07 décembre 2009
Sylvaners (de Jennifer Dalrymple - extrait n° 1)
En écho au sommet de Copenhague (histoire de leur envoyer des ondes positives), voici sur trois jours trois extraits du dernier ouvrage de Jennifer Dalrymple, Sylvaners (éd. Patte d'Ourse). L'histoire : Dans la grisaille de Kadrapolis, Zoya, une adolescente, contemple avec tristesse la société qui l'entoure. Elle se sent perdue, étouffée et brisée par les lois autoritaires du pouvoir en place. A l'abri dans les feuillages d'une des dernières forêts vit un jeune garçon, Fawyden, dont le peuple mystérieux reste invisible aux yeux des hommes. Menacés tout autant que les arbres auxquels ils ont intimement lié leur existence, ils sont les détenteurs d'un secret oublié... Rien ne semble prédestiner ces deux êtres à se rencontrer. Pourtant la magie que la vie va déployer pour enrichir leurs existences dépasse toute imagination humaine. Quels passages vont-ils devoir ouvrir, dans quels abysses devront-ils se plonger... et pour quel futur ?

Partie I - Ch.2
Lorsque Zoya ouvrit les yeux, elle vit le visage pointu et le regard étonné d'un petit garçon. Elle vit aussi le regard pointu et étonné d'un petit animal roux perché sur l'épaule du garçon. Zoya regarda l'enfant à son tour et lui sourit. Le petit garçon sursauta et partit à toute vitesse en criant :
- Yeu... yeu neu syé !
- Quel enfant étrange... se dit Zoya. Quel endroit étrange.
Elle se demanda où elle était. C'était une maison, ou plutôt une hutte, aux parois arrondies et de peu de hauteur, faite de branches tressées comme un panier. Il y avait une ouverture ronde par laquelle était sorti le garçon, l'épais rideau en était resté entrouvert. Zoya vit des arbres dans la lumière du jour. Un oiseau entra, alla s'abriter dans un recoin derrière une branche épaisse.
Au centre de la pièce un poêle en pierre de lave noire diffusait une agréable chaleur. A côté, dans un panier deux fouines se tenaient enlacées.
Ses parents étaient étendus à côté d'elle. Ils dormaient profondément, respiraient doucement. Tous trois étaient allongés sur des tapis, à même le sol, mais étonnamment, ce n'était pas inconfortable.
Zoya fut surprise par l'intensité des odeurs. Des odeurs chaudes, rondes, un peu fauves mais émouvantes... Chaque chose avait une odeur, les murs et le sol aussi.
Elle vit que ses mains étaient soigneusement enveloppées de feuilles. Elle porta un des emplâtres à son nez et s'étonna de ce que même un pansement pouvait embaumer ainsi.
Les mains de sa mère étaient enveloppées de la même manière. Quelqu'un avait pris soin d'eux. Qui les avait amenés là ?
Un petit rideau s'ouvrit, laissant apparaître une autre ouverture arrondie, au ras du sol. Une fillette d'une dizaine d'années entra en s'accroupissant. Le petit garçon à l'écureuil se glissa derrière elle. Une autre fille, adolescente, entra à son tour et referma derrière elle le rideau.
Zoya s'était appuyée sur les coudes pour les regarder s'approcher. Les enfants s'étaient redressés mais ils avançaient avec prudence, ne quittant pas le regard de Zoya.
- Sos neu syé... répétait le garçon.
L'adolescente lui fit signe de se taire.
La plus jeune s'agenouilla près de Zoya et la regarda avec attention.
Zoya fut saisie par le visage des enfants. Leur peau légèrement ambrée était recouverte de tatouages, de fins entrelacs formant spirales, vrilles et feuillages. Ils allaient au-delà du front, au-delà des paupières, jusqu'à l'intérieur des oreilles, ils descendaient dans le cou et Zoya vit qu'ils se prolongeaient sur les mains. Certainement, recouvraient-ils tout leur corps. Ces tatouages ne semblaient pas avoir été dessinés par des mains habiles, ils faisaient partie de leur épiderme, comme les taches de rousseur ou les grains de beauté.
Tous trois avaient les cheveux presque blancs, comme lorsque le soleil éblouit les yeux.
Ils étaient vêtus d'habits en cuir souple, cousus de telle manière qu'ils adhéraient au corps sans en entraver les mouvements. Par-dessus, ils portaient d'épais gilets de laine tissée, sans manche, ornés de fleurs et d'animaux stylisés, identiques à ceux des tapis qui recouvraient le sol. Leurs cheveux aussi étaient savamment tressés, mêlés d'un grand nombre de perles de bois, de pierres colorées, de coquillages, de plumes et de branchettes. Zoya ne pouvait s'empêcher de les contempler, elle qui n'avait jusque là connu que les uniformes gris et les coiffures strictes.
Rien de tout ce qu'elle voyait ici n'était en accord avec les directives du Parti, mais ça lui plaisait énormément.
- Où suis-je ? Demanda Zoya, qui êtes-vous ?
Surpris par ses paroles, sa voix, le garçonnet se cacha derrière la plus âgée des filles. L'adolescente qui pouvait avoir l'âge de Zoya, la regardait avec méfiance et restait à l'écart, mais la plus jeune lui sourit.
-Tu neu syé... Meedhu, Ovi.
- Co feï An spari tu...
Elle avait parlé à Zoya avec ces mots mais aussi avec son regard et ses mains mobiles comme deux papillons.
Zoya n'avait pas compris les paroles mais il était clair que l'étrange fille ne lui voulait aucun mal et qu'elle cherchait à communiquer.
- Je m'appelle Zoya... Zo-ya. Elle répéta son prénom en se désignant de l'index.
La fillette s'illumina et répondit de la même manière :
- Dhel
C'était son prénom et en montrant l'adolescente puis le garçonnet, elle dit :
- Drui-en, Adü.
- Dhel, Drui-en, Adü... Zoya répéta leurs noms pour s'en souvenir
Le petit garçon prenait confiance et toujours avec précaution, il s'approcha de l'étrangère.
Zoya lui sourit et il lui rendit son sourire.
- Adü, dit Zoya en regardant le visage pointu et ses yeux bruns, luisants. L'écureuil se cachait dans son habit, pas encore prêt à fraterniser.
Adü toucha la main de Zoya avec la même appréhension qu'il aurait eue à toucher une bête inconnue. Elle le laissa faire, alors du bout des doigts il effleura sa peau, puis il caressa son bras, son cou, sa joue...
- Tal Eïdi... dit le petit garçon en mimant de ses mains la forme d'un oiseau.
- Ovi tal g'orm ! fit la plus grande sans bouger de la pénombre.
Son ton avait été brutal, méprisant. Adü retira vivement sa main.
Dhel lança à son aînée un regard mécontent, elle n'avait pas l'air d'avoir apprécié ses paroles.
Le rideau s'ouvrit à nouveau et un autre garçon les rejoignit. Il avait une quinzaine d'années, et devait garder la tête ployée pour ne pas se cogner à la voûte de bois. Sur ses habits de cuir il portait un long gilet carmin et ses cheveux blancs mêlés de perles lui arrivaient au milieu du dos. Il regarda Zoya avec un sourire si lumineux qu'elle s'en sentit bouleversée.
- Fawyden, dit Dhel afin de le présenter. Puis elle dit au nouveau venu :
- Nâm es Zoya !
- Sa-lu, répondit-il en en agitant une main. Il s'agenouilla près d'elle.
Zoya pensa reconnaître un mot qu'elle connaissait et les trois autres enfants se regardèrent étonnés.
- Sa-lu, répéta Fawyden, bo-tan-n'è-spa ?
Zoya se retint de rire et elle répéta : - salut, beau temps n'est-ce pas ? Oui, très beau temps ! Tu parles ma langue ?
Fawyden semblait très content de lui alors que Dhel le regardait les yeux écarquillés et Drui-en lui lançait un regard noir.
- Neu syé ? lui demanda-t-il plus comme une affirmation, tu vois nous?
- Bien sûr que je vous vois... s'étonna Zoya, j'ai eu très froid mais mes yeux vont bien.
Fawyden rit et traduit aux autres les paroles de Zoya.
- Nous An-Bharu... Sylvaners !
- Et alors... ?
- Alors ? Nous invisibles !
Publié dans EXTRAITS D'OUVRAGES | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
|
Facebook







Écrire un commentaire
Vos commentaires seront publiés après validation par le modérateur, merci d'être patient !