01 juillet 2011

Des livres anti-poison (dans le rétroviseur de Citrouille, #1, été 2011)

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Première publication : 2001 Nous avons demandé à une psychothérapeute, une documentaliste et une orthophoniste de nous parler des enfants et des adolescents qui s’emparent de ces livres dont les mots consolent et réparent.


• Grammaire en fête… ou comment vaincre la haine des mots
par Denise Morel, psychothérapeute

Au cours de thérapies d'enfants, j'utilise souvent les livres. Le livre représente un objet valorisé, porteur d'une tradition, d'une culture. Ensemble, l'enfant et moi, nous héritons de cet apport culturel, et nous nous en servons. Souvent, cette découverte fait naître chez lui le désir d'écrire son propre livre. Passer de la lecture à l'écriture, du spontané à la composition, fait aussi partie du processus thérapeutique, dans la mesure où il est plus facile pour un enfant de continuer à faire seul quelque chose qu'il a d'abord partagé dans un cadre de détente et favorisant la création.

Voici comment, à partir de deux livres, “Grammaire en fête” et “La belle lisse poire du Prince de Motordu”, une fillette de onze ans est partie en guerre contre les fautes d'orthographe qui l'handicapaient beaucoup. Les auteurs de ces deux livres jouent avec le langage, la grammaire, en laissant au sujet le droit de se révolter contre la tyrannie du verbe dans la phrase. Le verbe qui commande, qui ordonne, et "traite en pantin le sujet et son destin" L'enfant retrouve des sentiments connus, s'étonne puis s'amuse de voir que même dans une phrase, l'adjectif peut se montrer orgueilleux, ou que le singulier peut souffrir de la solitude... La phrase, les mots deviennent vivants, animés, et l'enfant se prend à les aimer autant qu'il aime d'autres êtres vivants. L'humour dont fut capable cette fillette de onze ans, gravement dysorthographique, nous montre comment le symptôme lui-même peut se trouver intégré dans un travail de création :

Quelle horreur la vie
Les mots, c'est comme un enfant.
Les fautes, une désobéissance.
Le mauvaises notes, une punition.
Les corrections, un pardon !
Des livres avec des mots bien écrits,
des livres sans fautes.
Mais l'enfant en fait quand-même.
Des gens ont inventé les livres
pour embêter les petits.
Nous les enfants, nous avons décidé d'embêter les grands.
Nous avons le droit dexprimer nos sentiments cachés.
Nous nous révolterons à tout jamais !”


Ce texte contient une violence et une révolte qui, avant cette élaboration, tiraillaient cette fillette en tous sens et lui faisaient perdre tous ses moyens. Aucune loi ne pouvait être respectée, tant la lutte était grande, et les lois de grammaire, d'orthographe ou de présentation ne l'étaient pas davantage... En découvrant un certain plaisir à composer de vrais textes libres, et en associant le jeu aux règles du jeu, un travail de réconciliation avec la loi a pu alors s'effectuer. Ainsi le travail autour du livre, livre extérieur et livre créé que l'enfant porte en lui, a permis de mettre en mots ce qui restait de l'ordre de l'impensable.


• “Ne pleurer jamais, c'est ne pas vivre”, a écrit Marguerite Duras…
par Claire Sénamaud, documentaliste

"Madame, vous pouvez m'en conseiller un autre comme celui-ci ?" C'est tous les jours que les lectrices et lecteurs (11/14 ans) de mon C.D.I. attendent de ma part une réponse satisfaisante. Ils viennent de lire “La ballade d'Aïcha”, “Miranda s'en va”, “Les enfants d'lzieu”... Ils ont frémi d'indignation, d'horreur, d'émotion. Ils ont pleuré, peut-être... et ils en redemandent
J'étonne souvent mes collègues enseignants, documentalistes (ceux peu au fait de la littérature de jeunesse actuelle) quand je leur dis que l'Aventure, la grande, celle qu'ils ont rêvée dans la Bibliothèque Verte de leur douze ans, ne fait plus vraiment recette. Quoi, plus de Capitaine Nemo, plus de Robinson, plus de Mohicans, plus de Néolithiques farouches ? L'aventure serait-elle ici et maintenant, dans le quotidien difficile de nos années 90 ?
L'époque n'est pourtant pas épique... Effondrés les héros... Mais le lecteur d'aujourd'hui s'identifie à d'autres modèles : "il y a des livres où les personnages ne sont pas vraiment des grands héros, mais moi je trouve qu'ils me ressemblent" dit un lecteur de 6ème. Nicolas ajoute : "J'ai bien aimé “Fil de fer, la vie”, c'était dur, mais je me suis mis à la place du garçon pour l'émotion et pour la frayeur".

Les enfants aiment le "parler vrai", et apprécient les auteurs qui abordent avec sincérité des sujets réputés tabous. "Le livre “Les saisons dangereuses” nous donne une leçon de vie, dit Nancy; ça peut aider à comprendre la souffrance de la séparation". Elle me lit alors avec émotion la dernière lettre de ce récit épistolaire... Célia, quant à elle, me demandera "d'autres livres qui parlent de la mort, comme “Le marronnier sous les étoiles” "; elle explique qu'ainsi, elle peut comprendre le chagrin de sa mère qui avait dix ans à la mort de son grand-père. Beaucoup de ces lecteurs ont conscience du pouvoir et de la force des mots, des mots qui aident, qui consolent, qui réparent. "Je cherche les passages qui peuvent m'aider dans ma vie; par exemple, quand j'aime un garçon et que je n'ose en parier à personne..." avoue Va lérie qui a aimé “Elsa et Antonio pour toujours”. "Ça nous apporte du réconfort de lire que ce sont des enfants, et non des adultes, qui essaient de communiquer et de donner de l'amitié à un être malheureux", confie Elodie après la lecture de “Miranda s'en va”. Et Virginie de conclure : "Les livres, c'est utile quand on a du chagrin; comme le héros de “Pour un petit chien gris”, je ne pouvais parler de la perte de ma chienne à mes parents : c'est ce livre qui m'a consolée".

Ne croyez pas que je pousse ces âmes tendres à plonger dans le désespoir et les larmes. Certes, ils ont frémi d'indignation, d'émotion, ils ont pleuré peut-être, et ils en redemandent... C'est que, comme l'a merveilleusement dit Lucille : "Dans la tristesse, on découvre ce qui est important". Ces livres ne sont-ils pas un anti-poison au désenchantement du monde, au cynisme de la société, à l'angoisse du futur ? Je crois que les enfants sentent -même s'ils ont du mal à l'exprimer- que ces livres parlent justement de le ur impossibilité de parler, de leur besoin d'écoute et d'amour, de leur silence aussi. La présence de ces textes éclaire leur quotidien, jette des passerelles vers leur avenir.


Petite soeur, ou fille du diable ?
par Françoise Maier-Daure, orthophoniste

Dans le travail qui s'effectue avec et par le livre, on ne maîtrise pas toujours les tenants et les aboutissants. S'il est souvent possible d'aider l'enfant à médiatiser certains de ses conflits internes, on se heurte parfois aussi à l'angoisse que cette expression soulève chez les parents.

Dimitri, six ans, consultait pour des difficultés d'apprentissage du langage écrit au CP. Lors des entretiens, ses parent indiquent, presque incidemment, la mort d'un petit frère lorsque DImitri avait trois ans, tout en précisant que Dimitri n'en parle jamais, qu'il ne sait pas, étant trop petit pour comprendre à l'époque. Dès les premières séances, Dimitri choisit un livre dont il me demande la lecture : “On ne m'a jamais demandé si je voulais une petite sœur”, histoire dans laquelle un grand frère cherche à se débarrasser du bébé de la maison. Dimitri a pu alors laisser exprimer une grande culpabilité. En effet la reconnaissance, par le biais du livre, de désir de mort chez autrui lui a permis de dire ses difficultés d'alors à accepter le bébé, puis de poser des questions sur sa mort, et d'exprimer ainsi d'une certaine façon qu'il s'imaginait responsable de cette mort subite.

Amaury, sept ans, est suivi depuis deux années pour des diff icultés majeures de langage oral et écrit. Depuis six ou sept séances, il se précipite sur l'étagère, cherche un livre activement : “La fille du diable”. Il en demande une lecture non linéaire, exigeant de fréquents retours en arrière sur des passages privilégiés. Après ces séances, le père me dira que l'enfant en parle souvent à la maison et qu'il fait des cauchemars. Mais Amaury continuera à venir chercher le livre avec le même plaisir... Les parents supporteront de moins en moins la situation. Les propositions faites pour en parler ensemble, pour prendre connaissance du texte et des images, pour dédramatiser les réactions n'auront aucun effet. Le questionnement de l'enfant n'était pas entendu, pas possible dans lesprit religieux familial. Je devenais moi-même porteuse d'une parole mauvaise... Les parents décidèrent d'arrêter brutalement les séances. Espérons que grâce à la richesse des librairies et des bibliothèques, Amaury reviendra à la charge à un moment ou un autre...

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