05 juillet 2010
Ecrivains jeunesse : avec ou sans enfants ?
A l'occasion d'une discussion qui se tient actuellement sur le blog de L'Eau Vive (là et là) à propos du dernier roman de Christophe Honoré (J'élève ma poupée), voici, dans le rétroviseur de l'été 2010, la remise en ligne d'un article de 1999...
Quatre écrivains jeunesse réagissent au classement effectué par Christophe Honoré entre écrivains «parents » et écrivains «non-parents», au cours d’une interview qu’il a accordée à la revue Le Matricule des Anges (n° 28, décembre 99). Extrait de l’interview : « Je crois qu’il existe deux sortes d’écrivains pour la jeunesse : d’un côté les mères ou pères de famille qui expliquent le monde aux enfants et font des livres a priori pédagogiques, venant d’un adulte et destinés aux enfants. De l’autre, les écrivains célibataires qui n’ayant pas d’enfants destinataires écrivent sur leur propre enfance. L’enfance est leur terrain de jeu privilégié. Je me range là, à côté d’un Christophe Donner, d’une Florence Seyvos. Il s’agit de rendre compte d’un imaginaire d’enfant. » (Christophe Honoré)
Extraits des réactions (intégralité des textes ci-dessous, en cliquant sur "suite" si vous vous trouvez sur la page d'accueil) :
Hubert Ben Khemoun : «Je ne lis pas Cent ans de solitude en pensant qu’il peut m’aider à préparer mes prochaines vacances en Amérique du Sud, Vendredi ou les limbes du PacifiqueMax et les Maximonstres en le considérant comme un manuel de survie sur une terre hostile, en espérant régler ainsi les problèmes d’insomnie des deux poumons de ma cage thoracique. Est-ce que les enseignants ayant des enfants font plus pédagogique que ceux qui n’en ont pas ? Et les éditeurs jeunesse ? Et les libraires jeunesse ? J’en doute fort…»
Gudule : «Parmi les genres les plus décriés, la littérature de jeunesse jouit d’un statut privilégié : elle occupe gaillardement le dessous du panier. D’ailleurs, à bien y réfléchir, mérite-t-elle le beau nom de «littérature» ? Beaucoup en doutent ou, au mieux, le lui accordent avec un brin de condescendance. Or, comme si ce n’était pas suffisant, voilà que ce «sous-produit culturel» se retrouve encore victime de nouvelles subdivisions. Il y a aujourd’hui, me suis-je laissée dire, deux sortes d’écrivains jeunesse : les parents et les autres. Entendez par parents des pédagos chiants, utilisant l’instrument livre pour faire la morale à leurs chiards, et par les autres des gamins attardés rabâchant leur enfance.»
Alain Serres : «Pas plus qu’il ne faut être moine pour écrire avec recul sur la sexualité du couple, ou abstentionniste diplômé pour écrire librement sur la vie politique, il ne faut vivre à l’abri de l’enfance pour valider son travail d’écrivain pour la jeunesse. Que les écrivains continuent à faire des enfants de papier et des enfants de chair. Sans angoisse !»
Thierry Lenain : «Il est toutefois exact qu’à la lecture de certains des ouvrages cherchant à traduire l’intime d’un enfant, on peut parfois envisager que la parentalité de l’auteur, ou son absence, ont participé à l’écriture. Non pas que les écrivains non-parents, ou parents, seraient garants d’une « juste évocation » de l’enfance dont ils auraient le monopole. Dans les deux cas, ce ne sont que des adultes qui s’expriment bien longtemps»
Boîtes Tupperware, par Hubert Ben KhemounJe ne sais pas si vous avez remarqué, mais on ne demande jamais au pédiatre de ses mômes pourquoi il n’a pas choisi médecine générale. Par contre, il m’arrive à longueur de temps d’avoir à me justifier du pourquoi j’écris pour les enfants plutôt que pour les adultes… Étonnant, triste et habituel raisonnement que celui qui consiste à longueur de temps à mettre en boîtes hermétiques la littérature. Il y aurait la vraie, la puissante, la riche (la littérature adulte), la honteuse et la mal élevée (la noire), l’allumée, la planante (SF et fantastique) et puis la ridicule, la facile et pauvre en vocabulaire (la littérature jeunesse).
Mon amour et mon respect pour les livres de Christophe (en littérature jeunesse comme en littérature vieillesse) sont à la mesure de mon irritation en lisant son propos dans Le Matricule des Anges. Voilà qu’il y aurait deux boîtes de subdivision supplémentaires, et bien distinctes, entre les auteurs de livres de jeunesse sans enfants et ceux chargés de famille. C’est grave (docteur ?) !
Je n’entends pas écrire pédagogique parce que les deux prunelles de mes yeux daignent parfois se pencher sur mes pages. Je n’entends pas davantage tirer mon inspiration de ma propre enfance (ou alors je n’ai pas remarqué que ma prose sentait à ce point les bricks aux amandes de Sidi Bel Abbès…). Le monde, lorsque j’avais l’âge de mes lecteurs actuels, n’avait pas grand-chose à voir avec celui dans lequel grandissent les deux ventricules de mon cœur. Si tant est que je sache par où passent mes idées pour atterrir sur mes pages, je crois que cela ne peut venir que de l’ouverture de mon regard sur le monde. Guillevic conseillait d’écrire «ce qui vous passe par les fenêtres» ; en cela, je n’ai jamais entendu qu’il me conseillait d’avoir un œil plus vigilant sur l’embrasure des chambres des deux rotules de mes genoux.
Je ne lis pas Cent ans de solitude en pensant qu’il peut m’aider à préparer mes prochaines vacances en Amérique du Sud, Vendredi ou les limbes du Pacifique en le considérant comme un manuel de survie sur une terre hostile, Max et les Maximonstres en espérant régler ainsi les problèmes d’insomnie des deux poumons de ma cage thoracique. Est-ce que les enseignants ayant des enfants font plus pédagogique que ceux qui n’en ont pas ? Et les éditeurs jeunesse ? Et les libraires jeunesse ? J’en doute fort…
Ce n’est pas une question de progéniture, c’est une question d’éthique (Christophe, tu le sais bien, ou alors je n’ai rien pigé à tout ce que j’aime lire chez toi). Le pédagogique, c’est du rab. Ça ne se décrète pas, ça vient en plus sans qu’on sache par où ça débarque… et encore, quand ça débarque !
Nous sommes tous des menteurs. Des mythos payés pour inventer des histoires, faire grandir nos personnages, les faire mourir ou les faire s’aimer, c’est ça le plaisir. Si c’est bien fait, y’a du rab, si c’est sans âme, sans goût, sans sel : poubelle !
On écrit tous (me semble-t-il) pour la même raison, Christophe : pour l’amour ! Pour que ceux qui nous aiment nous aiment davantage, pour que ceux qui nous détestent nous détestent encore plus.
Peut-être qu’on fait médecine pour les mêmes raisons…
Hubert Ben Khemoun
Aïe aïe aïe !, par GuduleAïe aïe aïe, les écrivains n’échappent décidément pas à la dure loi des clivages ! Nous avons eu (entre autres !) la querelle des Anciens et des Modernes, les Écrits de Femmes (par opposition aux écrits masculins, la norme !), l’ironie de la littérature « générale » envers celle dite de « genre»…
Parmi les genres les plus décriés, la littérature de jeunesse jouit d’un statut privilégié : elle occupe gaillardement le dessous du panier. D’ailleurs, à bien y réfléchir, mérite-t-elle le beau nom de «littérature» ? Beaucoup en doutent ou, au mieux, le lui accordent avec un brin de condescendance. Or, comme si ce n’était pas suffisant, voilà que ce «sous-produit culturel» se retrouve encore victime de nouvelles subdivisions. Il y a aujourd’hui, me suis-je laissée dire, deux sortes d’écrivains jeunesse : les parents et les autres. Entendez par parents des pédagos chiants, utilisant l’instrument livre pour faire la morale à leurs chiards, et par les autres des gamins attardés rabâchant leur enfance.
Nous voilà bien ! Je ne sais pas vous, mais moi, j’aurais huit, dix, douze ans, de tels propos me feraient fuir à toutes jambes… parole de vieille petite fille ! Et je courrais bien vite chercher des livres écrits par de vrais écrivains qui m’emportent, m’émerveillent, m’émotionnent, me fassent rire, pleurer, rêver, frémir, rêver… sans me demander s’ils sont parents ou pas (ce dont je n’aurais rien à cirer), ni quelles sont leurs motivations personnelles (qui après tout ne regardent qu’eux). En tout cas, j’aurais tourné le dos à la littérature jeunesse, décidément trop fabriquée pour être honnête.
Dommage pour tous ceux qui, au sein de ce genre, se contentent d’écrire, non ?
Au fait, dans quelle catégorie faut-il ranger Enid Blyton, Astrid Lindgren, Henri Verne, Pierre Gripari, Marcel Aymé, Roald Dahl, Henri Elsie, Marcelle Vérité, et tous ces magiciens qui, génération après génération, ont fait battre à tout rompre des milliers de cœurs d’enfants ? Un peu dans les deux, sans doute. Ou dans aucune, ce qui revient au même. Ô divin privilège d’être inclassable – et inclassé !
En ce qui me concerne, en tout cas, et sans vouloir vexer les adeptes de cette théorie – réductrice s’il en est –, je ne me reconnais dans aucun de ces deux portraits-robots. Et j’espère bien ne pas être la seule.
Gudule
L’état civil et l’état d’écrivain, par Alain SerresJe ne crois pas qu’avoir ou pas des enfants fait ou défait l’écrivain. Nous n’irons pas jusqu’à dresser la liste des parents authentiques écrivains (et parfois piètres pédagogues). Ni celle des célibataires que l’absence de descendance ne protège en rien contre la condescendance dans l’écriture, la démagogie ou le didactisme plus ou moins subtil.
Du fait d’être ou ne pas être parent ne découle pas à mon avis la perte de sa propre enfance comme source d’inspiration, pas plus que la désignation de tel ou tel enfant comme destinataire. La mécanique de la création est bien moins linéaire.
Et je ne pense pas non plus que de se référer à sa propre enfance dépende l’authenticité de l’écrivain. Quand ils s’intéressent à d’autres enfances, y compris celle de leurs propres enfants, il y a des écrivains qui oublient tout de leur propre enfance, il y a ceux qui s’y réfèrent systématiquement comme au mètre étalon du pavillon de Breteuil à Sèvres, et ceux qui ne l’aperçoivent que par petits flashs au détour d’une grimace ou de la transparence d’un papier de bonbon. Ce n’est pas l’aune de l’engagement littéraire. Pas plus dans la littérature enfantine que dans la générale !
Je crois par contre qu’au-delà de l’image utilisée par Christophe Honoré, il faut entendre dans ses mots un appel à ne pas confondre les genres : l’éveil pédagogique et la littérature. Il est vrai que beaucoup trop de textes taillés sur mesure évitent de plonger l’enfant, dès l’album, dans un bain risqué de langue, de littérature, de complexité. Il a raison de nous alerter à ce sujet. Autant l’illustration a souvent atteint cette maturité dans l’histoire du livre de jeunesse français, autant le texte traîne la patte, tout particulièrement lorsqu’il s’adresse au jeune enfant.
En définitive, c’est son rapport au monde, ce monde incluant l’enfance mais la dépassant largement, que l’écrivain met en jeu, en projet, dans son écriture. C’est cette élaboration qui donne substance et couleur à son travail. Une chimie aussi opaque que le fait d’écrire lui-même.
Pas plus qu’il ne faut être moine pour écrire avec recul sur la sexualité du couple, ou abstentionniste diplômé pour écrire librement sur la vie politique, il ne faut vivre à l’abri de l’enfance pour valider son travail d’écrivain pour la jeunesse. Que les écrivains continuent à faire des enfants de papier et des enfants de chair. Sans angoisse !
Monolithisme ou distanciation ?, par Thierry LenainL’existence, la réalité d’un adulte « sans enfant » n’est certainement pas en tout point identique à celle d’un adulte « avec enfant » : devenir parent est une telle métamorphose que son (non) accomplissement ne peut être sans incidence sur quiconque, écrivain ou pas.
Il est tout aussi clair que le classement des intentions d’écriture des écrivains jeunesse ne peut pas être effectué au vu de leur livret de famille. Il y a des écrivains parents, comme des écrivains non-parents, qui cherchent à rendre compte d’un imaginaire d’enfant, tandis que d’autres (parfois les mêmes) revendiquent leurs intentions pédagogiques, et d’autres encore affirment écrire ce qui leur passe par la tête en se fichant totalement de l’âge de leur lecteur. On ne peut refuser à aucun l’authenticité de sa démarche. Et pour le lecteur, tout reste affaire de goût.
Maintenant, l’examen critique des œuvres des écrivains qui travaillent au « rendu d’un imaginaire d’enfant » peut-il radicalement conduire aux deux catégories distinguées par Christophe Honoré ? Bien malin qui pourrait le prouver livres en main… Il est toutefois exact qu’à la lecture de certains des ouvrages cherchant à traduire l’intime d’un enfant, on peut parfois envisager que la parentalité de l’auteur, ou son absence, ont participé à l’écriture. Non pas que les écrivains non-parents, ou parents, seraient garants d’une « juste évocation » de l’enfance dont ils auraient le monopole. Dans les deux cas, ce ne sont que des adultes qui s’expriment bien longtemps après…
Mais peut-être certains, parmi les « écrivains non-parents », en restent-ils au souvenir monolithique de ce qu’ils s’étaient promis de crier un jour à la face du monde. Tandis que d’autres, parmi les « écrivains parents », revisitent leur enfance à travers celle de leurs fils ou de leurs filles, redécouvrant des zones oubliées, des parts d’eux-mêmes qui leur étaient alors obscures et qui ne s’étaient pas inscrites avec clarté dans leur mémoire.
Ces « sub-catégories » renverraient alors plus généralement à deux démarches distinctes quand on veut, par l’écriture, porter haut la voix d’un enfant. L’une tente de restituer « bruts de décoffrage » des souvenirs encore brûlants – toute distanciation étant alors considérée comme parasitage, voire trahison. L’autre se veut un témoignage distancié de l’enfant devenu adulte, visant à permettre aux jeunes lecteurs de mieux cerner la complexité de leurs propres sentiments.
Reste à savoir laquelle de ces deux démarches pourrait être la plus appropriée à la littérature de jeunesse…
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Commentaires
Bonjour Citrouille. En 1999, ce débat m'avait échappé. En revanche, quelques années plus tard, j'ai eu l'occasion d'entendre Christophe Honoré opérer de vive voix la même discrimination face à une classe. Cela m'avait pas mal fait gamberger, et j'ai consacré une page de mon blog à cette question : http://www.fonddutiroir.com/blog/?page_id=19
Écrit par : Fabrice Vigne | 06 juillet 2010
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