13 mars 2010
Davide Cali
Interview de Davide Cali, dont nous n'avions jusqu'à maintenant publié que l'introduction sur notre blog - Pour lire l'interview, cliquez sur "lire la suite" au bas de l'introduction (interview réalisée par Silvia Galli, librairie Chat Perché)

Davide Cali est un jeune artiste italien dont la créativité s’exprime dans des domaines variés. Auteur de Bandes dessinées, il publie ses illustrations dans des revues et des journaux en Italie, notamment dans Linus. Il écrit des pièces de théâtre et des scenarii, des contes très brefs, il organise des expos virtuelles, des séances de lecture à partir du matériel accumulé pour la création de ses albums. Il est aussi passionné de musique rock, comme en témoigne la petite collection de guitares posées sur le sol de sa pièce atelier - il cherche à former un groupe. Son travail en littérature jeunesse est connu en France par ses albums parus chez Sarbacane, où il publie en tant qu’auteur depuis 2004. En 2005 il a reçu le prix Baobab pour Moi, j’attends, illustré par Serge Bloch. Ses histoires s’adressent aux enfants de manière tendre et drôle, faisant appel à leur imaginaire ancré dans la vie quotidienne: un univers où prennent vie, tour à tour, mamans robots, amis éléphants, chiens rêveurs et aubergines transformistes. Il sait aussi parler de sujets graves, comme la guerre (L'Ennemi). Il sait émouvoir, avec poésie et humour les lecteurs de tout âge en parlant de la vie qui passe (Moi, j’attends) et des pépites de joie qu’elle réserve (J’aime t'embrasser). Pour Bayard, il publie des bandes dessinés dans «Mes premiers j’aime lire». Sous le pseudonyme de Taro Miyazawa, il vient de faire paraître en septembre 2009 aux éditions Illustrissimo Le premier jour de classe, illustré par Nodar (Arnaud Boutin). Enfin, depuis 2009 il écrit sous le nom de Daikon, dans L’Echo des savanes, les textes des vignettes Adam (et Eve), dessinés par Bob (Yannick Robert).
Sollicité par courrier, il a répondu à quelques questions sur son travail et confié à Citrouille des extraits des journaux de voyage qu’il rédige lors de ses séjours en France. Ces échanges par écrit ont vite suscité l’envie de découvrir cet artiste dans son milieu, chez lui, en Italie. Ce qui advint en août dernier: une rencontre très riche, dans la pièce atelier de son nouvel appartement, dans les environs de Gênes. Malgré la chaleur estivale, la discussion se poursuit longtemps, à bâton rompu, en feuilletant les originaux de ses albums et des petits livres inédits dont il se sert pour ses animations avec les enfants. Des photos défilent sur l’écran de l’ordinateur, tandis qu’on évoque les relations avec d’autres auteurs et illustrateurs, plus faciles et spontanées en France qu’en Italie, où la crainte de se faire voler des idées ou de dévoiler les termes des contrats avec les éditeurs poussent à un certains formalisme. L’admiration pour la France transparaît également à travers l’appréciation de l’ensemble du paysage éditorial italien, que Cali juge vieillot, conformiste, peu enclin à prendre des risques. Elle s’affiche, enfin, dans l’admiration pour des auteurs français qu'il considère importants dans sa formation: Strondheim et Sfar, pour la bande dessinée, Ungerer pour les albums jeunesse.
SYLVIA GALLI: Tu as commencé ton travail d'auteur par la BD. Comment, de la BD, es-tu passé à l'écriture de livres pour enfants? Était-ce un intérêt pour des thèmes ou des histoires en particulier? Ou plutôt le choix d'un mode d'expression où l'image a aussi une place importante?
DAVIDE CALI: J'ai fait trois rencontres importantes avec la littérature jeunesse avant d'en devenir auteur. La première, pendant mon service civil. J'ai travaillé dans une bibliothèque spécialisée jeunesse et pendant cette période j'ai découvert beaucoup de livres. La deuxième rencontre, l'année d'après: j'ai travaillé dans la rédaction d'un mensuel qui s'occupe de littérature jeunesse. Mais à cette époque là, je ne pensais pas faire moi aussi des albums illustrés ou écrire des romans pour les petits. Il y avait déjà des auteurs et des illustrateurs que j'adorais, mais moi, j'étais un dessinateur BD et je ne voulais que faire ça. Je ne sais pas quand j'ai changé d'avis. Peut-être avec la troisième rencontre. C'était lors d'une exposition au Centre Culturel Français de Gênes. C'était en 1994 ou 95. Il y avait une sélection d'albums avec le meilleur des éditions jeunesse françaises. Avec cette exposition j'ai découvert les Éditions du Seuil, le Rouergue et beaucoup d'autres. J'ai compris qu'en fait, dans un album jeunesse, on pouvait tout raconter et je me suis aperçu que des histoires illustrées que j'avais dans ma tête et que je n'avais pas dessinées parce qu'elles n'étaient pas de la BD, étaient peut-être des albums jeunesse. Faire des albums illustrés ou des BD c'est, en effet, travailler sur les deux côtés de la même chose. C'est raconter des histoires avec un texte et du dessin. C'est différent si je fais un album ou une BD, mais dans les deux cas j'ai comme un «film» dans ma tête, l'histoire qui se déroule avec les images. Les images n'arrivent pas après. Elles sont déjà dans l'histoire parce qu'elles font partie de ça. C'est un peu une langue mixte, d'écriture-dessin, qui me plaît beaucoup. Même si aujourd'hui je dessine moins, je fais presque toujours le projet complet de mes livres, écrits et dessinés avec des croquis, pour mieux expliquer l'histoire. J'imagine déjà le style du dessin et ce que font les personnages.
Peux-tu expliquer comment l'auteur que tu es prend le pas sur l'illustrateur que tu es aussi, et comment ce dernier laisse la place à «un double»? C'est un choix délibéré, un choix de circonstance, un choix de l'éditeur?
Depuis 2001 (parution de mon premier livre non illustré par moi - c'était Mi piace il cioccolato dessiné par Evelyn Daviddi, publié chez Zoolibri, Reggio Emilia) j'ai partagé mon boulot avec plusieurs illustrateurs. Au début, Anna Laura Cantone a été la seule pour laquelle j'ai proposé mon travail d'auteur: j'avais préparé des histoires exprès pour elle et on les a présentées ensemble, à Sarbacane. Dans les autres cas, les illustrateurs m'ont été proposés par l'éditeur. Il faut dire que le plus souvent on ne se connaît pas, et que, souvent également, on ne se parle/écrit/rencontre pas pendant la réalisation de l'album. Je sais que c'est bizarre: tout le monde croit que nous, auteurs/illustrateurs sommes de vieux copains qui bossons ensemble! En fait, chacun de nous travaille chez soi - même si on peut devenir amis par la suite. J'ai rencontré Serge Bloch après la parution de Moi j'attends, Eric Heliot après notre quatrième album et José Saraiva cinq ans après qu'on ait publié mon premier livre français... Aujourd'hui, j'écris plus fréquemment pour des illustrateurs précis. Soit pour confimer les collaborations les plus réussies, celles avec Serge Bloch ou Eric Héliot par exemple; soit parce que Sarbacane me demande tout simplement si j'ai envie d'écrire pour tel ou tel illustrateur en particulier. C'est ce qui s'est passé pour Sonja Bougaeva. Sonja avait envie de bosser pour Sarbacane s'il y avait une bonne histoire pour elle. Moi je la connaissais pour Deux soeurs et j'appréciais beaucoup son style. Alors j'ai inventé une histoire pour elle.
Mais n'est-ce pas gênant pour les illustrateurs que tu accompagnes des textes de croquis?
C'est vrai qu'avec ces croquis, je suis un peu envahissant en tant qu'auteur! Surtout que parfois, au vu des esquisses des illustrateurs, je fais aussi des propositions de changement! La plupart de mes illustrateurs a suivi mes croquis, mais je n'oblige personne à le faire - ni même à les voir; Serge Bloch a un peu suivi mon story-board pour L'Ennemi, mais pour Moi, j'attends il a mené un travail complètement différent du mien (et j'en suis bien content, j'adore ce qu'il a fait sur ce livre!). Pour J'aime t'embrasser, j'ai lui ai donné simplement le texte. Pour mes albums italiens, je fonctionne de la même façon. Evelyn Daviddi et Anna Laura Cantone ont ainsi beaucoup suivi mes idées... mais c'est vrai que moi j'avais dessiné le story-board en pensant à leur façon de dessiner! En retour, les illustrateurs ont la liberté de mettre un peu les «pattes sur mon texte». Je travaille par exemple avec Vincent Pianina sur un roman BD pour lequel j'ai réalisé le story-board complet. Il a ensuite fait le sien. C'est un long boulot -70 pages- et il a commencé à ajouter des gags et des petits changements. Il s'est vraiment plongé dans l'histoire, il a bien compris l'esprit des personnages et leur caractère, et du coup il a envie de perfectionner l'histoire et les dialogues. C'est bien qu'il fasse ça. Je suis content de cela. Je ne suis pas du tout frustré.
Travailler avec de multiples illustrateurs, plutôt que de privilégier la création avec l'un d'eux, c'est important pour toi?
Oui, parce que ça me donne la possibilité d'exprimer mon imaginaire avec plusieurs styles. Chaque illustrateur a une façon personnelle de raconter son histoire avec les images. D'une manière générale, à propos de mon travail, j'ai compris que la chose que je préfère c'est changer. J'ai besoin de faire toujours quelque chose de différent. J'ai un tas de projets: romans, romans BD et albums illustrés avec des textes plus longs. Et aussi des projets pour les adultes. Tout est dans mon ordi. Je ne veux renoncer à rien. J'ai écrit des textes pour les comédiens, des court métrages, des chansons pour un group rock qui, à l'instant, n'existe pas encore. Petit à petit je vais tout faire. J'espère.
Tu travailles avec des éditeurs et des illustrateurs dans différents pays. Est-ce qu'il y a, d'un pays à l'autre, des différences de sensibilités, au niveau des textes et des graphismes, que tu considères un peu comme des marques de goût qu'on ne peut pas discuter?
Oui, chacun travaille à sa façon. Les éditions françaises sont encore, dans l'absolu, les plus ouvertes, sur tous les sujets, les formats, les genres d'histoires. Ça ne veut pas dire que je fais tout ce que je veux chez mon éditeur -il faut toujours s'entendre sur les livres- mais je ne suis pas a priori limité sur les sujets. En Australie j'ai découvert que j'ai un petit éditeur qui est un vrai fan de mon travail. Il a traduit cinq ou six titres parmi mes livres. Pour les allemands et les américains, ce que je fais est souvent trop bizarre. Même si j'ai plusieurs livres traduits dans ces pays. À propos de L'Ennemi, le premier éditeur américain intéressé voulait enlever les images avec du sang, et les parties les plus dures du texte. D'un commun accord Sarbacane, Serge et moi avons refusé. Le deuxième éditeur intéressé a demandé une réduction du livre, mais pour pouvoir le faire entrer dans sa collection. On a travaillé tous ensemble (Emmanuelle Beulque de Sarbacane à Paris, moi à Gênes -où j'habitais à l'époque- Serge et l'éditeur américain à New York) pour obtenir une nouvelle version sans toutefois rien enlever d'important à l'histoire. Pour ce qui est de L'Italie et moi ... mon travail est, encore une fois, trop bizarre et c'est pour ça que j'ai presque arrêté d'y travailler. Je n'ai gardé que deux éditeurs, même si c'est surtout avec l'un de deux, Zoolibri, que j'ai un rapport très fort, d'amitié et collaboration. De l'Italie il faut dire que c'est un pays encore très conditionné par la religion. Un tas de sujets sont tabou en Italie: le divorce, le sexe, l'amour, la mort. Les bouquins les plus intéressants sur ces sujets sont traduits d'éditions étrangères. Travailler comme auteur en Italie c'est plutôt limitant. C'est très difficile d'écrire avec une vraie liberté, sans toucher à quelque chose d'interdit.
Tes textes publiés en France sont-ils écrits directement en français? Lorsqu'il y a des traductions du français à l'italien, t'en occupes-tu personnellement?
Depuis quelques années, j'écris directement en français. Au début j'écrivais en italien et je me traduisais, mais je me suis aperçu qu'avec la traduction je changeais toujours un peu l'histoire, alors j'ai commencé à écrire en français. Sarbacane s'occupe ensuite d'adapter mon français, et souvent de me proposer des prénoms pour les protagonistes! Les prénoms français que je connais ne sont plus utilisés pour les enfants d'aujourd'hui... Pour remédier à ça, j'ai commencé à noter tous les prénoms quand je fais les dédicaces sur les salons! Pour ce qui est des albums français traduits en Italie, il n'y en a pas beaucoup. Arka m'a demandé le texte original de Papa sur mesure mais Emme, pour Moi, j'attends, a fait appel à un traducteur. Je crois que c'est parce qu'ils n'avaient pas compris que je suis italien!
En lisant tes journaux de voyage en France, on s'aperçoit que tu manifestes une certaine gêne, sur les salons, lors de rencontres avec un public adulte, alors que tu es toujours très heureux de te retrouver face à des enfants...
Oui, je dois dire que les adultes me mettent toujours un peu dans l'embarras. Surtout quand il s'agit de débat autour des livres. Je ne sais jamais quoi dire, que ce soit en Italie ou en France. Il est vrai que certains de mes livres sont pour tout le monde, sans limite d'âge. Mais d'ordinaire, je préfère mes lecteurs enfants. Ils sont toujours plus spontanés. Il suffit de se poser au milieu d'eux et tout de suite on parle! Et s'ils sont intimidés, c'est moi qui romps la glace et qui commence à raconter. J'aime ça. Avec les adultes non. Les présentations avec les adultes sont toujours un peu empesées. J'ai participé aussi à plusieurs rencontres avec le public adulte, même en France, mais je ne me suis pas amusé. Même quand elles sont complexes, il me semble que leurs questions sont plus banales que celles des enfants (qui se répètent toujours, certes, mais avec eux je m'amuse). En plus, moi, je ne sais rien du sens de l'écriture, des messages et de tant de thèmes un peu «élevés». Je raconte juste des histoires. Je me sens mal à l'aise à parler de littérature (surtout quand on me demande mon avis à propos du fait que la littérature et le plaisir de lire ne sont pas assez favorisés en France, alors qu'ils le sont beaucoup plus qu'en Italie! Par rapport à l'Italie, tout ce que je vois en France sur les salons et dans les rencontres avec les enfants dans les écoles, ça me semble un paradis!). Mis à part avec mes amis et collègues, je ne parle pas volontiers de mon travail. Cela me gêne. Je ne me présente jamais en disant: «Davide, écrivain!»
Propos recueillis par Silvia Galli, librairie Le Chat Pitre
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Commentaires
Petite pub en passant : Davide Cali sera présent au salon du livre de Limoges du 23 au 25 avril 2010...
Écrit par : Leslie | 13 mars 2010
Wow, très bon travail, merci de partager vos idées, et je partage moi aussi pleinement cette opinion. Permettez-moi d'insister, oui votre travail est vraiment excellent, une mine d'infos instructives. Ce site me donne envie d'en créer un également... j'espère que j'y parviendrai !
Écrit par : Seotons | 03 novembre 2010
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