20 novembre 2009

Marie-Louise Gay, princesse québécoise

Capture d’écran 2009-11-16 à 15.46.37.jpg[Jusqu'au 30 novembre, le blog de Citrouille publie des articles en rapport avec son numéro 54  (couverture : Davide Cali), disponible sur le stand de l'ALSJ du salon de Montreuil (C 02, 1er étage)]

Deuxième partie de l'interview de Marie-Louise Gay, dont vous pourrez lire le début dans le n°54 de Citrouille (par Alice Liénard, librairie Monet)

[…] La reconnaissance de soi, et de l'autre, passe par la différence, cela permet aussi de faire des liens.
Oui, et de pouvoir reconnaître des émotions comme la tristesse, la gêne, l'ignorance. Sacha parfois pose des questions et les enfants rient. Ils trouvent drôle qu'il pose de telles questions. Mais au même moment, reconnaissent qu'ils auraient parfois eu envie de poser les mêmes questions. Lorsque je leur lis les albums, je pose la question (de Sacha) et j'attends la réponse. Par exemple avec la question «d'où viennent les étoiles de mer?», un va me dire «bah, de la mer!», et là je continue «mais non, dit Stella, elles viennent du ciel, ce sont des étoiles qui sont tombées en amour avec la mer». Les enfants rigolent. Certains disent «impossible!» et encore d'autres restent silencieux, étonnés, rêveurs. Les enfants sont toujours dans le questionnement mais aussi dans l'ouverture vis-à-vis des réponses.

12.jpgVous parliez de la Chine, vous êtes traduite en Chinois. Qu'est-ce que cela vous fait?
Je suis traduite dans plus de vingt langues. Petit à petit, mes livres ont été traduits et au fil des ans j'ai rencontré des enfants qui parlent ces langues différentes. Cela me touche tellement de voir que ces livres parlent à tous ces enfants de langues, de cultures, de traditions différentes. C'est un cadeau incroyable! J'ai lu mes livres en Chine avec une interprète devant une centaine d'enfants de sept/huit ans. L'interprète a suivi mon intonation, mon rythme et lorsque je lisais, les enfants ne la regardaient pas, ils me regardaient car je donnais le ton et je m'adressais à eux. C'était fabuleux, ils riaient, ils étaient étonnés et éberlués. Tout comme les enfants de Rimouski, Thunder Bay ou Vancouver. Il semble qu'il y ait quelque chose d'universel dans mes livres qui les touche. Je reviens toujours au même mot: l'émotion. L'enfant s'identifie avec les préoccupations, les questionnements, les hésitations, les joies et la détresse des protagonistes de l'histoire quelle que soit la langue qu'ils parlent.


nlc000522-v6.jpgEn ce qui concerne votre album Quand Stella était toute petite, je n'avais jamais imaginé que Stella puisse l'avoir déjà été!
Quand j'étais enfant cela m'intriguait tellement de voir mes personnages préférés tout petits, comme Babar. Je trouvais cela hilarant de le voir petit. Et puis les enfants me demandaient toujours comment Stella était lorsqu'elle était petite. Ce qui était important pour moi c'est de souligner comment l'imagination, la créativité de Stella était déjà là à sa naissance. Tous les enfants se développent différemment. En lisant Quand Stella était toute petite, l'enfant peut comprendre qu'il peut voir le monde à sa manière, que toutes les façons sont bonnes. D'ailleurs avec la série Stella, j'ai voulu ouvrir des portes aux petits lecteurs d'images. L'enfant lit les images, et y découvre beaucoup de choses qui ne sont pas mentionnées dans l'histoire. C'est comme si je m'adressais directement à l'enfant sans passer par l'adulte-lecteur.

Comment travaillez-vous au niveau des illustrations et des dialogues. Cela relève-t-il de l'instinct aussi?
Je travaille beaucoup sur le rythme sans tomber dans le langage de bébé, et dans le trop poétique. C'est extrêmement difficile. Je peux passer des jours sur deux phrases pour trouver le mot juste, le rythme, l'intonation, sans tomber dans une parodie du langage enfantin. Comme mes livres sont souvent lus à voix haute, il est important aussi que le rythme soit travaillé. Donc, lorsque je travaille mon texte je le lis à voix haute car je veux imposer un rythme. Autant dans l'illustration où j'emmène le lecteur à voir certaines choses, où je dirige son regard, autant je dois aussi le faire dans les mots, les phrases et le rythme afin que le lecteur ne se prennent pas la langue dedans.

Je vois dans votre atelier Les Loups d'Emily Gravett, une affiche de Wolf Erlbruch. Qu'est- ce qui vous attire chez un illustrateur et avez-vous des noms en particulier en tête?
Un album jeunesse n'est pas qu'illustrations et n'est pas que mots. Souvent d'ailleurs, les deux ne collent pas, ne s'enrichissent pas et ne font que se côtoyer. C'est pourquoi parfois j'ai tendance à moins aimer un livre lorsque l'un ou l'autre, les illustrations ou le texte, domine. Un bon livre d'images atteint un équilibre. Par exemple, Wolf Erlbruch, est un de mes illustrateurs préférés. Mais je considère que ses livres ne sont pas toujours pour les enfants. L'Atelier des papillons est magnifique mais pour moi c'est un livre pour artistes. Kveta Pacovska aussi est incroyable. Son petit chaperon rouge est fabuleux! Mais comment un lecteur conventionnel, c'est-à-dire un adulte habitué au conte classique de son enfance, lira-t-il ce conte à un enfant?  Il y a un grand débat: faut-il que les enfants soient exposés à  tout les styles d'art et d'écriture? Ou ne doivent-ils que lire des livres qui sont évidemment destinés qu'aux enfants? Évidemment, plus un enfant à accès à la différence, à l'originalité, à l'étonnant, plus sa vision du monde s'enrichit. Mais d'abord il faut se questionner: à quoi ont-ils vraiment accès comme livres et quels livres seront préférés et choisis par leurs parents? Est-ce qu'un adulte se donnera la peine d'explorer un monde visuel éclaté avec un enfant? Sur mon île, sans me comparer à Pacovska, est dans cette veine de livres destinés aux artistes. Il est éclaté et surréel. Ce livre exige une lecture différente, l'enfant doit être accompagné par un adulte ouvert à explorer toutes les dimensions de l'histoire et de l'art qui l'accompagne.

Il y a la question de la  médiation. En tant que libraire on se questionne souvent sur certains ouvrages: à quel lecteur le  recommander? Et on est souvent étonné. L'album permet une liberté exceptionnelle. Ce qui est important aussi, c'est la liberté du lecteur, il va choisir ou pas
Si on compare mes deux livres, Sur mon île et Stella, étoile de la mer, on voit que l'un est une exploration graphique, théâtrale et surréaliste de la mer, où l'artiste s'est permis d'utiliser la mer comme le théâtre de toutes les folies, de toutes les absurdités; l'autre est une histoire toute simple de deux enfants qui découvrent la mer, curieux, enthousiastes, ils explorent ce milieu naturel avec créativité et émotion. Voilà deux manières complètement différentes d'explorer un même sujet. Qui, des adultes ou des enfants aura envie d'explorer un album éclaté ou de se laisser bercer par une histoire aux repères à la fois familiers et poétiques? Pour répondre à votre question, le libraire ou la bibliothécaire ont un rôle important: il ou elle doit raconter le livre, séduire le lecteur adulte ou enfant. Mais en fin de compte, c'est l'enfant qui accrochera ou pas... qui exigera ou pas la relecture joyeuse soir après soir. D'ailleurs, pour moi une des grandes joies d'être auteur/illustrateur est d'avoir un lien privilégié avec les enfants, de voir comment ils réagissent lorsque je fais des animations ou lorsqu'ils montent des projets autour de mes livres. Les livres ont une continuité dans la vie d'un enfant et aussi dans celle des adultes. Les adultes viennent me rencontrer en me disant «Stella c'était moi, petite!», «Sacha c'est moi!». Quel cadeau extraordinaire!

Cette capacité à toucher, à rassembler des publics différents, est selon moi, ce qui fait la différence.
Lorsque je crée un livre, je ne pense jamais au lecteur, ni à son âge. Je m'asseois à ma table et j'écris... C'est évident qu'à un certain moment je me rends compte que j'écris et illustre pour des enfants un peu plus jeunes ou au contraire, mon texte s'allonge, prend des détours et finalement devient un roman. Mais j'écris aussi pour moi, je dois aussi rire, m'amuser, m'émouvoir.

Quelles lectures vous ont marquées enfant?
Babar m'est resté comme un des livres les plus engageants, les plus captivants. J'avais une fascination pour Babar et Célestine (Céleste: Célestine c'est la souris!!!), ces éléphants fort attachants, qui découvrent la civilisation urbaine. Mais, je pense à un livre que j'ai retrouvé à la bibliothèque: Capitaine Pat. Ce livre m'avait tellement touchée et lorsque je l'ai revu, quelques trente ans plus tard, j'ai trouvé les illustrations sirupeuses et le texte banal, sans aucune émotion. J'ai été tellement surprise, c'est un livre que j'adorais. Ce qui me m'a vraiment marquée ce sont les BD que je lisais lorsque j'étais adolescente: F 'Murr et son Génie des Alpages, Gotlib, Le Concombre Masqué, Brétecher, la revue Pilote, etc. J'ai d'ailleurs été très influencée et inspirée par ces créateurs tant au niveau des textes que des images.

Et comment voyez-vous l'évolution vers le livre numérique?
Il y a trois ans j'aurais dit, un peu comme tout le monde, «Mais voyons donc, c'est encore très loin». Mais, lorsque je faisais mes bagages pour aller en France cet été et que je mettais huit livres dans ma valise, je me disais que cela ne serait finalement pas si bête! Il faudra voir comment tout ça évolue. Si c'est une façon d'emmener plus de gens à lire, pourquoi pas? Mon travail restera le même: créatrice, artiste, écrivaine.

Les habitudes de lectures vont changer, mais les créateurs seront toujours là.
Il y a énormément de questions par rapport à tout ça. Est-ce que le livre sera vu de la même manière? Est-ce que la qualité de l'écriture va changer? Va-t-on écrire différemment pour accommoder ce genre d'outils? Probablement. C'est intéressant de voir évoluer ça. Je continuerai de travailler de façon manuelle, avec mes pinceaux, mes couleurs, mes collages j'adore ça, je ne vais pas changer. Cela ne m'apporterait rien de plus. Roselyn Rutabaga a été crée de manière si viscérale, si dynamique. Pourquoi essayer d'imiter du papier déchiré? D'ailleurs, j'écris tous mes textes à la main et plusieurs fois, jusqu'à ce que je sente que cela coule fluidement et ensuite je transfère mon texte sur ordinateur. Donc je fait tout à la main, et je suppose que ça fait partie, encore une fois, de cette solitude dont j'ai besoin pour créer. Je dois être complètement plongée dans ce que je fais autant dans la solitude, dans la concentration que dans le temps que cela prend d'écrire à la main, de découper, d'essayer, de recommencer, d'explorer. C'est mon processus créatif.

C'est une façon de moduler soi-même le temps?
Oui, il faut que je sois dans ma bulle.

Si vous deviez associer l'illustration, l'écriture à un des cinq sens, lequel cela serait-il?
Quand je commence un nouveau projet c'est comme si je plongeais dans l'eau. J'aime beaucoup l'eau, être sous l'eau, la lumière qui s'y immisce, le silence, les couleurs feutrées. C'est à la fois un monde en soi mais transparent vers la vie extérieure. J'associe mon illustration, mon écriture, à une immersion dans l'eau. Les cinq sens sont en éveil.

Dans la mer?
Dans un grand lac, parce que la mer est trop agitée.

Et si vous rencontriez Stella au coin de la rue, que lui diriez-vous?
[Silence.] Cela serait comme rencontrer mon enfant. Je la prendrais par la main. On n'aurait pas besoin de se parler, on se connaît si bien. [Une libraire et une auteure les yeux un peu humides...] Après avoir créé Stella, étoile de la mer, j'avais une telle peine de ne plus vivre avec Stella et Sacha au jour le jour. Il y avait quelque chose qui me manquait mais je ne pouvais pas vraiment le nommer. L'hiver suivant la sortie automnale de Stella, étoile de la mer, un jour où je me promenais dans un parc à Montréal, une superbe journée, il neigeait à gros, gros flocons, et tout d'un coup, j'ai vu Stella qui regardait la neige tomber. Sacha, tout emmitouflé lui tenait la main. Il avait de grands yeux ronds. J'ai écris cette histoire en quatre jours. Je crois que je l'attendais...

Propos recueillis par Alice Liénard, librairie Monet

Marie-Louise Gay est née à Québec en 1952. Elle étudie à l'Institut des arts graphiques de Montréal et au San Francisco Academy of Art College. D'abord illustratrice éditoriale, elle dessine pour des revues telles Saturday Night, Actualité, Châtelaine, Psychology Today et Mother Jones. Elle est aussi directrice artistique et de production aux éditions La Courte Échelle pendant deux ans (1981-1982). Elle est, entre autres,  l'auteure de  Magie d'un jour de pluie (Héritage, 1987), Mademoiselle Lune (même éditeur, 1992), Princesse Pistache (Dominique et Compagnie, 1998), Sur mon île ( Éditions Milan, 2000), la série Stella et Sacha (Dominique et Compagnie, 1999-2006). Marie-Louise Gay a enseigné l'illustration à l'Université du Québec à Montréal (UQAM), de 1981 à 1989, et elle continue de donner des ateliers, des lectures et des conférences sur la littérature pour enfants et l'illustration à travers le Canada, les États-Unis et l'Europe. Elle remporte à plusieurs reprises le Prix du Gouverneur général du Canada, notamment en 2000 pour Beurk! Une histoire d'amour (Yuck, a Love Story, Editions Stoddart, 2000). Elle reçoit le Prix du livre M. Christie et le Prix Ruth Schwartz en 2000 pour Stella, étoile de la mer (Dominique et Compagnie, 1999). Le Prix Alvine-Bélisle lui est décerné en 2006 pour Stella, princesse de la nuit (2004). Marie-Louise Gay a également été en nomination pour le Prix Hans Christian Andersen (2004) ainsi que le Prix Astrid Lindgren (2005-2006).

 

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