21 janvier 2012
L’homosexualité s’invite au rayon jeunesse (lien + archives)
En complément de L'HOMO BIBLIO de Comptines (là), un article de Têtu (ici) , deux articles à retrouver dans le blog de Citrouille : Le droit d'aimer et Merci Zoé, et, ci-dessous, les articles qui les accompagnaient dans le dossier du n°42 de Citrouille.

Marius
Les difficultés que les gays doivent surmonter pour élever en couple un enfant, dans les années 60 comme à l’heure actuelle, viennent d’abord de l’entourage.
David est né en 1931. En 1959, malgré une homosexualité déclarée, il épouse Ginette qui lui donne un fils en 1960, Fabien. Avant les trois ans du petit garçon, David et Ginette se séparent. C’est David qui a la garde de Fabien, qu’il élèvera avec son nouveau compagnon pendant de nombreuses années.
Anne: A la lecture de l’album Marius, qui doit probablement te faire écho, peux tu évoquer les différences ou les points communs entre ta propre expérience de père dans un couple homoparental au début des années 60 et celle du père de Marius qui se passe de nos jours ?
David : Marius parle de la séparation de ses parents en ces termes dans l’album : « ils se sont séparés et ça leur a donné beaucoup de chagrin. Ils ont pleuré. ». Et bien, pour mon épouse et moi aussi, cette séparation a été une douleur terrible, avec ce petit garçon entre nous à peine âgé de trois ans. Pourtant, nous savions l’un comme l’autre que le divorce était inéluctable… On a même éclaté en sanglots devant le juge de conciliation, à qui bien sûr on a caché le fond de l’histoire, c’est à dire mon homosexualité… C’était il y a quarante ans… Et je voulais à tout prix la garde de mon fils… Alors mieux valait se taire. Mon épouse était beaucoup plus jeune que moi, sans situation professionnelle, et savait quelle brisure cela aurait été de me séparer de mon fils. Elle était au courant de ma sexualité lorsque l’on s’était rencontrés, je ne le lui avais jamais caché. Notre mariage avait été un mariage éclair, et notre séparation très rapide, telle un coup de tonnerre. Peu de temps après cette séparation, j’ai rencontré un homme qui est venu vivre avec moi et mon fils. Fabien, mon fils, s’entendait très bien avec lui, qui était tendre à son égard et sans doute moins exigeant que je ne l’étais envers lui. La mère de Fabien venait nous visiter, elle aussi reconstruisait sa vie de son côté. Quant aux grands–mères du petit Fabien, toutes deux étaient au courant de mon homosexualité et de notre situation. J’avais joué la carte de l’honnêteté dès le début et ça payait.
Anne : Et le regard de la société, de l’école, sur ta situation familiale ? Dans quelle mesure peut-on comparer ton expérience à celle des réactions décrites dans l’album de Latifa Alaoui ?
David : J’étais en fait peu en contact avec l’école. J’avais une vie professionnelle très chargée, et j’avais embauché une nounou pour m’occuper de mon fils jusqu’à mon retour du bureau le soir. C’est donc elle qui avait la charge d’aller chercher le petit Fabien à l’école et de faire la jonction entre le foyer et l’institution scolaire. Extérieurement du moins, on semblait respectés par les gens du quartier, mon compagnon et moi. Avec notre intérieur soigné et notre vie hyper stable, on ne se faisait pas remarquer, en tout cas c’est le souvenir que j’ai. Un jour pourtant, mon fils revient de l’école perturbé. Suite à des incidents, l’institutrice leur avait parlé de la pédophilie… Et donc de l’homosexualité… Il devait alors avoir six ou sept ans, et c’est à cette occasion que je lui ai parlé et vraiment expliqué les choses. Il a alors commencé à se poser et à me poser des questions sur les schémas familiaux, et la présence des autres mamans à l’école. Je me souviens qu’il a alors été suivi par un psychologue. Les difficultés que les gays doivent surmonter pour élever en couple un enfant, dans les années 60 comme à l’heure actuelle, viennent d’abord de l’entourage. C’est ce que nous montre le livre, et c’est vrai. J’avais alors la chance d’évoluer socialement et professionnellement dans un milieu très libre sur le plan des mœurs, celui de la haute couture, et de vivre un peu dans ma bulle. Et puis Fabien avait une vie de famille stable et régulière. D’autres barrières fortes moralement contre l’homosexualité et encore vivaces de nos jours sont les religions…
Anne : Comment aurait été reçu le livre si il était paru dans les années soixante ?
David : Les seuls ouvrages qui sortaient alors sur le thème étaient exclusivement destinés aux adultes. C’était pour la plupart des ouvrages médicaux et philosophiques. Publier alors un livre pour enfants sur l’homoparentalité n’était vraiment pas dans l’air du temps !
Anne : Quel a été ton ressenti personnel à la lecture de Marius ? Cet ouvrage t’aurait-il été utile ?
David : Personnellement, je n’en aurais pas eu besoin alors. Et pourtant, il retrace tant ce qui m’est arrivé, hormis l’incompréhension de la belle mère dans le livre. Je le fais circuler autant que je peux. C’est un ouvrage qui m’a paru tout à la fois émouvant et amusant dès la première lecture. Pour ma part, je n’ai pas vécu l’homoparentalité comme un drame. Et puis, on devrait se pencher un peu plus sur la parentalité des hétéros parfois ! Qu’on nous oublie un peu… Et qu’ils se regardent un peu !
Anne Helman , librairie Chat Perché
Les tabous tombent un à un…
Mais les mentalités restent bien souvent à la traîne et il est encore indispensable, comme il le sera encore longtemps, de favoriser l’apprentissage des différences
Grib Borremans est confondatrice et redactrice du magazine Love Pirates, bimestriel lesbien, trans, gay. Elle est également o-fondatrice de l'association Pink Pirates (à Besançon), une bibbliothèque associative proposant des ouvrages de culture homo, et dotée d'un rayon jeunesse. Elle a récémment publié aux Editions gaies et lesbiennes un roman adulte, "Generation arc-en-ciel" co-écrit avec Cécile Bailly , dont elle nous a poposé de découvrir le Paradis de Paco, écrit pour la jeunesse.
« PD », « sale lesbienne »… qui n’a pas entendu un jour dans la rue, dans les cours d’école, ces injures vociférées ? Vocables faisant référence à l’homosexualité et tombés dans le langage grossier commun… Tellement commun qu’on en oublie parfois le sens premier, qu’on ne s’aperçoit même plus qu’ on est est en train de traiter stupidement l’autre de « préférence sexuelle » ! Pour beaucoup, tout ceci n’est pas grave… puisque les susceptibilités seraient celles d’une minorité ! Et on continue à parler ainsi sans réfléchir, sans imaginer que ces mots blessent, peuvent même tuer. Non je n’exagère pas : regardez les statistiques concernant le suicide chez les jeunes : plus de la moitié de ceux qui mettent fin à leur vie sont des homosexuels confrontés en permanence à cette stigmatisation. Bien sûr les temps changent, me direz-vous. Les programmes télévisés affichent leurs quotas d’homos, les députés votent une loi contre l’homophobie… Même le sacro-saint mariage est remis en question. Mais les mentalités restent bien souvent à la traîne… Puisque chacun sait que l’ignorance favorise la discrimination, il est encore indispensable, comme il le sera encore longtemps, de favoriser l’apprentissage des différences dès le plus jeune âge. Un des premiers outils d’éducation et de connaissance est le livre. Jusqu’a récemment, la quasi-totalité des ouvrages ne proposait aux jeunes que des schémas d’amour hétérosexuel… même si l’auteur du Club des cinq était lesbienne, et tandis que les célèbres garçons de Pierre Joubert, illustrateur de « Signe de piste », suggéraient secrètement bon nombre de fantasmes chez les adolescents… Mais A l’heure des débats sur l’homoparentalité, les tabous tombent un à un. Et les maisons d’éditions de littérature jeunesse se font de moins en moins frileuses… Ce n’est pas moi qui irai m’en plaindre !
Un des dernier ouvrages en date, Le droit d’aimer paru dans la collection J’accuse des éditions Syros, est signé Julien Picquart, journaliste mais aussi directeur de la rédaction du rapport annuel sur l’homophobie de l’association SOS homophobie – il n’est donc pas un inconnu dans le milieu militant gay et lesbien. Conformément au principe de cette excellente collection, ce livre propose un court récit, deux témoignages et un dossier. Dans la première partie, Simon est amoureux, un adolescent découvre le sentiment de honte qu’il éprouve en tombant amoureux d’Achille, un garçon de son lycée. Cette nouvelle est un peu décevante, tant sur le plan de l’écriture que sur celui de la narration. On souhaiterait plus de profondeur, toucher l’intime des personnages. On a du mal à y croire. C’est dommage. S’ensuivent alors deux témoignages très émouvants. Celui d’une lesbienne, Nadine, et celui d’un gay, David. Ces personnes ont été victimes d’agression, verbale ou physique. Chacun à sa manière réagit face au traumatisme, à la bêtise humaine. A travers leurs paroles, leur pudeur, on ressent la difficulté de vivre, de dire sa différence. Quand au dossier, il est remarquablement bien construit : simple, concis, informatif sans être rébarbatif ou trop didactique. Il faut noter que c’est la première fois que la lesbophobie est traitée au même titre que l’homophobie. Chapeau à l’auteur pour ce très bon travail de synthèse.
Le paradis de Paco, de Cécile Bailly, est paru quant à lui il y a un an. Apres Dis maman de Muriel Douru, qui s’adresse aux 3/5 ans et traite de la famille homoparentale, les Editions Gaies et Lesbiennes (il faut oser se lancer dans l’aventure jeunesse, avec un tel nom !) s’adresse cette fois aux 12/15 ans. Surtout ne vous fiez pas à la couverture : il n’est pas question de vache… même folle ! Ce n’est qu’une interprétation très parisienne de la campagne… Paco, un ado des villes, déménage de Pantin pour le sud de la France. Changement de vie, changement de copains. Là-bas, il retrouve Fifi, un gamin de cirque, rencontre Luky, un gosse du village pas vraiment ordinaire… Lors de ces nouvelles rencontres, Paco va devoir expliquer qu’il a trois parents, ses deux mères et son père dont le compagnon est mort du sida… Son auteure précise : « dans ce roman l’homosexualité apparaît en filigrane. C’est une volonté de ma part. Je raconte d’abord une aventure, celle du déménagement de Paco de la ville à la campagne. Sa vie familiale, il la vit par ailleurs très bien de l’intérieur. Mon idée était de banaliser une famille qui pourrait paraître différente – ou d’autres formes familiales, comme la vie communautaire» » .Cécile Bailly signe ici, avec naturel, son premier roman jeunesse (elle a par ailleurs publié en « adultes »). Un chouette bouquin, dynamique, qui dit simplement la vie. Malheureusement jusqu’à présent il a été relégué au rayon gay des librairies et n’a pu véritablement se confronter à un public élargi.
Grib Borremans
Petit manuel de gayrilla à l'usage des jeunes
Michel Dorais et Eric VerdierH et O éditions, 11€
Voici un ouvrage qui plaide avant tout pour la reconnaissance de la diversité sexuelle sous toutes ses formes… même si son intention première semble être de monter à l'assaut de la citadelle impérialiste de « l'hétérodoxie hétérosexuelle » (la table des matières, dans toute sa sécheresse ressemble au vademecum du combattant L.G.B.T. !). Certains reprocheront peut-être aux auteurs le tableau noir qu'ils dressent du monde hétéro-sexuel, hétéro-conservateur, hétéro-intégriste, hétéro-sexiste, et religieusement homophobe, ou de ne pas le « resiginifier » plus positivement. Mais c’est oublier les « faits divers » qui défraient régulièrement la chronique (et ceux dont on ne parle pas) ; c’est oublier ces insidieuses et incessantes humiliations dont on ne s’aperçoit pas de la cruauté quand on n’en est pas victimes. Le but de Michel Dorais et Eric Verdier est d'aider ceux qui se cherchent et se découvrent « différents » à témoigner, assumer, affirmer, reconnaitre leur préférence sexuelle pour trouver un équilibre satisfaisant dans leurs relations. Ceux-là puiseront dans cet ouvrage les raisons justes du respect d'eux-mêmes et de leur dignité. Mais c’est aussi un guide pour les hétéros de tous accabits, filles et garçons, qui ont trop souvent tendance à croire que leur orientation est la seule, unique et inéluctable. Or il est bon d'entendre ceux qui ne voient pas comme nous… Réfléchir sur ses propres préjugés permet de s'ouvrir au regard de l'autre - à sa vérité qui ne sera jamais la nôtre. On sera alors à même de se demander : "Quelle liberté suis-je capable de donner ?". Cet ouvrage à la conception et la réalisation claires et réussies peut nous y aider.
Jean-Claude Ponsgen, Le Liseron, Colmar








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