21 octobre 2010
Chauffe Marcel ! : conduite, camions et camionneurs dans quelques livres jeunesse

On se souvient de Didier le camion de pompiers (éd. Albin Michel, collection Moi, 1995), mais qu’il se prénomme Lulu, Max, Sam ou Léon le camion en toute simplicité, il s’affiche rutilant, chromes et couleurs vives en avant et très souvent anthropomorphe. Hé oui, la vedette des tout-petits c’est le camion, pas le camionneur (ni la camionneuse d’ailleurs). Lulu a deux gros yeux, un grand sourire et promène sa bonhomie dans un paysage sans fumée polluante. Lulu est l’ami des petits, plus le jouet de François qu’un outil de travail, son conducteur c’est l’apprenti lecteur pas un quelconque chauffeur routier sommé de surveiller sa vitesse et ses émissions de carbone… Dans Au travail, Sam le camion ! un livre-jeu paru chez Chantecler en 2003, on propose au lecteur d’accompagner Sam dans « son » travail : en fait c’est l’enfant qui pousse au fil des pages un petit camion en papier découpé, tout bleu et tout souriant, une bouche à la place de la calandre, des yeux en guise de phares. Ainsi aussi l’inusable Petit-Camion de Michel Gay (L’École des loisirs) : l’éditeur nous apprend que Petit-Camion « est pressé. Il travaille. Il transporte de très grosses pierres ou du sable, pour construire des maisons. Il file sur l'autoroute. Mais la montagne, c'est fatiguant et les virages donnent mal au cœur ! »… oui, enfin, au cœur du chauffeur. Plus près de nous, le bel album Léon le camion de Perrine Dorin renouvelle un peu l’esthétique du genre, son camion-caméléon qui change de couleurs et de cargaisons au gré des saisons a des traits plus fins et anguleux que ses prédécesseurs, mais l’anthropomorphisme demeure.
On l’aura compris ce camion est une figure mythique de l’enfance, il a peu à voir avec les contingences du véhicule utilitaire et professionnel. Un exemple symptomatique : En route ! de la série Mes toutes premières découvertes (Gallimard), présente quelques véhicules (voiture, avion, bateau, train, hélicoptère, vélo, pas de camion mais c’est comme si) sous forme de mini-devinettes en doubles-pages : page de gauche une question « Est-ce que ça vole une voiture ? » (image d’une voiture ailée au milieu des nuages), la réponse est en vis-à-vis page de droite : « Bien sûr que non, ça roule ! » Voilà, « ça » roule… tout seul. La petite auto rouge est un objet autonome et l'illustration ne fait apparaître aucun conducteur (ni -trice). Un avion « ça » vole, un bateau « ça » flotte, sans pilote, sans marin ; le vélo non plus n’a droit à aucun cycliste, même en culottes courtes. Évidemment ce mini cartonné est destiné aux plus petits, pour qui conduire un tricycle relève encore du fantasme. Bon, on se demande si Spielberg n’aurait pas puisé là matière pour Duel… brrr ! Autre exemple caractéristique : Les Camions, dans la collection Les premières images des tout-petits (Milan jeunesse), présente un album photo assez complet de la famille : camion citerne, frigorifique, de déménagement, de livraison, camion poubelle ou même camion-toupie et fourgon-pompe-tonne – pour les non-initiés : le top du camion de pompier tout équipé. Cette précision nous éloigne-t-elle de l’abstraction « qui » roule ? Pas sûr. Ces engins multicolores sans un microgramme de poussière semblent tout droits sortis du catalogue du constructeur (ils le sont : voir les remerciements pour les crédits photographiques à Renault Trucks, Volvo truck corporation, Iveco et JCB France). Les cabines des beaux engins sont désespérément vides ou aveugles, à peine aperçoit-on une silhouette dans la bétaillère et un gros moustachu à chapka dans le chasse-neige. Là encore « ça » fonctionne tout seul ou presque, le texte met l’objet au centre et évacue les hommes. Exemple pour la dépanneuse : « Quand une voiture est en panne, c’est elle qu’on appelle ». Ben moi, j’aime autant appeler le dépanneur, parce que je ne parle pas le Renault couramment. Un dernier petit symptôme, pour la route : la conduite est une histoire de mâles – n’en déplaise à Boris Vian, Marcel n’a pas deux ailes – et alors même que les constructeurs ont depuis longtemps fait des femmes des clientes à choyer, certains éditeurs leur concèdent à peine une trottinette. Prenez Ça roule! chez Larousse. Sur plus de 90 personnages conduisant un véhicule combien sont de sexe féminin ? Hum ? Page 6 : « Avec des roues on peut tout transporter » et… une femme pousse un caddie. Page 11 : une file indienne de cinq cyclistes, dont une fillette. Page 16 : des véhicules « Pour tous les goûts », monospace, 4x4, break et… une blonde à longue chevelure, lunettes noires et rouge à lèvres, fonce au volant d’une décapotable. C’est tout. Trois sur quatre-vingt dix, parité chérie… Inutile de préciser que tous les camions sont menés par de gros bras poilus (moumoute dépassant du Marcel réglementaire) et qu’à la page « Toujours sur la route » un routier égaré a décoré sa cabine d’un portrait de sa blonde bien-aimée (tiré d’un calendrier ?) Qui a dit qu’il n’y avait plus de clichés dans les livres jeunesse, sauf au douzième degré ?
On pourra quand même se faire plaisir, avec Le Grand Livre des transports de Richard Scarry, récemment réédité chez Albin Michel. Dans ce livre promenade, une escapade en voiture de la famille Cochon est l’occasion d’un passage en revue hallucinant d’une multitude d’engins roulants, gros et petits, dont certains très improbables (voiture-cornichon ou brosse à dents à roulettes). Y figure même un bibliobus. Papa et Maman Cochon tiennent alternativement le volant, Minisouris est la reine du dépannage et, au milieu de véhicules farfelus, le camion des éboueurs est nimbé de moucherons, les engins de chantiers emplis de sables, graves, cailloux, le gros tuyau du camion de vidange actionné précautionneusement par son conducteur. Un seul véhicule n’a pas de chauffeur, c’est le rouleau compresseur de Rollo le lapin qui s’est emballé et avance seul… Quand un véhicule est vide, c’est qu’il est accidenté (le camion de pastèques renversé) ou que ses occupants sont descendus effectuer d’autres tâches : l’électricien du camion du téléphone est grimpé au poteau électrique réparer les fils, le livreur du camion de jouets décharge sa cargaison, le conducteur d’un tracteur est en train d’amarrer sa remorque… Ainsi sous des dehors animaliers loufoques, Richard Scarry est bien plus proche de la réalité de travail qu’implique petits et gros camions que les hyperréalistes photos du documentaire précité.
Seulement voilà, éloignez-vous un peu de la petite enfance, gravissez les échelons de l’album et Lulu se fait plus rare. Camions en tous genres sont encore bien présents dans les documentaires sur les transports, mais comme « rangés » dans cette case technique, il ne font plus rêver, semblent moins dignes de figurer dans les fictions. Sur le site de l’École des loisirs il n’y a même pas le thème « transport » dans la recherche thématique pour les 9-16 ans, rien entre les thèmes « transmission du savoir » et « travail (conditions de) » Quand bien même la transmission peut poser de sérieux problèmes aux routiers dans leur travail… C’est que l’école, la famille, les grands bien intentionnés sont passés par là et que François ne tardera plus à comprendre que : le camion pollue, pue, fait du bruit, encombre les routes des parents, et camionneur n’est pas un métier si fantastique que ça. Il y a bien quelques conducteurs qui font encore rêver (persistance du camion de pompier et de ses héros) mais plus de jingle à la radio pour répéter que « Les routiers sont sympas ». D’une manière générale, les métiers de la route brillent par leur absence dans la littérature jeunesse (documentaires mis à part bien sûr). Pas de quoi désespérer Billancourt, mais un peu étonnant quand une grande partie du temps des parents est mangé par les transports, en commun ou en automobile (transports d’enfants compris), et qu’une majorité de nos produits de consommation très courante est encore acheminée par la route. De ce point de vue, la camion diffère du père Noël : sa raréfaction dans les albums ne traduit pas qu’une avancée de l’incrédulité.
Le Gros Camion qui pue de mon papa prend l’exact contrepied de ce que je viens d’affirmer. Enfin… il est surtout l’exemple qui confirme la règle. Dans cet album, une fillette raconte comment, tous les midis, son père vient la chercher à l’école dans un « bon vieux camion » pour l’amener déjeuner à la maison. Un camion rouge et bruyant, qui a de gros nuages noirs au pot d’échappement et un klaxon inimitable. Les bras du papa sont « pleins de cambouis », l’enfant s’y jette avec bonheur. Le trajet utilitaire est raconté comme une grande évasion, un manège rituel (trois tours de rond-point, les embouteillages sur la route dromadaire, l’arrêt minute à la boulangerie), et l’occasion d’avoir du haut de la cabine un incomparable point de vue sur la ville et ses habitants. Certes le camion pue et pollue mais tous les véhicules sont affublés de nuages noirs à leur derrière. Ce papa ne sauvera pas la planète mais sa fille l’aime, pas de quoi avoir honte. Il y a donc quand même de belles histoires de camion ici et là dans les albums. Des histoires qui lient le véhicule et son conducteur. Le camion y est outil de travail, démesuré, impressionnant, moyen de transport hors-normes, capable de donner des idées d’évasion. Dans Stanley part en balade, le fermier Stanley, parti se promener au volant de son vieux pick-up rouge soulève des nuages de poussière, trait une vache au passage et sème des nuages de lait dans le ciel, debout sur le hayon de son camion…
Évasion et travail, deux notions antithétiques qui font ensemble battre le cœur de l’album de Rascal et Louis Joss, chez Pastel. Dans Marilyn Rouge, le jeune Paul embarque avec son oncle Michel pour un trajet de 1525 kilomètres jusqu’à Madrid. « Marilyn Rouge, c’est le nom du camion de mon oncle Michel. Tonton, il dit qu’il a deux Marilyn dans sa vie : une blonde et une rouge. Mais, la plupart du temps, il est avec la rouge. » Ces mots de Rascal résument bien la finesse de l’album. Le métier de routier n’y est pas idéalisé, les contraintes sont présentes (l’absence, la fatigue, la monotonie, les impératifs de livraison contrariés par les avanies mécaniques…) mais suscitent l’admiration de l’enfant pour son oncle, placide, réaliste et pourtant capable de se laisser entraîner sur un chemin de traverse par son neveu et ses poèmes… Sa Marilyn n’affiche aucune rondeur rassurante, c’est un camion à deux couchettes mais sans toilettes, il a besoin de carburant et son chauffeur de repos et d’une bonne croûte dans un restoroute. Louis Joss alterne intelligemment les images centrées sur les personnages, dans la cabine, au restaurant et celles plus abstraites où le camion, rectangle rouge tranchant sur le paysage juste esquissé, semble « avaler » la route et les kilomètres, de jour comme de nuit. Une double page ne montre plus qu’une route fuyante à travers le faisceau jaune des phares trouant la nuit, « des catadioptres en guise d’étoiles » : « Raconte-moi plutôt un secret, Tonton » demande alors Paul en voix-off. À travers la complicité qui unit l’enfant à son oncle, les auteurs sans nier les désagréments d’un métier lui confèrent une dignité et un peu de mystère. Le voyage, la liberté… Jusqu’où « ça » roule un camion ? Jusqu’à la plage, si on le veut.
Ceci dit, dans la réalité le métier de chauffeur-routier « à son compte », petit entrepreneur de la route, est en sérieuse voie de disparition – il suffit de se rendre sur une plateforme de frêt pour en juger. Être employé d’une société de transport international offre beaucoup moins de libertés (sûrement pas celle d’amener un enfant en balade)… Qu’importe, l’album est magnifique.
Pour terminer ce rapide et subjectif panorama, honneur à une camionneuse. Espèce rare dans la vie, encore plus dans les livres, Joe Hoestland en donne un portrait savoureux sous les traits de Paulette, une mamie routière dans Un anniversaire camion. Stéphanie va avoir dix ans et pour son anniversaire sa mamie lui offre le voyage rituel (sa cousine Ninon y a déjà eu droit) en camion jusqu’en Angleterre. L’anniversaire de Stéphanie sera plus mouvementé que celui de sa cousine (deux clandestins ont traversé le channel cachés sur le camion). Paulette, qui a préféré le volant à l’usine à laquelle sa famille la destinait, est un sacré personnage, attachante, volontaire, un peu coquette et au verbe haut. Juste pour l’info, j’ai souvenir d’un documentaire radiophonique dans une grande société de transport. Le chef d’entreprise affirmait embaucher de plus en plus de femmes. Certes, question chargement-déchargement elles ont des handicaps physiques, mais elles peuvent pourtant gagner beaucoup plus que les hommes. Pourquoi ? Ce patron était moins féministe que très pragmatique : il confiait de préférence aux femmes les véhicules les plus coûteux et les transports dangereux (donc mieux payés), ayant constaté qu’à compétences mécaniques égales elles prenaient mieux soin des véhicules, et qu’entre deux options de conduites (pour se garer ou décharger) elles optaient pour la plus sûre sans s’amuser à prendre des risques. Réalisme encore : l’essence est chère, les amendes aussi, les femmes appliquant plus volontiers les consignes de conduite « écologique » font économiser beaucoup à l’entreprise… Ah, Paulette !
Corinne Chiaradia, Comptines
Titres cités :
Petit-camion, Michel Gay, éd. L’École des loisirs, coll. Lutin poche – 5,50 €
Léon le camion, Perrine Dorin, Didier jeunesse, 2005 – 11,90€
En route !, Anne Gutman & Matthieu Roussel, éd. Gallimard, coll. Mes toutes premières découvertes, 2008 – 5,50 €
Les Camions, coll. Les premières images des tout-petits, Milan jeunesse, 2005 – 5,80 € (arghh !! pas de nom d’auteur)
Ça roule!, Agnès Vandewiele & Pronto, éd. Larousse, coll. Mes petites encyclopédies Larousse, 2007 – 5,95 €.
Le Grand Livre des transports, Richard Scarry, Albin Michel jeunesse, 2010 – 13,90 €.
Stanley part en balade, Craig Frazier, éd. Albin Michel jeunesse, 2004 – 10,50 €.
Marilyn Rouge, Rascal et Louis Joss, Pastel, 2009 – 12,50 €.
Le Gros Camion qui pue de mon Papa, Ramona Badescu & Benjamin Chaud, éd. Albin Michel jeunesse, coll. Zéphyr, 2006 – 10 €
Un anniversaire camion, Jo Hoestlandt, éd. Thierry Magnier, coll. Petite Poche, 2007 – 5 €
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