01 mars 2011

Interview de Filip Forgeau (pour Alice et le pays merveilleux, par la Compagnie du Désordre)

 (interview par Justine-Sarah Marcepoil, librairie Au fil des Pages) 

Alice et le pays merveilleux, adaptation et mise en scène de Filip Forgeau, Compagnie du Désordre, Avec Soizic Gourvil et Hervé Herpe, Scénographie : Isa Decoux, Lumières : Claude Fontaine, Univers sonore : Fabrice Chaumeil, Production : Compagnie du Désordre. En coproduction avec la Fabrique /Scène conventionnée de Guéret Avec le soutien du Ministère de la Culture (DRAC Limousin) et du Conseil Régional du Limousin. La Compagnie du Désordre est conventionnée par le Ministère de la Culture (DRAC Limousin)

Pourquoi ce choix de monter en pièce de théâtre, Alice aux pays des merveilles, de Lewis Caroll ?
Filip
Forgeau : Tout d’abord, je n’ai pas l’habitude de réaliser des pièces pour la jeunesse. Après un premier essai, il y a quelques années, je désirais retenter l’expérience. Je me suis alors penché sur La Petite fille aux Allumettes d’Andersen. Mais je retombais dans un univers sombre caractérisant la plupart de mes pièces. Or, souhaitant changer d’atmosphère, proposer un spectacle plus lumineux, Alice s’est imposé. Je m’y retrouve par rapport aux thèmes, à l’aspect métaphysique et psychanalytique.  De même, je pense que c’est un conte qui fascine la plupart des gens, enfants comme adultes.

Quand avez découvert pour la première fois le roman de Lewis Caroll ?
Filip
Forgeau : Je l’ai lu étant jeune. Il correspondait tout à fait à l’enfant que j’étais et correspond toujours à l’adulte que je suis devenu. J’aime la liberté totale qui se dégage de l’histoire : tous les codes sont abolis, ce que je trouve assez rare en littérature. En me replongeant dans le texte, je l’ai redécouvert.


Quel public visez-vous ?
Filip
Forgeau : C’est une pièce qui s’adresse aux enfants, à partir de sept ans mais qui touche également les adultes.

Pourquoi en faire une pièce pour la jeunesse et non une pièce pour les adolescents ou adultes, dans la mesure où l’univers d’Alice est complexe, cauchemardesque donc susceptible d’effrayer les enfants ?
Filip
Forgeau : En fait, je ne voulais pas trahir le texte qui, selon moi, parle avant tout aux plus jeunes. De  plus c’est une histoire d’apprentissage, sur la construction de l’individu qui doit affronter ses démons.

Pourquoi une pièce d’une heure dix ?
Filip
Forgeau : Le temps est une donnée importante mais qui reste très subjective. Aujourd’hui, il y a un nouveau rapport au temps avec les nouvelles technologies comme la télévision, Internet; l’attention demandée n’est pas la même. Etre spectateur cela s’apprend. Les spectateurs enfants d’aujourd’hui seront les spectateurs adultes de demain.

 La concentration des plus jeunes est assez limitée, il était donc nécessaire de faire un spectacle qui ne soit pas trop long pour eux.  Mais nous avons également pensé aux parents, nous ne voulions pas qu’ils se sentent frustrés face à une pièce trop courte.  Il faut réussir à exprimer la quintessence de l’histoire tout en restant cohérent.  Au départ, les barrières temporelles ne sont pas nécessaires. Il faut laisser, en effet, le spectacle évoluer dans une certaine liberté afin qu’il puisse trouver sa place naturellement.   Ainsi, à la création,  il durait 1h20, mais nous l’avons réduit à 1h10,  en coupant quelques scènes comme celle de la reine. C’est une durée qui semblait plus juste pour satisfaire tout le monde sans pour autant dénaturer la pièce.

Combien de temps avez-vous mis pour monter la pièce en elle- même?
Filip
Forgeau : Le projet de monter en pièce de théâtre Alice a été décidé en Décembre 2008, soit un an avant les représentations afin qu’il puisse s’inscrire dans la saison culturelle de 2009-2010. Aussi, pour pouvoir produire un spectacle, il faut trouver des partenaires, des producteurs et diffuseurs. Ensuite, viennent les répétitions. Elles ont durée 6 semaines. Le choix des acteurs n’a pas été compliqué, je travaille avec des complices de longues dates : Soizic Gourvil et Hervé Herpe. Toutefois, ils ont été un peu surpris par mon envie de me lancer dans une pièce pour jeune public.

Comment s’est passé le travail avec les deux comédiens ?
Filip
Forgeau : Il y a eu un gros travail avec eux car ils jouaient sur deux registres différents : un seul rôle, celui d’Alice pour Soizic Gourvil, alors qu’Hervé Herpe devait composer avec plusieurs personnages.

Pourquoi ce choix de n’avoir sur scène que deux comédiens et non pas plus, pour pouvoir partager les rôles?
Filip
Forgeau : Tout simplement par manque de budget. Pour un comédien, jouer une galerie de personnages est un sacré pari car il doit rester crédible. Aussi, je voulais garder un côté ludique pour le public et montrer qu’un adulte peut s’amuser sur scène.

Pour la comédienne qui interprète Alice, cela a été  également une gageure puisqu’elle représente un  personnage enfant. Il a fallu qu’elle trouve la fraîcheur de la jeunesse sans tomber dans la caricature. Pour un comédien adulte, les personnes âgés et les enfants sont les rôles les plus difficiles à jouer.

Finalement, ce qui a été peut être le plus stressant pour eux, sont les aspects  périphériques. N’étant que deux sur scène, ils devaient tout gérer : régie, costumes, décor… Cela a représenté de véritables contraintes.  

 

Justement, l’univers d’Alice étant très riche, il n’a pas dû être évident de le représenter au théâtre.  Mais d’un autre côté, cela stimule l’imaginaire. Pour réaliser ce monde si particulier qu’elles ont été vos inspirations ? Qui a réalisé les décors et les costumes ?
Filip
Forgeau : En effet, toute l’histoire d’Alice est un trompe-l’œil, au sens propre comme au sens figuré. La véritable question a été de savoir comment nous allions pouvoir représenter cet univers sans effets spéciaux. C’était un véritable défi mais qui a excité mon imagination.

La lumière permet par exemple d’induire le regard du spectateur comme la caméra au cinéma et de montrer plusieurs espaces en un. Le son est un élément également important.

Le décor et les costumes ont été réalisés par Iza Decoux. Nous voulions quelque chose de simple mais d’efficace. Ainsi, nous avons choisi, à la fois des choses évidentes, une image d’Alice que le spectateur connaissait grâce au film de Walt Disney mais en apportant également notre touche personnelle.

J’aime les objets que l’on détourne de leur fonction première, qui changent, évoluent comme les personnages. Nous avons créé par exemple une construction qui est à la fois talus, robe d’Alice, maison, ventre de la mère…

Comment adapte-t-on un roman en pièce de théâtre pour les enfants ?
Filip
Forgeau : Le spectacle est une adaptation.  Nous nous sommes appropriés le texte en nous focalisant sur une galerie de personnages mais en essayant de respecter la langue du texte tout en la modernisant. Nous sommes donc entre un langage policé et contemporain avec quelques anachronismes tels certains gros mots. Je voulais faire parler les personnages comme j’en avais envie mais également apporter de la poésie à travers les réflexions d’Alice.

Quelle a été la réception du public ?
Filip
Forgeau : Les séances familiales ont été particulièrement intéressantes au niveau des réactions des spectateurs. J’ai pu constater quatre niveaux : celle des adultes en tant qu’adultes, celle des adultes par rapport aux réactions des enfants, celle des enfants en tant qu’enfant et enfin, celle des enfants par rapport aux adultes. Il y a eu de véritables interactions, les dialogues ont été assez riches.

A l’inverse, lors des rencontres avec les scolaires, les échanges n’ont pas pu se faire en direct. Une fois le spectacle terminé, les enfants devaient partir, ce qui a été assez frustrant pour les acteurs et moi-même. Mais, par la suite, nous avons reçu de nombreuses lettres, des dessins d’élèves, dont beaucoup étaient adressés à Alice ou au lapin. Ils ne sont pas dupes sur le fait qu’ils ont assisté à une pièce de théâtre mais leur imaginaire d’enfant contribue à rendre vie aux personnages. C’est la magie de l’enfance !

 

Avez-vous le projet d’adapter un autre livre pour la jeunesse en pièce de théâtre ?
Filip
Forgeau : Comme je l’expliquais tout à l’heure, je souhaiterais  monter La petite fille aux allumettes d’Andersen. La base textuelle est assez mince, il y aura donc un véritable travail de réécriture. C’est un projet qui me tient à cœur mais qui ne pourra sans doute pas se concrétiser avant deux ans.

Quel message, s’il y en a un, avez-vous essayé de délivrer avec Alice ?
Filip
Forgeau : Je pense aujourd’hui encore plus qu’ hier,  qu’il est important de ne pas s’interdire de rêver même en étant adulte. Il faut élargir les marges, casser les normes afin de rester libre. L’imaginaire, la langue, la poésie, la folie sont des éléments indispensables dans notre vie.             

 

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