02 avril 2011

«J'écris des livres pour réparer» (Jo Hoestlandt)

9782361900007_1_75.jpgEscabelle est une nouvelle petite maison d’édition dont les premiers ouvrages sont parus en août 2010. Le fil rouge de leur ligne éditoriale est un lien. Le lien familial qui aide à grandir mais qui peut étouffer, ce lien qui se perd et qu’il faut parfois apprendre à renouer, ce lien qui sécurise mais qui est fragile, ce lien d’amour ou d’amitié, de colère ou de haine parfois. «Nous voulons des histoires qui mettent des mots sur toutes ces façons d’être ensemble, chacun comme il peut, chacun comme il veut» annoncent les fondatrices d’Escabelle.  Dans Le Prix d'Évelyne, qu’elles ont publié cet automne, Jo Hoestlandt raconte comment sa maman, petite, s'est vue refuser le prix de la meilleure camarade de classe parce qu'elle avait un papa qui venait de Jamaïque et des cheveux crépus. On aime à penser que dans chacun des livres dont elle est l'auteur, Jo Hoestlandt s'efforce de réparer ce genre d'injustice, s'efforce de s'indigner, de se révolter, en donnant la parole «à ceux qui ne l'ont pas eue, à ceux qui ne l'ont toujours pas, à toutes les petites Évelyne, d'hier et d'aujourd'hui».

MADELINE ROTH: De combien de livres êtes-vous l'auteur? Et une autre question un peu bête mais: est-ce qu'il y en a un plus important que les autres?

JO HOESTLANDT: J'ai écrit entre quatre‐vingt‐dix et cent livres, mais beaucoup sont épuisés. S'il y en a un de plus important? C'est très difficile à dire… Les albums en général me tiennent plus à cœur, parce que c'est une aventure avec un illustrateur ou une illustratrice. Je compose toujours les albums oralement, et j'aime que les images donnent une autre lecture de mon texte. Bon, il y a quand même La Grande peur sous les étoiles, qui est aussi une magnifique rencontre avec Claude Roy qui l'a préfacé, et qui est devenu un véritable ami, jusqu'à sa mort.

Le Prix d'Évelyne raconte un souvenir de votre mère. Ce texte autobiographique a l'air d'être très important à vos yeux. Pourquoi avoir attendu si longtemps avant de le raconter?

   C'est l'éditrice, Aude Elfassi, qui m'a donné l'envie de l'écrire. C'est arrivé à un tournant, j'ai eu soixante ans, mon père est décédé, ma mère vieillit... J'avais rencontré Aude Elfassi il y a trois ou quatre ans autour de mes textes d'albums. Elle avait eu cette phrase extraordinaire: «si vous n'aviez qu'un seul texte à me donner, est-ce que ce serait l'un de ces textes d'albums ou est-ce que ce serait autre chose, quelque chose de fort, qui vous concerne?» Voilà, j'ai réfléchi, et ça m'a permis de faire ce cadeau-là à ma maman, qui a été très surprise d'ailleurs de l'importance que j'accordais à ce souvenir. Pour elle, c'était juste une anecdote. On peut pourtant dire que le souvenir raconté dans Le Prix d'Évelyne est assez fondateur de mon écriture…


Le deuxième texte qui paraît dans cette même collection, Transmettre, c'est Regarde Kwanita, de Martine Laffon. C'est plutôt un conte, c'est très différent de votre texte. Qu’il soit autobiographique lui confère-t-il à vos yeux une valeur particulière?

   Oui, bien sûr. Je ne me sers pas tant que ça de mon vécu. J'écris avant tout une histoire – dans laquelle les choses de la vie transparaissent parfois. Sauf pour L'Été où j'ai grandi, et le Cahier d'amour… À l'époque Bayard m'avait demandé d'écrire un texte pour la collection Cœur Grenadine et lorsque je leur ai proposé de publier mon journal intime d'adolescente, je ne pensais pas que ça fonctionnerait. Mais l'éditrice m'a appelée à vingt-trois heure pour me dire qu'elle aimait beaucoup! Et lorsque je vais dans des classes, c'est vrai que c'est un livre qui parle beaucoup aux filles, et parfois aussi aux garçons qui ont ainsi l'impression de regarder par le trou de la serrure. C'est un texte qui leur révèle un peu ce que ça veut dire aimer, et comment ça se fait que parfois on aime sans être aimé en retour.

À la fin du Cahier d'amour, vous racontez que vous le donnez à votre fille âgée de quinze ans. Vous l'avez vraiment fait?

   Oui! Et elle s'en est totalement foutu!!!

L'idée de la transmission, de la «roue du temps», de la famille, des cycles, est très présente dans vos textes, notamment dans les derniers, comme L'Amour qu'on porte, ou Les Belles espérances.

   Je ne sais pas si je transmets quelque chose dans mes livres, ou alors des interrogations, des doutes. J’ai un principe, je crois, c'est de ne pas répondre aux questions dans mes livres. Les histoires n'ont pas à avoir une fin. Quand on pense que c'est fini, ce n'est jamais fini. J'ai maintenant un petit-fils, et j'ai beaucoup réfléchi à ce que la mort voulait dire pour un enfant, par exemple. J'ai trouvé cette image: les personnes qui meurent se transforment en histoires. Dans la parole de ceux qui restent, qui peuvent ainsi raconter des souvenirs. Et c'est un peu magique. J'ai ainsi toujours pensé qu'il y avait un lien très fort entre les lieux et les gens. Dans mon idée, petite, les gens étaient associés à des lieux. Quand ils n'étaient plus là, retourner sur ces lieux c'était un peu les retrouver.

L'Amour qu'on porte, c'est un album pour les enfants?

   On me pose souvent cette question. Moi je ne me la pose pas. Les albums sont pour tout le monde. Dans les salons, les gens parfois me disent «on l'achète pour nous». Oui. Je vais aussi dans des maisons de retraite avec mes livres et des enfants aussi. Quand une école m'invite, je demande à ce qu'il y ait un jumelage avec une maison de retraite. C'est le fil de la vie: des enfants à un bout, des vieilles personnes à l'autre. Et quand ils sont ensemble, c'est formidable parce que les enfants découvrent que ces vieilles personnes, édentées, moches, ont été des enfants avant, exactement comme eux, et qu'un jour, eux, ils seront comme ça. Ils le savent déjà, mais là ça devient plus fort.

Dans Le Prix d'Évelyne, vous dites quelque chose de très beau, je trouve, vous dites: «J'écris pour réparer». C'est ce que vous faites?

   Quand je vais dans les classes, je fais écrire les enfants sur leur histoire à eux, ce qui leur tient à cœur. Pourquoi on est différents, par exemple. Qu'est-ce qu'on aime chez l'autre, qui est si différent de nous? Je suis quelqu'un de très pauvre dans l'action. Comme si j'étais une souris face à une montagne. Mais à une plus petite échelle, je peux ravauder, rapiécer les trous qui font mal. Mon écriture c'est plutôt ça. Du rapiéçage. Des pansements. Je ne sais plus qui disait ça, Claude Roy peut-être justement, il disait qu'un écrivain disait plus la douleur que le médicament. Dire la douleur, alors que jusqu'ici elle était un peu secrète, c'est un peu de miel.

Et vous, il y a des livres qui vous ont «réparée»?

   Je l'ai découvert très tard, oui. Quand j'étais petite, j'ai lu et relu un petit livre qui s'appelait La Calèche du bonheur, édité chez Rouge et Or. La petite fille dans l'histoire me ressemblait, elle était sauvageonne, solitaire et fantasque. Un jour, dans une classe, pendant que je lisais La Grande peur sous les étoiles, une petite fille s'est mise à pleurer et à me sourire en même temps. Elle s'était totalement identifiée à l'héroïne de mon histoire, pour d'autres raisons. C'est extraordinaire qu'un texte puisse dépasser tout ce qu'on y a mis. Pour l'enfant, le livre détient une vérité intangible. C'est pour cela que l'on ne doit pas tricher. Il ne doit pas y avoir un seul mot qui triche.

Il y a un texte de vous que je trouve étonnant, différent, c'est Le Complexe de l'ornithorynque, écrit pour les ados.

   Oui, c'est un peu un ovni.  Même si lui aussi pose plus de questions qu'il ne donne de réponses… Au départ, je pensais que le personnage de Rose serait très en avant, mais c'est Aurélien qui a pris beaucoup de place. Quand les ados en parlent, ils en parlent tous de façon différente. Est-ce que mes doutes au cours de l'écriture sont arrivés jusqu'aux lecteurs? Peut-être…

Vous avez demandé à Delphine Grenier, qui avait déjà illustré Les Belles espérances et La Lettre que j'attends, d'illustrer Le Prix d'Évelyne. Votre collaboration va devenir quelque chose d'aussi beau que vos albums réalisés avec Nathalie Novi?

   Nathalie Novi est quelqu'un d'extrêmement lumineux. Enfin, elle est ombre et lumière mêlées. Delphine Grenier, c'est une jolie rencontre, c'est quelqu'un qui dessine en réfléchissant beaucoup. Ça m'étonne toujours d'ailleurs, j'ai souvent l'impression qu'elle pourrait y arriver du premier trait. Vous avez vu la couverture du Prix d'Évelyne? Je l'aime beaucoup. C'est une photo de ma maman. Avec ce regard d'enfant très fort, interrogateur, insondable. Ma maman aujourd'hui, elle est toute fière qu'un souvenir ait servi à faire un livre. Et moi, toute mon enfance, j'ai refusé d'aller aux distributions de prix. Ça me faisait super mal au cœur parce que j'adorais les livres, mais je n'y ai jamais foutu les pieds. Je ne m'étais jamais dit que c'était à cause de ça, par fidélité à ma maman.

Il y a un album de vous que j'aime beaucoup, c'est À pas de louve.

   C'est un texte qui dit l'importance des rencontres. Ce que la vie a de tout bête mais aussi de magique. Sur ce fil, il y a de l'imprévu, des rencontres, des choses qui vous font changer de chemin. On va rencontrer des gens, des livres, des chemins. On va garder certaines choses et d'autres, les mettre de côté. On ne sera pas exactement ce que nos parents voulaient qu'on soit. J'ai écrit À pas de louve parce que j'étais affolée qu'on protège autant les enfants des autres. Avec ce discours sécuritaire, «ne parlez pas aux gens que vous ne connaissez pas». Par essence, les enfants veulent aller vers les autres. Et là, on leur dit «je t'aurais prévenu, s'il t'arrive quelque chose...». Partir dans l'enfance avec cette méfiance instinctive de l'autre, c'est terrible. Alors oui, parfois les rencontres sont dangereuses, mais on se construit autant sur les dangers que sur la sécurité. Dans À pas de louve, c'est un homme avec un fusil face à une louve qui peut le dévorer. Bien sûr, ils sont potentiellement dangereux l'un pour l'autre, mais ce n'est pas ce qui se passe. C'est l'importance des mots dans le silence. L'écriture c'est peut-être aussi ça: relier des inconnus entre eux. Un livre fait le lien. C'est un lien invisible, mais les enfants qui auront lu ce livre seront liés par ce livre-là.

Propos recueillis par Madeline Roth, librairie L’Eau Vive

 

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