03 septembre 2010

« Je veux parler d’événements terrifiants peut-être parce que je suis moi-même facilement effrayé (redemandez à ma femme à propos du couteau…)»

casta.jpgUne interview de Stefan Casta par Gégène, librairie L'Herbe Rouge, Paris.

Il est des livres qui laissent un souvenir persistant même si diffus. Faire le mort , le premier roman de Stefan Casta, remarquablement traduit du suédois par Agneta Segol et paru aux éditions Thierry Magnier en 2004, est de ceux-là. Roman hivernal, noir, violent, trop pour certains, néanmoins profondément humain. Seul auparavant dans cette veine m’avait autant marqué le texte de Jan Guillou, également suédois, La Fabrique de violence publié en France aux éditions Agone. Lorsque, cinq ans après en ce début d’automne 2009, est publié chez le même éditeur avec la même traductrice, un second livre de l'auteur,  La Vie commence, je me lance à sa découverte avec peut-être une légère appréhension, et suis frappé par un roman très différent, plus «solaire», mais tout autant marqué par les êtres et la nature. Quand cela m'a été proposé, j'ai donc sauté sur l’occasion de parler avec cet écrivain. Étaient présentes à cette rencontre Soazig Le Bail, éditrice des romans chez Thierry Magnier, et Amélie Annoni, responsable de la promotion et organisatrice de cette réunion, qui a de plus pallié sur le champ et avec efficacité une déficience de mon matériel d’enregistrement - grâces lui en soient rendues! Stefan Casta est un homme réservé, au regard pétillant, qui s’est prêté au jeu avec grandes disponibilité et amabilité, dans un mélange d’anglais et de français - qu'il pratique peut-être  parce qu'il possède un petit appartement à Sète où il vient régulièrement écrire… L’entretien a commencé après que je lui ai offert son album Allez donc prendre un bain monsieur renard  illustré par Staffan Gnosspelius (primé en Suède pour ces images); Stefan Casta n'en avait en effet jamais vu la version française, l’éditeur français, Oskar Jeunesse, ne l’ayant pas transmis à l’éditeur suédois (message…)

GÉGÈNE:  Merci d’abord de me recevoir. Vous écrivez pour adultes, enfants et adolescents. Combien de textes avez-vous publié à ce jour en Suède?

STEFAN CASTA: Trente neuf jusqu’à présent. Quatre ou cinq pour adultes, une douzaine pour ados et le reste pour des enfants plus jeunes.


Changez-vous votre écriture en fonction de ces publics?

S. C. :  Mes livres pour adultes sont des essais et je n’en ai plus écrit depuis longtemps. Maintenant, j’écris pour adolescents et enfants, c’est de loin ce que je préfère. Non, je ne change pas de forme: j’aime travailler avec les mots, les malaxer, y penser pendant longtemps, les choisir soigneusement quel que soit le public.

J’en profite pour souligner la qualité de la traduction française des deux romans parus ici…

SOAZIG LE BAIL: Je veux saluer le travail exceptionnel d’Agneta Segol, aussi bien quand elle me fait découvrir  des textes que lorsqu'elle les traduit avec une grande attention portée à la sonorité des mots et un souci de leur transmission la plus fidèle possible; Agneta souhaite qu’on ne puisse pas reconnaître une traduction comme la sienne et laisser, dans la mesure du possible, toute la place à l’auteur.

S. C. : À ce propos, j’ai été un peu surpris du titre français La Vie commence très loin du suédois qu’on pourrait traduire par «le chant du rossignol»

S. L. B. : Nous désirions éviter le côté potentiellement mièvre de ce titre original  pour des lecteurs français, et notre titre nous a semblé coller parfaitement à l’esprit du roman.

Comment entrez-vous dans l'écriture de vos romans? 

S. C. : Faire le mort a été extrêmement long et très difficile à écrire; il a pris trois ans de ma vie. Je déteste la violence, je hais presque maladivement les signes de violence (je retourne tout couteau qui serait par hasard lame vers le haut, ma femme se moque de cette maniaquerie) et je n’ai pris conscience que j’allais écrire au sujet de la violence qu’au fil de l’écriture. En fait, quand je commence un nouveau livre, je ne sais pas vraiment où je vais. Mon seul souhait est qu’il y ait une vraie histoire, que le livre soit une aventure pour moi aussi, pas seulement pour le lecteur. Puis, au fur et à mesure, je deviens de plus en plus conscient de ce vers quoi je vais.

S. L. B. : Oui, mais Faire le mort est parfaitement construit, vous aviez quand même dû élaborer un plan…

S. C. : Une fois de plus, les cent premières pages m’ont pris énormément de temps, elles ont été difficiles à écrire, puis j’ai fait de plus en plus corps avec mon écriture et la suite ne fut que du bonheur. Pour La Vie commence ce fut presque l’opposé: j’ai été très heureux de l’écrire dès la première page et j’étais heureux d’y rentrer chaque jour jusqu’à la fin. Ça ne m’était jamais arrivé auparavant.

Qu’avait de particulier ce livre?

S. C. : J’ai eu très vite l’impression de connaître les personnages, de les aimer tous, Victor, Brigitte, Gustavo, Esmeralda… L'impression de jouir du paysage où ils vivaient chaque jour, alors que c’est un lieu inventé - c’est un endroit typiquement suédois mais que je ne pourrais situer en Suéde; mes amis et ma famille, lorsqu’ils ont lu ce texte, l’ont tous situé à des emplacements différents!

Cachez-vous volontairement des éléments de vos personnages ou des événements intermédiaires?

S. C. : Je ne sais pas… J’aime ne pas tout dire. Pour moi tout raconter, c’est de la démagogie. Je veux toucher mes lecteurs par un biais ou un autre, leur donner l’envie de lire. Je vais régulièrement dans des écoles parler de mes histoires et de mon métier. Souvent les gamins me demandent si je suis le personnage principal. Je leur réponds qu’il y a un peu de moi dans tous mes personnages, que je leur donne un peu de mes bons et de mes mauvais côtés à chacun, mais que je ne suis jamais directement derrière un des héros.

Les deux personnages principaux de ces deux romans, Kim et Victor, ne vivent pas avec leurs parents biologiques, ils sont adoptés. Est-ce un hasard, ou cela a-t-il un sens particulier?

S. C. : Les acteurs de tous mes livres sont un peu perdus; en ce moment j’écris un texte dont le héros est un oiseau  qui n’a pas de père… [plus tard, hors entretien enregistré, Amélie tentera de revenir sur cette question de l’adoption et la réponse de Stefan Casta sera tout aussi concise «Oui, ça m’intéresse»]

Faire le mort est un texte dur, trop pour certains qui en sortent choqués. Pour moi, il aborde frontalement la violence, le fascisme du groupe, il ne peut donc être doux, mais est-ce volontairement que vous achevé le livre par une fin ouverte?

S. C. : Je me suis battu pour qu’il en soit ainsi. On peut trouver plein de couleurs dans cette fin, mais ni le rose ni le noir. Je souhaite que le lecteur puise pleurer et rire à la fois. Bien sûr j’ai reçu des courriers de lecteurs fâchés que je n’aie pas apporté de réponse définitive, mais je pense que cette ouverture redonne à Kim toute sa dignité. En comparaison, la fin de La Vie commence, elle aussi ouverte, est, sans hésitation, gaie.

S. L. B. :Justement dans La Vie commence les personnages ont tous grand cœur, sont tous de belles personnes au passé qui interroge. À ce propos, Esmeralda est-elle la petite-fille de Brigitte?  - question à laquelle vous ne répondez pas dans le roman.

S. C. : Cela importe peu. Cette jeune fille s’est construit un personnage parce qu’elle est affabulatrice, que finalement elle se soucie peu de la vraisemblance de ce qu’elle raconte.

Pour moi, elle n’est pas la petite-fille de Brigitte, mais nous tous ici [cinq personnes présentes aux avis partagés] n’avons pas le même avis… mais, quelle que soit votre interprétation, vous avez tous apparemment apprécié. Le fait que rien ne soit affirmé laisse libre cours aux imaginaires des lecteurs et participe du plaisir que je peux apporter.

S. L. B. : Une question intéressée de l’éditrice: avons-nous fait le bon choix parmi vos textes?

S. C. : Oui, je le pense. Il y a deux autres titres que j’aimerais beaucoup voir traduits. Le premier est  L’Affaire Mary-Lou ( Summer with Mary-Lou en anglais  - jeu de mots intraduisible dans le titre suédois…). L’héroïne est une fille de douze ans qui se casse la colonne vertébrale en tombant d’un cerisier et devient paraplégique. Le livre commence trois ans après cet accident, l’été où elle noue une amitié forte avec un garçon qui s’interroge sur ce qui s'est réellement passé, si ce fut un accident ou une tentative de suicide. C’est en même temps un roman assez paisible, marqué lui aussi par la nature, les deux amis pratiquant beaucoup la voile et passant une semaine entière sur une île isolée. L’autre livre, le plus difficile à écrire de ma carrière, Avec les yeux de Maria a pour héroïne une jeune fille de quinze ans qui a subi un grave traumatisme. Le roman commence quand elle essaye de redonner un sens à sa vie et que, pour cela, elle la revit à l’envers. Il y a un élément crucial qui ne peut être raconté, car il n’est jamais écrit, ce qui constitua un vrai défi…

Il semble que toutes vos histoires reposent sur un drame. Est-ce parce que vous trouvez plus facile d’écrire des choses dures que des choses légères?

S. C. :Il faut qu’il y ait du drame dans un livre, il faut qu’il y ait des éléments créant problème pour que le livre soit une aventure pour le lecteur. Quand j’écris, je souhaite que cela soit difficile, car, à chaque fois que je commence à écrire, j’ai envie d’écrire quelque chose de nouveau, de me lancer dans une nouvelle aventure. Pourtant, je suis comme tout le monde, j’aime lire des histoires légères. Mais, profondément, je veux parler d’événements terribles, terrifiants même, peut-être parce que je suis moi-même si facilement effrayé (redemandez à ma femme à propos du couteau).

Il y a une mode du roman scandinave, en particulier du roman noir, en France. Y apporteriez-vous une explication?

S. C. : C’est une question intéressante à laquelle je n’ai pas de réponse. Il y a effectivement beaucoup d’auteurs suédois qui remportent un grand succès à l’étranger. Peut-être est-ce dû à ce que tout ce que nous faisons nous le faisons de tout notre cœur et très sérieusement.

S. L. B. : Je pense qu’il y a une raison plus économique aussi : le roman anglo-saxon est devenu, avec l’explosion du roman noir dans les vingt-cinq dernières années, très cher à acheter! Il y a eu des enchères incroyables sur les titres. Il était donc logique que certains éditeurs se tournent vers d’autres littératures moins convoitées et tout aussi intéressantes et riches... C’est à cette époque que j’ai rencontré Agneta qui m’a proposé les premiers titres d’Henning Mankell traduits en France chez Castor poche Flammarion (à l’exception de Meurtriers sans visage, chez Bourgois) Nous nous sommes lancées dans l’aventure. Publier des littératures étrangères peu répandues, c’est prendre des risques et l’enjeu m’intéresse.

S. C. : De toutes façons, je suis assez surpris du succès de ces romans policiers scandinaves qui a débuté il y a une vingtaine d’années. J’en ai lus beaucoup à l’époque mais je n’en éprouve plus l’envie. Pour un Henning Mankell, et encore je trouve ses romans «blancs» plus intéressants que ses polars, il y a deux cents auteurs qui écrivent tous et toujours le même genre de choses, sans grande originalité ni qualité.

 Pour finir, est-ce un hasard si dans La Vie commence Brigitte possède une vieille Jaguar et l’ami de Victor une moto Honda?

S. C. : Non, pas complètement. J’essaye de traquer les détails, tous les détails, lorsque j’écris; au départ je donne plusieurs noms à mes personnages, j’essaye plusieurs pistes, y compris pour les noms des lieux ou des marques, jusqu’à ce que tout se mette en place parfois après moult hésitations avant le choix final. Pour ce qui est de la moto, j’ai juste possédé une Husqvarna [marque réputée de moto suédoise] Silver Arrow, mais la grosse Honda rutilante me semblait tout à fait cadrer avec l’ambiance.

 

Voilà, l’entretien «officiel» s’est arrêté là, il y avait sûrement plein d'autres points à creuser, mais l’essentiel pour moi est de se lancer sans hésiter dans les mondes de Stefan Casta. Vous n’en ressortirez pas forcément intact, mais n’est-ce pas l’intérêt de la littérature?

Propos recueillis par Gégène, librairie L'Herbe Rouge

Écrire un commentaire

Vos commentaires seront publiés après validation par le modérateur, merci d'être patient !