06 septembre 2010
Écrire à la plume me donne des ailes
Une interview de Franck Prévot par Caroline Hayot, Librairie Larcelet, Saint Dizier. «Si on donne à moudre du grain déjà moulu aux enfants, ils finiront par nous prendre pour des imbéciles! À partir de ce constat, j'estime qu’il n’y a pas grand-chose à s’interdire.».

CAROLINE HAYOT: Comment est née cette collection?
FRANCK PRÉVOT: J'ai commencé à écrire ces pensées juste avant de partir à un salon. Mon projet était alors de laisser des petites cartes à mes enfants pour qu'ils les découvrent progressivement pendant mon absence. J'ai donc attaché ces pensées à deux guirlandes de sorte qu'avant chaque repas, mes enfants pouvaient en décrocher une et la lire. Lorsqu'on se téléphonait, j'avais droit à leurs réactions ou leurs questions (parce qu'ils ne les avaient pas toutes comprises en première lecture). J'ai continué à en écrire, le jeu m'amusait beaucoup. J'en ai montré quelques-unes à Régis Lejonc pour le faire rire et pour avoir son avis: était-il envisageable de les publier? Il m'en a convaincu, allant même jusqu'à se proposer de les illustrer. Le projet du premier livre était dans nos mains! Avec enthousiasme, L'Édune nous a laissé toute la liberté dont on pouvait rêver pour penser l'objet. Et c'est ainsi que Les Pensées sont des fleurs comme les autres est sorti en septembre 2008.
Comment as-tu pris la direction de Papillotes?
Comme le premier titre recevait un bon accueil et que je n'ai pas pu m'arrêter de jouer à écrire des pensées, j’ai proposé un second recueil à l'Édune. Puis Rascal est tombé sur le premier dans un salon, l’idée l’a séduit si bien qu'il a aussitôt demandé à Philippe Lesgourgues, l'éditeur, s’il pouvait en proposer un. Philippe a accepté sans délai! Dès lors, l'idée de collection est née; compte tenu des bons retours que l'on avait, on a supposé que d'autres auteurs pourraient être intéressés. Philippe a donné son accord précisant qu’il faudrait quelqu’un pour animer la collection. J’ai répondu que j'accepterais avec un immense plaisir, puis j’ai suggéré le nom Papillotes (en références aux blagues qu'on pouvait y trouver), défini comment j'envisageais la collection et commencé à contacter des auteurs.
Comment s'est effectué ton choix? Dans Pensées sauvages pour enfants cultivés, tu fais une dédicace à «l'ami Régis» ; l'amitié tient-elle une place importante dans la collection?
Comme je le disais, c'est Régis qui m'a encouragé et aidé à faire le premier livre. Il coulait donc de source que le second lui soit dédié! D’une manière générale, le choix se fait très simplement: je contacte des gens dont je connais et apprécie le travail et dont je pense qu’ils pourraient être tentés par le projet Papillotes! En ce qui concerne Rascal, je ne suis pas allé le chercher… mais j'ai sauté de joie quand il a proposé de venir! Mais là aussi, il y a de l’amitié! Et puis il y a eu Thomas Scotto, un ami encore, mais avant tout un auteur virtuose des images, qui sait tordre les phrases dans tous les sens pour les faire parler au-delà de ce qu’elles semblent vouloir dire… Ses livres me laissaient penser qu’il ferait merveille et je ne me suis pas trompé. Pour d'autres, l'amitié est née en travaillant - ce fut le cas avec Pierre Légaré, auteur que j'ai découvert grâce à ses chroniques Mots de tête sur France Inter. Aujourd'hui, nous commençons à recevoir des propositions spontanées de certains auteurs. C’est bon signe: cela signifie que les gens aiment l’idée…
Quels sont les prochains titres à paraître?
Pensées en suspension et autres points... de Thomas Scotto, illustré par Thierry Murat, Passe-bêtes et pense-partout de Pierre Légaré illustré par Jean-Manuel Duvivier; et en septembre Poèmes-éclairs de l’école des profiteroles de Michel Piquemal. Jean-Luc Coudray publiera également un opus, mais nous n'avons pas encore de titre!
Quelles sont les lignes éditoriales de la collection?
Les livres de la collection plaisent aux enfants... mais aussi à leurs parents et à leurs grands-parents! Ils sont d'ailleurs souvent lus à plusieurs et c'est apparemment de joyeux moments de lecture partagée! Difficile dans ce contexte de définir une ligne! J'ai simplement envoyé aux auteurs, en guise d'invitation, un texte expliquant que Papillotes vise à organiser la rencontre de la poésie et de l’humour, sans forcément prétendre au label poétique. Je voulais des textes courts qui proposent des images malignes, malicieuses, une poésie documentaire -ouh là là !!!- et drôle, un détournement des savoirs scolaires. Une ligne éditoriale plutôt courbe voire un peu floue, et ce volontairement, de manière à ce que chaque auteur s'approprie le projet pleinement et y trouve l'espace suffisant pour jouer sa propre interprétation de la partition. En résumé, il ne s’agit pas d’écrire de la poésie en s’amusant mais plutôt de s’amuser de nos pensées et que cela prenne éventuellement une dimension poétique… ou non!
Je m'interrogeais sur le choix de la forme. L'aphorisme n'est pas évident à appréhender car il mêle humour, polysémie, métaphores, références culturelles etc.
Si on donne à moudre du grain déjà moulu aux enfants, ils finiront par nous prendre pour des imbéciles! À partir de ce constat, j'estime qu’il n’y a pas grand-chose à s’interdire. J’essaie d’éviter la médiocrité et le mauvais goût mais leur proposer des aphorismes qui leur résistent ne me parait pas être une aberration. Pour reprendre dans l’ordre les mots que tu soulèves: pourquoi priver les enfants d'humour?! Quant à la polysémie, on leur en fait avaler à la seringue dans les leçons de vocabulaire des manuels scolaires… Leur proposer d’aller gratter dans une pensée un peu touffue me semble malgré tout plus digeste! Pour les métaphores, même chose! Si on attend qu’ils aient eu leur leçon sur les métaphores pour leur en autoriser l’accès, ils risquent d’avoir du mal. Il en va de même pour les références culturelles. Que ce soit dans un album, dans un roman ou dans un recueil d’aphorismes, proposer des références culturelles est une manière d’aider le lecteur à les acquérir. Tout cela se construit par des allers-retours entre fréquentation, usage et étude systématique. Cela ne me parait pas dramatique qu’un enfant ne comprenne pas tout du premier coup. Certains disent que c’est à cela qu’on reconnait les bons livres! Si une référence échappe au lecteur, ce sera la bonne occasion de la lui faire découvrir. Tant pis si certaines pensées sont difficiles d’accès, elles feront (ou ne feront pas) leur chemin dans la tête du lecteur, lui donneront l’occasion de questionner son entourage, de rire, d’apprendre, de jouer avec les mots, à plusieurs… Paradoxalement, la lecture est à la fois un acte solitaire et éminemment social. On lit seul, en général, mais on éprouve un immense plaisir à partager nos lectures. La collection Papillotes va dans ce sens, je crois.
Tu fais régulièrement référence à la notion de jeu. Peux-tu nous parler de celui que tu as conçu avec La maison est en carton, Pensées cachées?
J’ai rencontré Manon Jaillet au salon de Montreuil où j’ai découvert son travail d’édition. J'ai été épaté par ses images de collection mais aussi par les magnifiques «boîtes à images», Petit cirque de poche d'Alfred, Bêtes en kit de Mathis, Même pas peur de Régis Lejonc, L'Étrange bestiaire de Rascal. Auparavant, j'avais été impressionné par Meet colors de Katsumi Komagata, un ouvrage magique! Je me suis dit qu’il serait formidable de travailler dans le même esprit avec des mots. De son côté, Manon avait envie depuis longtemps de publier des «boîtes à mots» dans le même esprit que ses boîtes à images; et du mien, la perspective de sortir un temps du support livre m'amusait! Elle m'a invité à y réfléchir. C'est ainsi que j’ai commencé à travailler sur Toi émoi, qui paraîtra courant 2010; il s’agit de cartes qui se déplient et sur lesquelles, grâce à un jeu de fenêtres, on joue avec le texte qui lui-même se joue parfois de nous; puis sur les Pensées cachées, projet dans lequel je voulais développer l’idée que nos pensées se dissimulent les unes les autres. Comme je trouve amusante l'écriture avec contrainte, j'ai décidé de travailler autour de ce principe.
Parallèlement à son activité éditoriale, Franck Prévot continue d'écrire. Parmi ses derniers titres parus, je tiens à signaler l'excellent Les Indiens, illustré par Régis Lejonc, paru dans la collection Empreinte - dont l'idée est de mêler illustrations et bande dessinée dans un roman; et le diptyque Les Tortues de Bolilanga, le roman et Ibou Min' et les tortues de Bolilanga, l'album illustré par Delphine Jacquot, tous deux parus aux éditions Thierry Magnier.
Propos recueillis par Caroline Hayot, Librairie Larcelet, Saint Dizier
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