23 mai 2010

Morale ou philosophie?

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L'activité morale a peu à voir avec le raisonnement philosophique, ce qui ne l'empêche pas d'envahir le champ des documentaires dits philosophiques destinés aux enfants.

Si la morale, en tant que  théorie raisonnée du bien et du mal, fait bien partie du champ de la philosophie, faire la morale est une tout autre entreprise. «Fondée sur l'évidence intérieure du bien et du mal ou dépendant d'un ensemble de règles de conduite, admises à une époque par un groupe d'hommes et considérées comme inconditionnellement valables»*, l'activité morale a peu à voir avec le raisonnement philosophique, ce qui ne l'empêche pas d'envahir le champ des documentaires dits philosophiques destinés aux enfants.

Le temps n'est pas si ancien où la réflexion philosophique pointa le bout de son nez pour la première fois dans les documentaires pour la jeunesse et où naquirent quelques collections dont la pionnière fut Les Goûters philo chez Milan. Écrits par Brigitte Labbé, écrivain et Michel Puech, philosophe, ces petits livrets, qui fêtent cet hiver leurs dix ans, poussent l'enfant à réfléchir à partir d'anecdotes exemplaires. Dans Les Chefs et les autres, les auteurs aident leurs jeunes lecteurs à repérer en eux le désir de pouvoir comme le refus des responsabilités, mettant en évidence les deux faces du rôle de «chef» et ils les amènent à découvrir que c'est à soi-même qu'il faut d'abord commander en triant entre envie et besoin, peur et désir, colère et crainte. Connais-toi toi-même, comme disait Montaigne.


Philosopher c'est se poser des questions, envisager des réponses possibles et ce n'est pas forcément affirmer. Fondée sur la maïeutique, la démarche d'Oscar Brenifier en donne un bel exemple, tant dans la collection Philozenfants  parue chez Nathan que dans les Petits albums de philosophie édités par Autrement et mettant en scène la jeune Ninon. L'auteur n'y tranche jamais, il confronte ses jeunes lecteurs à un jeu de questions, et ce foisonnement d'échanges stimule et fait penser. Penser c'est philosopher, et réciproquement, non?

En décembre 2005, Citrouille n°42 saluait le travail de ces collections dans un dossier: «Et si l'on rendait la philosophie aux enfants?». Quatre ans plus tard, alors qu'il existe plus de dix collections se revendiquant de la philosophie on est obligé de constater que dans ces nouvelles collections, destinées cette fois aux plus jeunes enfants, on substitue souvent conseils et affirmations aux questionnements qu'on espérait y rencontrer.

La collection Dis-moi philo des éditions Milan où l'on retrouve Brigitte Labbé, cette fois en compagnie d'Éric Gasté, lui aussi écrivain, a pour héros récurrent un petit garçon, Filou, qui dialogue avec un oiseau savant qui répond au nom de Filo. Beaucoup plus directive que sa grande sœur, cette collection aborde de façon concrète les problèmes existentiels. Pourquoi je ne suis pas le chef? se demande Filou. La collection Les Petits Philozenfants qu'Oscar Brenifier anime maintenant chez Nathan fonctionne sur le même modèle. Le héros s'appelle Phil et il dialogue avec son doudou: Zof (!!!). «Pourquoi je ne fais pas ce que je veux?» demande Phil. Dans les deux cas toute aptitude à l'abstraction et toute pensée comparative sont compromises par ce passage au «je». L'anecdotique envahit le texte qui devient démonstratif ou tourne bien souvent court.

Les P'tits philosophes récemment paru aux éditions Bayard, compilation des rubriques du même nom de Pomme d'Api rédigées par Sophie Furlaud, met en scène de façon vivante quatre animaux aux caractères très typés et qui discutent allègrement de tout, de rien et à l'occasion de ce que ça implique d'être le chef. Pas de conclusion dirigiste dans cet ouvrage mais ce qui détermine les dialogues dépend plus de la psychologie des personnages que de la problématique qu'ils affrontent. Avec la collection Piccolophilo dirigée par Michel Piquemal chez Albin Michel, le propos se réduit encore et malgré toute la sympathie que nous inspirèrent ses Petites et grandes fables de Sophios, on regrette qu'il réduise aujourd'hui la philosophie à des recettes. Plus de recours aux fables ni aux mythes, plus de questionnement. Ce n'est pas au jeune enfant  qu'il s'adresse, mais aux parents qui découvriront dans Achète-moi la moto rouge les arguments nécessaires pour faire renoncer un bambin à acheter tout et n'importe quoi au supermarché. Tous les aspects du consumérisme sont passés en revue, avec justesse, mais ce livre relève plus de l'éducation à la citoyenneté, du livre de morale et de la leçon de choses à l'ancienne que de la philosophie.

Parce qu'elles s'adressent à de jeunes enfants ces collections font le choix de simplifier à outrance le raisonnement et ne prennent plus le risque d'étonner. Y prend-on vraiment l'enfant au sérieux?

Dans le même temps une nouvelle collection naissait chez Gallimard Jeunesse, destinée aux plus grands, Chouette penser, dirigée par Myriam Revault d'Allonnes. Celle-ci tient ses promesses car on y pense et on y fait penser. Si notre préférence va au titre écrit par Pierre Péju Le Monstrueux, superbement écrit et nourri de références si nécessaires aux mythes, le dernier titre paru C'est pas juste, dû à Céline Spector, joue lui aussi vraiment le jeu du questionnement philosophique. Cela pourrait nous aider à conclure que parler philosophie avec les très jeunes enfants est bien difficile, voire impossible et que mieux vaudrait y renoncer que d'écrire des livres inaboutis, insatisfaisants. D'autant plus qu'à vouloir à tout prix donner des conseils, les auteurs de ces petits livrets tombent dans les travers de notre époque: manier l'injonction, exiger des enfants la  perfection qui a totalement déserté la vie politique, sociale et économique et leur demander  de sauver la planète en ne mangeant pas trop de bonbons, en achetant le moins possible, en écoutant l'autre avec respect. Comment y voir une réflexion philosophique?

Heureusement  il y a les albums de fiction qui savent mettre en scène la complexité du monde et continuent d'alimenter vaillamment le grand questionnement des jeunes enfants. Alors pour finir laissons place à un album paru en cette fin d'année, que l'on peut lire aux jeunes enfants et qui les fera sourire, rêver, penser. C'est Le Roi et la mer de Heinz Janisch et Wolf Erlbruch: vingt et une petites histoires traduites de l'allemand par Marion Graf, paru à la Joie de Lire. Vingt et une petites histoires, souvent dialoguées où ce petit roi, enfant à la couronne ou trop grande ou trop petite et dont le besoin de pouvoir  est impossible à contenter, se mesure à l'immensité du monde et à la belle force tranquille des éléments. Grand ou petit? Faible ou fort? Puissant ou misérable? Intranquille ou apaisé? Chacune de ces petites histoires entre en rebond avec les grands questionnements existentiels et répond avec subtilité à la question à laquelle se sont mesurés difficilement les livres cités plus haut: Qui est le chef? Les illustrations de Wolf Erlbruch, minimalistes, incarnent la posture de ce petit roi, déchiré entre affirmation de soi et humilité face à la puissance de la nature.

«-Je suis le roi, dit le roi.

La mer murmura une réponse.

-Je sais, dit le roi.

Il resta silencieux et pensif.

-Je sais, marmonna-t-il.

Puis il écouta le murmure, longuement.»

 

Claude André, librairie L'Autre Rive

 

 

 

 

 

 

 

 

* in Dictionnaire du vocabulaire philosophique de Lalande, édité aux PUF.

 

 

 

 

 

 

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