois mois, entre un jeune homme, son père et sa grand-mère, autour d'un drame et d'un secret de famille. Après la parution, j'ai été contacté par Claire David, qui dirige la collection Heyoka chez Actes Sud Papiers. J'ai une formation de comédien au départ, je présume que ça l'intéressait. J'ai donc écrit une pièce, Le Reflet de Sam (où un petit garçon va voir son reflet disparaître) et je me suis beaucoup amusé à l'écrire. Ensuite est né Le Complot des platanes, un polar pour les cadets. Et c'était un univers très agréable... Si je veux réagir à l'actualité, je peux le faire pour les plus grands, les ados. Pour les plus petits, oui, je suis plus dans le conte. Mais je n'ai aucune frustration, aucun besoin de reconnaissance, comme si seule la littérature adulte devait l'apporter. Les histoires déterminent le lectorat. Même si évidemment ce n'est jamais aussi établi que ça.
J.-P. B.: En fait, mes romans dits adultes ont été très vite étudiés dans les lycées et collèges – dès le tout premier, Accès direct à la plage... mais le véritable déclic pour mes écrits ados, c'est un roman de Jeanne Benameur, intitulé Présent? qui me l'a donné. J'ai eu envie d'écrire une lettre-réponse à Jeanne, et aussi d'écrire une histoire pour une classe de Terminale que je quittais après trois ans passés ensemble. C'était une séparation assez difficile, les élèves m'avaient offert des cadeaux et moi, je ne savais pas quoi offrir – et puis qu'est-ce qu'on offre à une classe entière? La seule chose que je sache vraiment faire, c'est écrire des histoires, alors je leur ai écrit Un endroit pour vivre que je leur ai lu la dernière heure que nous avons passée ensemble. Ce texte, je l'ai fait parvenir à Jeanne – et... il a été publié. Et ça a déclenché une réelle envie chez moi –  je me suis aperçu que oui, j'avais aussi envie de raconter des histoires à mes élèves... autant qu'à leurs parents.

Propos recueillis par Madeline Roth, librairie L'Eau Vive

 

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