20 mai 2010
Il est parti, Philippe Bertrand
Avec une drôle de casquette,
Toujours fichée sur sa bonne tête…
Tiens, c’est comme ça que je voudrais commencer ce billet. Mais ça nous entraînerait trop loin et je suis trop triste pour faire dans le sautillant.
Il est parti Philippe Bertrand.
Je pense d’abord à ses proches et à leur douleur. Je voudrais leur dire je ne sais pas quoi et je ne sais pas comment. Et je me dis aussi que d’autres que moi parleront mieux et plus légitimement de Philippe Bertrand, mais j’ai trop peur qu’on ne le fasse pas ici, ou pas assez ou pas à temps.
J’ai rencontré Philippe au début des années 1990, alors qu’il avait déjà derrière lui une grande carrière de dessinateur, illustrateur, décorateur, designer et artiste plastique. Il se lançait alors dans une nouvelle aventure : la réalisation de sa série de dessins animés : “Central Building”. Nous avons travaillé quinze mois ensemble entre Paris et Berlin (qu’il me fit découvrir) et l’on s’amusait depuis à se rencontrer par hasard dans les rues de Nîmes.
On vous dira que Philippe Bertrand était gentil. C’est vrai. Son sourire était franc et son regard toujours pétillant. Il me faisait rire tous les jours, plusieurs fois par jour. Et il avait une façon de dire bonjour qui apprivoisait tout le monde instantanément.
Je l’ai vu en colère pourtant quand un animateur lui avait salopé tout un épisode, furieux, vert de rage même. Mais il comptait sur moi pour virer le gars car il en était incapable.
On vous dira donc aussi que c’était un être sensible. C’est vrai. Discret et observateur, il savait lire les peines et partager les joies. Des gens qui n’y connaissaient rien aux cartoons et qui voulaient en faire j’en ai vu des foules, mais Philippe Bertrand est bien le seul que j’ai vu réussir à faire ce qu’il voulait. Parce que, sous son air de rien, il savait ce qu’il faisait. Il savait à quoi il tenait, il savait ce qu’il lâchait quand il lâchait quelque chose et il a toujours surpris ceux qui ricanaient.
On vous dira qu’il était travailleur. C’est vrai. C’était un acharné. Combien de fois m’a t’il remis au petit déjeuner un story-board tout frais qu’il avait crayonné une partie de la nuit dans sa chambre d’hôtel, alors qu’on s’était quitté tard la veille après le dîner (un canon et douze gauloises) ? Combien de fois l’ai-je abandonné à des pas d’heures, épuisé alors que lui se relançait avec un café (le 93eme ) ?
On vous dira qu’il avait du talent. Et c’est vrai. Moi je ne suis pas assez connaisseur en bande dessinée pour récompenser ses albums, mais je l’ai vu travailler. Je l’ai vu rassembler tous les éléments de ses épisodes et les recomposer comme ce n’était pas du tout prévu mais avec génie (toujours avec son sourire qui là, paraissait presque narquois). À la couleur, c’était un maître et j’ai rarement vu quelqu’un qui n’avait jamais touché une souris auparavant comprendre aussi rapidement et aussi profondément l’infographie.
On vous dira qu’il était exigeant et c’est vrai. Bon sang qu’est ce qu’il pouvait être pénible Philippe par moments ! Il mettait de la perfection dans des détails que personne ne comprenait et il faisait refaire jusqu’à ce qu’il ait exactement ce qu’il voulait et qui nous apparaissait alors comme une évidence. Un artisan, un orfèvre. Et jamais, non jamais on ne lui en voulait longtemps de nous avoir fait tourner en bourrique.
Parce qu’il avait une bonne tête
Sous sa drôle de casquette !
Philippe Bertrand a publié entre autres « Les Petits Riens » avec Elisabeth Brami. Et bien voilà, ce billet, ce sont mes Petits Riens de Philippe Bertrand, des petits riens qui resteront de grands moments.
Merci Philippe.
Joël (720 lignes)
Publication initiale de ce etxte : blog http://lecomptoirdelabd.blog.lemonde.fr
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