18 juin 2010

Comme un danseur s'étirant sur une note…

Dans le cadre de Lettres d'Automne, Nathalie Novi s'est plongée dans l'œuvre de Sylvie Germain pour ensuite laisser libre cours à son art, ses envies et son inspiration.
Baseline. Une interview menée par Patricia Matsakis, librairie Le Bateau Livre, Montauban.

_DSC2512.jpgDepuis 1990, l’association Confluences conçoit et réalise le festival littéraire Lettres d’Automne qui se déroule chaque année à Montauban et en Tarn-et-Garonne, au mois de novembre. Pendant une douzaine de jours ce festival original, dont la librairie Le Bateau Livre de Montauban est partenaire, donne à voir, à entendre et à partager les facettes multiples et complémentaires d’une œuvre littéraire, en compagnie de son auteur. En novembre dernier Lettres d’Automne étaient consacrées à l’œuvre de Sylvie Germain. Confluences ayant par ailleurs le désir d'établir des passerelles entre l’univers de l’illustration jeunesse et la littérature, l'association a également invité Nathalie Novi.


PATRICIA MATSAKIS: Quand il t’a été proposé de venir une semaine en résidence à Montauban, tu étais libre de créer sans contrainte de format et de support sur le thème de la métamorphose. Pour nourrir ton imaginaire, tu t’es plongée dans le roman de Sylvie Germain, Tobie des marais. La nature habite ses univers, et les arbres peuplent sa littérature. Elle tourne autour de ses personnages avec des mots-ciseaux, comme pour les sculpter, les façonner, elle leur donne une épaisseur troublante souvent sur le fil d’une réalité transfigurée et fabulatrice. Elle aime jouer avec ces limites, et emmène le lecteur dans le souffle et les sinuosités d’une écriture puissante. Tu allais pouvoir t’en donner à cœur joie,  tu es si souvent dans la représentation métaphorique!
NATAHLIE NOVI: Ce festival est tellement magique que j'avais oublié l'existence de ces deux mondes, pas si distincts à mon sens, que sont la littérature jeunesse et cette autre, plus adulte, qui parle cependant si souvent de l'enfance... Plus de passerelles donc. Juste une évidence toute simple, celle des mots qui font naître des images, des émotions colorées ou non, des compositions de lumière et d'ombre, des phrases qui réveillent des désirs de peinture, des formes, des couleurs, du mouvement qui donnent envie d'écrire, les contes et légendes de toujours qui inspirent le plus adulte d'entre nous, des histoires qui fabriquent du sens, l'essence même de la créativité, quelle qu'elle soit, peinture, danse, déclamations sourdes et profondes, silence et résonance, poésie, chant...  Le tout emmêlé, enraciné dans un seul et même cœur. Voilà ce que sont les Lettres d'Automne à mon sens... Là-bas, je me sens juste peintre, heureux lecteur, auditeur, spectateur (je suis navrée, c'est moins joli au féminin étrangement!), oui, peintre.  

Comment as-tu reçu la proposition de Confluences?
Il est des cercles dans la vie... Ceux que l'on traverse, ceux dans lesquels on évolue naturellement, et puis d'autres, infranchissables, on ne sait pourquoi, c'est ainsi. Confluences est un cercle ouvert où l'écoute est belle et l'échange fait de poésie et de merveilles. Je suis entrée en cet endroit avec curiosité et gourmandise, avec mes rêves et mes désirs aussi... Celui de peindre surtout et par-dessus tout... Nicole Murcia-Petit m'a entendue et telle une fée, m'a permis de réaliser ces vœux en m'offrant dix jours de travail ardent où les seuls fils à suivre étaient le Merveilleux et l'arborescence. Tel un oiseau sur sa branche, je me suis installée dans cet atelier fait de briques et d'histoire et m'y suis perdue avec délice. J'oubliais les petits formats si chers à mon cœur et me plongeais dans le kraft étendu face à moi, libre de mes mouvements, tellement libre, moi qui le suis déjà!

visuel germain LA09.jpgTon dessin est né dans la noirceur de la mine de plomb, tu fais des infidélités au pastel?
Je délaisse parfois la graisse du pastel pour la mine, plus fine des crayons de bois... dessiner davantage le trait, aller au plus juste du regard pour se perdre mieux dans la tourmente des pensées... la couleur que j'emploie est faite d'ombres, mais colorées... de collines et de plaines, de lumière parfois saturée... Quel que soit l'outil que j'utilise, mine de plomb, pastel, peinture à l'huile ou eau-forte, je recherche toujours la même chose, tenter de comprendre ce qui se passe de l'autre côté du miroir, comment un corps se fond et se confond avec le ciel dans lequel il évolue, comment l'immobilité se détache de la lumière, pourquoi un geste, une attitude traduit un sentiment, comment un simple mouvement peut le taire... Tobie des marais a accompagné  cette résidence avec un naturel sidérant... Je partais du tout possible face à cet espace de liberté qu'offrait ma résidence montalbanaise. Ce luxe d'avoir du temps devant soi pour se laisser aller à une forme d'improvisation face à une feuille de kraft et peu d'outils pour s'encombrer. Comme un danseur s'étirant sur une note, j'abordais le papier comme on entre dans un voyage inconnu mais déjà aimé. Tobie s'est inscrit là, entre son ciel d'orage et sa solitude d'enfant, dans le silence du crayon qui griffe, creuse, s'épuise, hésite, jubile, et monte sa noirceur en neige, frénétiquement. Avec Tobie, j'ai traversé des paysages désolés et enracinés, les ciels tourmentés de l'âme, j'ai confondu la sienne et la mienne, j'ai pleuré j'ai souri... Ce n'est pas lui que j'ai voulu représenté mais l'Enfance. Lui m'a accompagnée, tout simplement, le jour, la nuit. J'étais juste peintre à cet endroit, pas de mise en lumière, juste un fil à suivre, guidée par le merveilleux, je me suis envolée dans ma propre histoire, celle qui se raconte peu et qui m'étonne parfois... Le ciel enraciné de branches, le monde inversé, les oiseaux qui passent et posent la couleur, les enfants silencieux au dehors et tellement épiques au-dedans... c'est tout ce qui m'intéresse, c'est moi, petite, mes sœurs, mon frère, mon enfant, l'endroit et l'envers où l'on s'inscrit, à jamais, pour un temps, l'intemporalité de la petite minute d'éternité...

Au vu du travail achevé, il s’avère que la mine de plomb sert totalement le sujet de la métamorphose, en effet;  la lumière joue étonnamment avec la matière, nous bougeons autour des œuvres et le regard se pose sur des jeux de chatoiement de la brillance du graphite et d’ombres charbonneuses. L’image n’a plus rien de figé mais réagit, mouvante. Elle donne à voir une tout autre réalité et notre vision est troublée, incertaine. Je comprends mieux ton choix!


Propos recueillis par Patricia Matsakis, librairie Le Bateau Livre

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