09 décembre 2009
Sylvaners (de Jennifer Dalrymple - extrait n°3)
En écho au sommet de Copenhague (histoire de leur envoyer des ondes positives), voici sur trois jours trois extraits du dernier ouvrage de Jennifer Dalrymple, Sylvaners (éd. Patte d'Ourse)
Partie III-Ch.4
Zoya marchait à grandes enjambées. Elle goûtait l'air frais, savourait sa liberté. Pour la première fois elle partait de son plein gré.
Elle sentait que sa destinée était entre ses mains, palpable comme de l'argile qui ne demande qu'à être modelée.
Elle allait affronter de grands dangers, et cependant elle souriait. Confiante.
Ken-Shi lui avait indiqué la direction à prendre pour atteindre la gare la plus proche, à trente kilomètres au nord. Il lui avait proposé de l'accompagner à cheval mais elle avait refusé. Elle n'avait qu'une envie, se retrouver seule avec Fawyden.
Lui, marchait à ses côtés, en silence. Il trouvait ce paysage dépourvu d'arbres bien étrange. Il se demandait comment des gens pouvaient survivre sur une terre aussi peu fertile.
Le Sylvaner marchait les yeux grands ouverts, jamais encore il n'avait vu un horizon si vaste, un ciel si grand.
Le sol ne semblait couvert que d'herbes encore flétries.
Il s'arrêta, s'accroupit, et posant ses deux mains à plat sur le sol humide, il écouta.
Zoya vit le visage de Fawyden exprimer la surprise, puis le ravissement.
- Beaucoup vie, ici ! dit-il, réconforté. Frugho', Aibra, Alü, Merg...
Il ferma les yeux à nouveau et sentit autour de lui la présence de la saïga, de l'écureuil, du serpent, de l'aigle doré et de millions d'insectes qui parcouraient la terre tout juste dégelée. Il tendit l'oreille et fit signe à Zoya de s'abaisser. Le dos courbé, se déplaçant sans un bruit à ras du sol, il avança de quelques mètres. Zoya le rejoignit de la même manière. Fawyden pointa son doigt vers un nid posé à même la terre entre les graminées. Trois oisillons les fixèrent de leurs yeux jaunes aux paupières épaisses et ils ouvrirent des becs immenses attendant des visiteurs quelque chose à manger. Fawyden et Zoya s'en amusèrent puis ils s'éloignèrent pour ne pas inquiéter les parents qui allaient revenir avec des insectes ou quelque ver.
Le jeune An-Bharu découvrait un monde tout autre que celui de la forêt.
Malgré l'absence d'arbres et d'arbustes la vie grouillait aussi.
- Yé yé ! s'exclama-t-il, autre, bon !
Zoya lui sourit. Elle avait l'impression de vivre un rêve, côte à côte avec Fawyden.
Mais elle n'oubliait pas sa promesse. Elle n'oubliait pas Öttar qui avait déjà dû recevoir sa dose de coups et de calmants.
Le soir tombait lorsqu'ils virent au loin les lumières d'une ville. Une route les rattrapait sur la droite mais ils continuèrent à s'en tenir éloignés.
Ils firent une pause et réfléchirent à la manière dont ils allaient rejoindre Kadrapolis. Pour Zoya cela ne faisait aucun doute, il faudrait prendre le train. C'était risqué cependant.
- Il faudra faire attention, ne pas nous montrer s'il y a des policiers. Et le contrôleur dans le train doit avoir mon signalement lui aussi.
Zoya réalisa qu'elle n'avait même pas d'argent pour le billet.
- Meedhu Zoya, dit Fawyden, Od tal'eïs... sentir glace.
- Sentir glace ? Je n'ai pas froid !
Fawyden secoua la main. Il cherchait comment se faire comprendre. Les mots pouvaient avoir plusieurs significations, et leur sens était différent d'une langue à l'autre.
- Syé,et il lui fit signe de le regarder.
Les traits de son visage, de son corps tout entier devinrent troubles, fondirent. Il disparaissait ne laissant percevoir de sa personne qu'un fin contour lumineux ...
- Tu deviens transparent ... comme la glace ! Comprit Zoya.
- Mais moi je ne peux pas, je ne suis pas An-Bharu.
Fawyden réapparut et son visage faisait une grimace.
- Tu Ovi ! dit-il en haussant les épaules.
Zoya n'aimait pas être appelée ainsi, elle trouvait ce mot terriblement méprisant.
- Non, pas Ovi... Humaine. Dit-elle en se désignant avec fierté, Ümani !
Fawyden sourit de toutes ses dents. Zoya venait d'inventer un mot pour le Bha-Bharu.
- Dé, Ümani ! Tu Zoya, es né Ovi, tu Ümani es !
Il prit la main de Zoya dans la sienne et lui rappela comment le Gweimodhro pouvait aller de l'un à l'autre. Si cela était possible, il lui était également possible de devenir transparente.
- Tal'eïs, comme la glace... murmura-t-elle en fermant les yeux.
Zoya visualisa son corps, sa personne, de la tête jusqu'aux pieds... puis doucement elle s'imagina aussi transparente que la glace la plus fine.
Elle s'en persuada.
Tout simplement.
Et y parvint.
Ils entrèrent dans la ville. C'était un univers de néons blafards. Dans les habitations sans âme de tôle et de béton, s'entassaient des ouvriers sans illusion. Des exilés de la vie. Les gens erraient dans la rue centrale, large et poussiéreuse. Ils se retrouvaient dans un salon de thé enfumé ou autour d'une grande table pour partager leur pitance, les yeux rivés sur une télévision abrutissante.
Aucun d'entre eux ne vit le Sylvaner recouvert de tatouages, ni cette fille de treize ans habillée comme une Chugyak. Les regards ne se posaient pas sur eux, ils passaient à travers eux.
Zoya, comme Fawyden, était tout simplement invisible.
- Tal'eïs, Tal'eïs, se répétait-elle comme une incantation.
Ils arrivèrent à la gare. Il n'y avait pas grand monde.
Dans moins d'une heure un train allait s'arrêter ici et repartir vers Kadrapolis.
- C'est ce train que nous devons prendre, dit-elle en Bhag'hou à Fawyden, mais je n'ai pas d'argent...
- Quoi argent ?
Elle soupira, c'était un peu long à expliquer.
- Ce sont ces bouts de papier que les gens ont dans leur main. C'est pour acheter un billet, pour le train...
- Quoi billet ? demanda-t-il encore.
Zoya soupira de nouveau.
- Si j'arrive à rester transparente, le contrôleur ne me verra pas...
Fawyden voulut demander ce qu'était le contrôleur mais il sentit que cette information ne lui servirait pas à grand-chose.
Le train entra en gare. Des voyageurs en descendirent, d'autres y montèrent. Zoya et Fawyden se firent une place sur un amas de bagages.
Le train se mit en branle, il repartait. Peu après le contrôleur fit son premier passage, il ne tourna pas même la tête dans leur direction.
- C'est extraordinaire... murmura Zoya.
- Ovi voir rien du tout... répondit Fawyden amusé.
Comme Zoya lui lança un œil noir il s'empressa d'ajouter, Ümani voir tout...
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