29 août 2012

Lucette Savier, militante de l'enfance

 
 

Si le football avait pour les enfants autant de spécificités et de vertus que la lecture, on aurait pu rencontré Lucette Savier au siège de la FFF. Mais là, ce fut chez Albin MIchel Jeunesse. (Par Éric Denniel, librairie La Réserve, pour la librairie Le Chat Pitre, Paris 13e - in Citrouille 59)

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Éditrice chez Autrement puis Syros et, depuis 1996, chez Albin Michel dans le secteur jeunesse que dirige Marion Jablonski, Lucette Savier porte une vision humaniste et vivifiante sur la littérature de jeunesse. Éric Denniel a recueilli son témoignage et sa réflexion sur l’édition jeunesse et, peut-être avant tout, sur l’enfance et le nécessaire devoir des adultes de la servir.


De sa rencontre avec Rolande Causse et Max et les Maximonstres. «Je crois que, petite, je n’étais pas une lectrice. Je relisais toujours les trois ou quatre mêmes livres. Étudiante, je me suis orientée dans une filière scientifique: maths et physique. Je ne me pensais pas «littéraire». Je me suis réveillée lectrice tardivement, avec des ouvrages de sciences humaines et de politique. Et c’est par l’aspect politique des situations que je me suis intéressée à la lecture des enfants. J’étais animatrice de Centre de Loisirs à Montreuil pour financer mes études de maths, et en même temps militante dans une association d’alphabétisation pour adultes. Quand Rolande Causse est venue à Montreuil et a créé le premier atelier de lecture-écriture, elle a voulu monter une équipe d’animateurs lecture. J’étais partante, pas parce que j’aimais lire, pas parce que je connaissais l’importance de la lecture, mais parce que c’était une question de principe: que chacun ait accès à une pratique utile et à la culture. Car très vite, j’ai réalisé que c’était la même inégalité que vivaient les enfants qui disaient ne pas aimer lire, qui ne venaient pas dans les bibliothèques des centres, et les adultes qui étaient en situation d’exclusion, en partie du fait de ne pas savoir lire. C’est comme ça qu’à vingt ans, j’ai plongé, grâce à Rolande Causse, dans la littérature de jeunesse. Animateurs, nous avons suivi de très nombreuses formations et c’est Christian Bruel qui, lors d’un stage, m’a «appris», notamment avec Max et les Maximonstres, à lire les albums.»

 

 

 

 


De l’humour grinçant et enfantin de Roald Dahl. «Pour donner de l’éclat à notre action, pour sortir de nos ateliers, nous publiions des brochures avec des textes d’enfants, nous exposions des illustrateurs français. Il nous fallait trouver des évènements qui accompagnaient le terrain et la régularité des ateliers, et qui mettaient en valeur la littérature qui fonctionnait si bien avec les enfants, qui les mettaient en mouvement. C’est ainsi que l’équipe d’animateurs a créé en 1983, sous la direction de Rolande, le Festival du livre enfants-jeunes devenu plus tard le Salon de Montreuil. Roald Dahl y était mis en valeur… Dans nos ateliers nous utilisions énormément, en effet, les livres de Roald Dahl dont l’humour était grinçant et enfantin. Il y avait un ton – en tout cas, à l’époque dans les années 80 – qui nous semblait unique, et les enfants réagissaient vraiment bien à son univers. Je suis allée récemment au Salon du Livre d’Alger. J’ai, par hasard, parlé des livres de Roald Dahl à un jeune qui s’est empressé d’acheter tout ce qui était disponible. Il m’a dit: bonheur, j’ai enfin trouvé quelque chose à lire! C’est vrai que c’est un auteur facile à conseiller pour des lecteurs qui ne savent pas trop bien quoi lire. En Angleterre, Roald Dahl est vraiment reconnu. D’ailleurs la littérature jeunesse y est mieux considérée que chez nous. Il faut dire qu’elle y a une histoire spécifique plus ancienne. C’est à Londres, en 1744, que s’est ouverte la première maison d’édition pour enfants! Longtemps, en France, on a considéré que les auteurs pour la jeunesse étaient des auteurs ratés, des sous-auteurs».

Des droits des enfants et du devoir des adultes. «C’est assez détestable, cette manière de ghettoïser la littérature enfantine. Mais n’est-on pas très condescendant sur tout ce qui touche à l’enfance? Voire, en général, très méfiant?  C’est un discours ambigu, à la fois ingénu et méprisant, qui émerge sur l’enfance; notre gouvernement a actuellement une vision médicale, judiciaire et sécuritaire de l’enfance et de la jeunesse. On ne parle d’elle qu’en termes de problèmes, de violence, de dangerosité, de sanction. Aujourd’hui, par exemple, dans le projet du code pénal, le mot «enfant» est remplacé par «mineur». On catégorise, on divise, on oppose les gens. Le fait de vouloir baisser l’âge pénal à seize ans est une régression du droit des enfants (on est enfant jusqu’à dix-huit ans dans la convention de l’ONU sur les Droits des enfants); et c’est surtout un manquement à notre devoir d’adultes, de protéger les enfants, quoi qu’il arrive, même de leurs propres errements, de leurs propres glissades. On n’est plus dans la prévention et dans l’éducation, on est dans le dépistage, la répression, le conditionnement... C’est une politique inquiétante par rapport aux enfants. La littérature de jeunesse est forcément concernée, traversée par les questions de société. Elle peut être un territoire où l’on respecte les potentiels, l’intelligence, la curiosité des enfants, enfants complexes et en transformation continuelle. Un lieu vivant où on leur fait confiance».

Du besoin d’images à tout âge. «Dans la tête de nombreuses personnes, l’album illustré n’est pas de la littérature. L’image est considérée comme un support au texte, un pré-texte, une aide à la lecture du texte. L’album a longtemps été réservé aux  lecteurs en train de se construire, pas encore lecteurs autonomes. Les enfants à qui l’on propose un album considèrent souvent que «c’est plus pour moi, c’est pour quand j’étais petit». Comme si, pour les grands, les images n’étaient plus nécessaires. C’est Bruno Duborgel* qui a remarquablement décortiqué comment notre imaginaire est colonisé. Il explique que l’image est un peu fille de l’imaginaire, de l’imagination, et qu’elle est supposée entraîner toutes sortes de mauvais effets sur le lecteur; on la dit trompeuse, induisant en erreur. Alors que le texte est censé donner la  voix de la raison, du respectable, du raisonnable, de la vérité. Dans nos cultures, on est encore dans le soupçon et le rejet de l’imagination et des images. Dans la perception commune, l’image est associée à l’enfance, à l’irraisonnable ou au déraisonnable; à l’âge de raison, âge de l’apprentissage de la lecture, l’enfant devrait donc se séparer de l’image et passer du côté du texte! On progresserait ainsi de l’image vers le texte, des albums vers la littérature. Quelle erreur! Nous sommes tous pourtant des êtres imaginant avec un besoin vital d’images à tout âge. Nous éditeurs, vous libraires, revendiquons un autre statut de l’image, une autre place des albums, partie prenante de la littérature (on peut citer les albums de Fred Bernard et François Roca, ceux de BlexBolex, d’Hélène Riff par exemple). Mais les lecteurs sont peu armés pour vraiment pénétrer les images et pour les digérer, les comprendre, oui les com-prendre, prendre-avec soi, tout ce qu’il y a à apprivoiser dans les images».

De la bibliodiversité. «Les enfants ont le droit au «beau», à la «bibliodiversité», à des univers d’auteurs, à des tons uniques, à des ouvrages profonds, drôles, questionneurs, irrévérencieux, subtils, tonitruants… Je n’ai jamais su dire: il faut lire, on doit lire. Chacun fait ce qu’il veut, mais chacun doit pouvoir avoir le choix. Que quelqu’un décide  de ne pas lire, en toute connaissance de cause, c’est son affaire. Mais s’il n’a pas le choix de ses goûts, s’il a été privé ou écarté d’une réelle éducation du choix, alors, voilà le problème. Je crois que ce sont ces questions de formation et de choix qui sont essentielles. Que les livres soient numériques ou sur papier, est-ce que nous avons toujours cette bibliodiversité, est-ce que tout le monde a les ressources nécessaires (scolaires, culturelles, sociales, financières) et l’accès, donc le choix, à tout? À l’avenir est-ce qu’il n’y aura pas deux ou trois grands trusts qui décideront de ce qu’il sera rentable d’éditer, et ensuite deux ou trois autres qui auront en main les moyens de diffusion et de distribution?»

De l’édition comme jonglerie de haute voltige. «Ça ne fait pas plaisir de publier des livres qui ne se vendent pas. Longtemps des éditeurs ont cru se dédouaner en disant: les échecs commerciaux sont de très bons livres destinés à un public très exigeant. Je n’ai pas de satisfaction à éditer des ouvrages pour quelques-uns. Qu’un tel travail pour éditer un livre, qu’un tel investissement, qu’une telle énergie créative des auteurs, des illustrateurs puissent, sur des millions de lecteurs potentiels, n’en toucher que quelques centaines,  me questionne. Je connais les contraintes économiques du secteur. Je n’aime pas faire perdre de l’argent à Albin Michel!  Mais la question financière doit être présente sans devenir obsédante. Parce que les règles économiques pourraient varier selon les objectifs poursuivis, et parce que, sinon, le risque est de s’autocensurer insidieusement. Devenir frileux, inquiets, suiveurs et peu créatifs, et réduire finalement nous-mêmes la diversité de nos catalogues… Je pense que la difficulté de notre métier est, entre l’enjeu économique et l’enjeu culturel, de réussir à éditer et à pousser des propositions artistiques, innovantes, nourrissantes… et abordables par les enfants! Des livres denses pas obscurs, des livres singuliers pas élitistes, des livres réjouissants pas stupides, des livres questionneurs pas autoritaires… Une jonglerie de haute voltige passionnante!»

De la vision collective du métier d’éditeur. «Nous refusons plus que nous n’éditons (plus de 1500 projets nous sont adressés par an, nous en publions une centaine). J’ai refusé par exemple un très beau texte de René Gouichoux, il y a longtemps, Ma maman ourse est partie. Nous avions hésité, je ne sais plus trop bien pourquoi;  en tout cas, il fut refusé. J’avais dit à René: «S’il existe ailleurs, c’est parfait». Et quand il est sorti au Père Castor, je lui ai écrit pour le féliciter. J’ai une vision collective de l’édition. Je fais partie d’une sorte de tribu, et ce qui m’importe, c’est que de bons livres existent. Albin Michel est «ma maison» et l’édition jeunesse est mon terrain d’action. Je n’ai aucun scrupule à dire à un auteur «allez voir tel ou tel confrère». On refuse pour de mauvaises mais aussi de bonnes raisons. Par exemple, nous venons de publier Pomelo grandit (pour moi les textes de Ramona Badescu ressemblent à ceux d’Arnold Lobel, ils savent avec justesse évoquer l’enfance, même sans personnages enfants, ils sont du «concentré d’enfance»). Si je reçois un bon texte sur le fait de grandir qui suggère les mêmes pistes que Pomelo, je renoncerai à le publier pour ne pas  nous auto-concurrencer. Parce qu’une fois édités, les livres, nous les portons, les défendons, les présentons. Nous ne pouvons pas éditer trop de livres ou des livres trop semblables».

Des nécessaires militants de l’enfance. «Je suis éditrice à temps partiel. Je garde du temps pour moi et pour pouvoir animer des formations et des rencontres. Je suis alors, en plus d’être faiseuse, une liseuse et passeuse de livres: j’interviens auprès d’animateurs, de bibliothécaires, d’auxiliaires de puériculture, de parents, de futurs libraires. Je peux aussi travailler avec des salons comme ceux d’Aubagne ou de St-Paul Trois Châteaux. Toutes ces activités participent de la même envie, du même regard porté, pas seulement sur les livres et la littérature, mais sur une certaine conception de l’enfance. J’ai l’impression que je suis avant tout une militante de l’enfance. Certes je promeus à longueur de temps la lecture et la littérature de jeunesse. Parce que la lecture est un magnifique outil, maniable, personnel, pas cher, performant.  Elle ouvre au monde infini des écrits et des livres qui permettent à chacun de se construire, d’agir sur le monde, de comprendre les autres, de mieux vivre. Être une militante de l’enfance, c’est faire en sorte que les enfants soient formés à la lecture et qu’ils aient des livres qui respectent leur appétit de grandir et de vivre intensément, de «lire grand», d’être lecteurs à part entière. Et c’est transmettre aux adultes qui les côtoient les éléments d’analyse pour qu’ils osent leur lire et leur conseiller des œuvres aux images et aux textes croustillants et goûteux. Si le football avait pour les enfants autant de spécificités et de vertus que la lecture, je serais militante de l’enfance via le football!»

Du bonheur d’être éditrice. «Un album que j’aurais regretté de ne pas publier, c’est Wahid, de Thierry Lenain et Olivier Balez, parce qu’il y a peu de livres qui évoquent de manière poétique et sensible le thème de la Guerre d’Algérie, du métissage, de l’amour après la guerre. Et parce que le travail avec les auteurs a été vraiment fructueux et complice. Un autre album coup de cœur est Le Fabuleux amour d’Aucassin et Nicolette ; c’est une chantefable du moyen âge, un vieux et beau texte étonnant d’actualité, réécrit par Sylvaine Hinglais et  illustré par Tom Schamp. Nous avons conçu un album à l’allemande plutôt qu’à la française ou à l’italienne, avec un rabat aimanté qui retient les pages et simule la scène d’un théâtre. Que d’essais et quel beau travail d’équipe pour porter  le projet! Tom Schamp a mis trois ans à en fignoler les tableaux! C’est un bonheur d’éditrice que d’avoir réuni et «mayonnaisé» les différents ingrédients. Grâce à notre album, des enfants de 2010 vont avoir accès à cette très vieille histoire qui a bourlingué à travers le temps et qui peut encore les captiver».


Lucette Savier conclut notre rencontre par cette remarque: «Offrir des accès aux enfants, ça me va.» Offrir des accès aux enfants… Quel chance pour nous tous, adultes et enfants, médiateurs et lecteurs, que ce credo soit le sien.

Propos recueillis par Éric Denniel, librairie La Réserve.

*Imaginaire et pédagogie- De l’iconoclasme scolaire à la culture des songes (Le sourire qui mord / puis Privat)

 

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