18 février 2012
Homme de couleur ! (Bilboquet) : POUR ou CONTRE ?

A l'occasion de la réédition de HOMME DE COULEUR de Jérôme Ruiller chez Bilboquet, voici la republication d'un POUR et CONTRE qu'on pouvait trouver dans Citrouille en 2001 :
POUR |
Homme de combat
Pour Alain Fievez (libraire à Tours), cet album incisif prend toute sa place dans la lutte sans merci à mener contre le racisme.
Pierre-Yves Beaurepaire, maître de conférence en histoire moderne à l'université d'Artois, rédacteur de l'article "Noirs" dans l'Encyclopédie de la Franc-Maçonnerie paru en mars 2000 commence ainsi son propos "Les pratiques discriminatoires à l'encontre des juifs observées dans les loges du XIIIe (…) trouvent leur pendant colonial dans l'obsession des Blancs à maintenir les hommes de couleur à bonne distance". Cet universitaire, dans un ouvrage récent, théoriquement consacré à des lecteurs soucieux d'amour de l'humanité et d'idéal fraternel, emploie le plus naturellement du monde l'expression "homme de couleur". Sans guillemets. Avec un "B" majuscule pour Blancs et un "h" minuscule pour hommes de couleur.
Tous ceux qui pensent que les grands principes de vie, les options philosophiques essentielles, les choix politiques forts doivent aussi se concrétiser dans les petits détails de la vie quotidienne, ceux-là savent qu'aucun mot n'est innocent. Or le blanc est une couleur, et nous sommes tous des Hommes de couleur. Aussi ce conte africain, débusquant chez l'homme blanc ses variations de couleur, dans la réalité ou dans des expressions, constitue une charge efficace contre la domination culturelle d'une langue.
La mise en page doublement alternée (une page d'illustration/une page de texte - une double page pour le Noir/une pour le Blanc) renforce le message critique et ironique.
Sans doute l'illustration présente-t-elle des faiblesses en imposant une culture dominante, qui pourrait paraître anachronique pour un conte traditionnel africain : le bébé noir se trouve dans un landau ; l'hiver, il fait un bonhomme de neige…C'est vrai, ce récit occulte les variations de pigmentation de la peau noire, et qui savent aussi se faire l'écho de sentiments et de sensations …
Mais face aux expressions racistes insidieuses, signes d'une domination économico-culturelle, il ne faut pas hésiter à travailler l'imaginaire avec une image forte, brutale et incisive, comme le fait ce conte africainAprès, seulement, on pourra s'infiltrer dans les méandres d'une pensée complexe et subtile, jouant avec les légèretés discursives et les rhizomes enchevêtrés d'une argumentation pondérée…
Quand il y a nécessité de guerre, il faut savoir quitter les douceurs de son salon.
CONTRE
Homme obsolète
Pour Anne Chung (employée de bibliothèque en Isère) le célèbre poème "Homme de couleur" n'est pas une comptine pour tout-petits. Il correspond à une approche révolue de la question du racisme, et suppose, pour qu'on l'appréhende, une certaine maturité. Or l'album de Bilboquet le destine à de jeunes enfants d'aujourd'hui qui n'emploient pas cette expression, et l'illustre avec des dessins pouvant conduire à un malheureux contresens.
Je me souviens de ce poème mal ronéotypé, qui passait de main en main dans la cours du lycée. C'était il y a… une bonne vingtaine d'années.
Bien sympathique, bien séduisant de le retrouver sous forme d'album…Et puis… le malaise s'installe. L'illustration qui semble s'adresser à de très jeunes lecteurs (comme le format, elle écartera leurs aînés de cet ouvrage) traduit mot à mot, couleur à couleur, les métaphores de la poésie. Dans le poème, les couleurs évoquées n'existent pas réellement. Dans l'illustration, si. Les jeunes enfants, qui n'ont pas ici la pratique et les références linguistiques nécessaires à la compréhension de ce texte, ne vont-ils pas voir, au fil des pages, un homme noir qui reste noir tandis que l'homme blanc devient un héros -d'ailleurs seul présent sur la couverture- qui s'enrichit de tout un damier de couleurs ? Comme la traduction doit savoir s'affranchir du mot à mot pour ne pas risquer de trahir, l'illustration ne doit-elle pas savoir faire de même ? Dans le cas précis de ce livre, l'image ne dénature-t-elle pas le texte ? Un nouveau sens ne se trouve-t-il pas induit, notamment pour le petit lecteur qui n'est pas en mesure d'accéder au second degré de l'histoire ?
L'intention de l'auteur -et de l'éditeur- est louable, bien-entendu. Mais, en sortant le texte de son contexte historique et culturel, atteignent-ils leur but ? Il y a plein d'albums qui parlent aujourd'hui, sans équivoque et avec nuance, de la tolérance aux petits. Est-il besoin de cette approche qui, si on peut comprendre qu'elle correspondait à une époque, ne fait, finalement, que retourner à l'envoyeur l'antagonisme qu'elle veut dénoncer ?
Alors même si ce poème nous touche particulièrement, peut-être pouvons-nous attendre, avant de le partager avec nos enfants, qu'ils aient atteint la maturité nécessaire pour y être tout à fait sensibles.
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