08 novembre 2009

Tout cela sera balayé comme les boules d'asparagus devant le Bagdad café (Nadia Roman au SILA 09 - 7)

Nadia Roman est de retour au Salon du Livre d'Alger… Comme les années passées, elle nous offre ses chroniques, et nous l'en remercions.

Alger 31 octobre 09 019 (12).jpgBonjour,

Deux conférences aujourd'hui que je ne veux pas louper ; les auteurs en résidence en juillet et Anouar qui présente son roman, Le rapt. Je ne l'ai pas fini, un livre ni pour le soir ni pour le matin et je lis soir et matin... enfin un livre qu'on ne devrait pas avoir à écrire surtout, pas tant pour le lecteur que pour la véracité du fond. Cet auteur a à la fois le choix le plus noir et le verbe parfois si léger qu'on alterne à sa lecture, l'apnée et l'oxygène. En somme, un livre de plus qu'il écrit au péril de sa vie et de celle des lecteurs. Et il pèse lourd, ce qui fait que les séquelles peuvent également se traduire en lombalgies. Je ris pour faire genre -moi j'y arrive- mais pas tout le temps et dans longtemps encore, des images vives remonteront.

Je n'ai pas encore dit qu'Anouar Benmalek fait parti de mon tiercé d'écrivains à moi (aux côtés de Frédéric Musso, pied noir pas diaphane, encore et toujours grain de sable vif et à vif) (oui c'est un duo, mais je ne vais pas faire non plus le podium olympique même si le salon est situé sur un stade olympique, lui !) simplement son maniement de la langue me va, ses sujets malgré tout (je voudrais bien sûr qu'il n'en ait pas l'occasion) aussi. Il parle souvent de l'enfance, s'en étonne mais le constate. Sa nouvelle L'enfant du ksar* reste pour moi la plus belle lecture sur la perte d'innocence, la bascule discrète et inexorable qu'un enfant connaît certes, mais pas toujours dans de telles conditions, narrée avec une telle intensité.


La présentation de son roman est simple nette. Elle dit, il dit la schyzoparanoïdie du pays, pas avec moi donc contre moi. Il dénonce le mot « frère » qui lie du lien qui empêche. Il n'y pas de frères mais des concitoyens liés par un contrat social. Il écrit parce qu'il pense que la mémoire est volée, faite de mensonges, une mémoire pas construite. Il parle de la puissance et la violence du pouvoir. Ils ont fait leurs preuves, référence à la bleuïte, signe que la pensée était depuis longtemps interdite. Il écrit en France, oui, pour être libre de dire. Le pouvoir n'appartient pas aux dirigeants, ceux qu'il nomme potentat, valeureux combattants de la libération. Mais pourquoi ne pas pouvoir parler de Mélousa ? Le pouvoir ne leur appartient pas, qu'avons-nous fait de ce pays ?

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Il répond à une question de la salle ; il a commencé à écrire parce qu'une étudiante lui avait dit qu'elle parlait sanscrit et faisait des photos d'art. Il a écrit pour lui plaire, des poèmes et des textes. Il a écrit et a appris ensuite qu'elle de son côté n'avait rien fait de tout ça, affabulatrice mais désirable qui l'a mené, de ses études de math à Ludmilla, son premier roman qui dénonçait alors le fonctionnement du pourvoir soviétique (il a fait une partie de ses études en Russie) et que le gouvernement d'alors, le livre diffusé dans les librairies algériennes, a critiqué puis interdit car ses propos étaient putativement source de conflit international. Ha Anouar, tu vas toujours écrire là où il ne faut pas !

Tout ceci est dit (et entendu) à Alger. Là non plus, je n'ai pas encore dit le pays du paradoxe (ho le joli mot). Parce qu'il répond à une question de la salle par un proverbe algérien (traduit) « nous sommes tous enfants de neuf mois », on est libre de tout dire, il n'y pas de triangle sacré, sexe religion politique. En se taisant, il y a tout de même des morts. Il faut tout dire, on est libre de tout dire, au risque que les constantes deviennent variables. Il est mathématicien aussi Anouar. Dans la salle une autre intervention, d'une enseignante et lectrice. Un certain état émotionnel a fait dériver le propos, elle qui liait les écrits récents d'auteurs pieds noirs ou appelés à ceux du rapt ; la conversation s'est poursuivie hors de la salle, il fallait que ces choses soient dites et expliquées pour être entendues de toutes parts.

Oui, j'ai pris des notes, c'est rare pour dire ici, mais je ne voulais pas me laisser emporter de même par le flot d'émotion et d'affect que ces propos ont fatalement (et salubrement) généré. Je ne voudrais pas non plus galvauder le mot -paradoxe- il en est bien ainsi pourtant. Venir dire ici, salle el Qods, que Le rapt a pour but la réparation symbolique des assassinats d'enfants, entre autres en Algérie. Ce grand gaillard, aux chemises foncées, grandes lunettes nez fin, tendance Darry Cowl, qui ne roule pas les R mais n'arrondit pas toutes les nasales, fils père prof, bouillonne explique crie, met en mots la douleur afin qu'elle soit dite dans un but de construction, déconstruction peut-être mais reconstruction certainement. Pas un tribun, un homme, un homme de sens.

Je n'ai pas respecté la chronologie, Anouar était avant cela à la tribune des auteurs en résidence, tous parlant à leur tour de leur expérience de juillet, leur ressenti, leur choix d'écriture sans contrainte. Des éclaircissements sont demandés quant à une « résidence surveillée » comme certains l'ont dit. On parle peu de littérature mais plus des conditions d'accueil fuse de la salle. Les auteurs présents n'ont eu aucune directive et ont chacun a écrit ce qu'il souhaitait. Il se trouve qu'ils ont pour la plupart parlé d'Algérie, d'Alger, de la vie des femmes et des hommes et de deux Lounes, l'un jeune garçon raconté par Alain Mabancou, l'autre Lounes, j'en parlais l'an dernier quand je l'ai rencontré, mémoire vive de la littérature, lecteur qui oralise puisqu'il est non voyant. Ce fut vraiment un plaisir de te retrouver là Lounes, et je faisais confiance à ta mémoire des voix et des personnes, pour m'associer immédiatement dans ton souvenir à Fabienne l'éditrice du Bec en l'air qui n'était pas là cette année. Je sais que ce long séjour de l'été algérien était une épreuve à tenter (et réussir) pour Yahia, qui a dit qu'il avait bu par ses pores son pays. Les auteurs africains ont relaté d'autres expériences de résidence, ailleurs ; ils y étaient invités car celle d'Alger était une première. Et les journalistes qui attendaient leur dictaphone à la main. Ensuite c'était Anouar, mais vous savez déjà.

Et ensuite des rencontres et des retrouvailles sur les poufs. Des parents attentifs, une grand-mère et sa fille qui reviennent faire lire à Célia et Nour (quel prénom magnifique) le livre acheté la veille et qui s'installent elles aussi, pour entendre la lecture. Oui c'était un moment assez magique pour moi, mais avec ce que je vous ai dit plus haut... il en reste dans mon frais souvenir une intensité générale et avec ce retour en jeunesse, une intensité particulière, intense porteuse d'espoir.

Jean-Pierre Han est aussi à  Alger ; il sortira dans Les lettres françaises début novembre un numéro spécial Kateb Yacine. Et un projet sur la BD et un sur l'Algérie. Lazhari n'a pas fini d'être sollicité.

Ce soir couscous en famille chez lui, Lazhari ; pendant que nous nous gorgions de culture, Yasmina son épouse apprêtait les cardes, puisque dans sa région cardes il y a dans la marga. Le vin, cuvée Monica (je ne l'invente pas !) était excellent. Les enfants, enfin les jeunes étaient avec nous, des amis aussi. Demain on va consacrer la matinée à travailler sur l'Imagier. Oui, il avance l'Imagier (sortie prévue 1er semestre 2010), avec une certaine lenteur, quelques couacs éditoriaux, un partage pas toujours équitable, mais il gardera j'en suis sûre la saveur de ce parcours littéraire devenu amical et politique (au sens de la vie de la cité), qui fut l'origine de ma venue en Algérie ; tout cela sera balayé comme les boules d'asparagus devant le Bagdad café, ne restera que les rencontres, les Rencontres, leurs chants de mots, le champ du possible. Kalima, Kitab, Khamr, les trois K, qui en français sont moins liés par l'initiale ; mot, livre, vin !

J'ai dormi jusqu'à 8h, car le soleil s'est levé sur l'hibiscus rouge de l'oasis laghouati que Lazhari cultive dans son jardin.

Il faut cultiver son jardin... à demain !

Nadia

* in L'année de la putain Fayard Paris, Le poumon étoilé Sédia Alger (c'est le même livre au titre différent)

Alger le 1er Novembre 09 (7).jpg

 

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Publié dans CHRONIQUES ALGÉROISES DE NADIA ROMAN, DOSSIER FRANCE-ALGERIE | Lien permanent | Commentaires (4) | |  Facebook | | |

Commentaires

Felicitation , cet article est tres pertinent et je rejoins particulierement votre point de vue.

Écrit par : Brice Houdet | 09 décembre 2009

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Bonjour,
J’ai lu récemment un article d’une revue littéraire américaine de New York sur le dernier roman d’Anouar Benmalek, “Le Rapt”. L’article était extrêmement élogieux, qualifiant ce roman de pur chef-d’œuvre. Revenant sur les autres ouvrages de cet écrivain, en particulier sur “Ô Maria”, il prophétisait que l’auteur entrerait bientôt dans la liste mythique des nobélisables! Rien de moins...
Je me suis précipité alors pour acheter et lire presque sans interruption Le Rapt et Ô Maria, et je peux assurer que le critique américain n’exagérait pas. Ces livres sont puissants et charrient un torrent d’émotions de toutes sortes qui vous laissent pantelant à la fin de leur lecture.

Écrit par : Heni Galliéri | 08 avril 2010

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Je vous remercie pour l'article que trouves très intéressant.
Vous évoquez "L'enfant du ksar" qui m'a donné le premier fou rire de ma vie face à un livre avec cette merveilleuse petite phrase:" tu m'as ruiné idiot" ...Non pas que le contexte est drôle mais je pense que ma bonne humeur était due au grand bien être et au plaisir que me procure la lecture de cet as de la plume(de l'ordi devrai-je dire...)qu'est Benmalek

Écrit par : karima | 08 avril 2012

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je reviens presque par hasard sur le blog Citrouille et trouve 3 commentaires, 2009, 2010 et avril 2012 que je n'avais pas lus. alors je viens dire chronologiquement : Merci à Brice Houdet! j'espère avoir l'occasion de faire à nouveau partager mes séjours algériens. à Henri Gallieri, avec qui je partage aussi le regard sur l'écriture d'Anouar Benmalek, je conseille mon "préféré" Les amants désunis, et lui signale une dernière parution (éditée simultanément en France et en Algérie) Tu ne mourras pas demain, ouvrage qu'Anouar dédie à sa mère, sa perte étant prétexte à revisiter le temps qui passe. enfin à Karima, qui me fait revenir sur ce blog, et c'est un grand plaisir alors merci aussi! cette nouvelle, L'enfant du ksar, me noue le ventre pour le dire charnellement, me trouble profondément pour le dire tout court. grâce à vous 3, c'est comme si j'étais allée faire un petit tour du côté de la Mer au nord, ce fut bien agréable! à bientôt!!!

Écrit par : nadia roman | 21 avril 2012

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