05 novembre 2009
Animatrice de marmothèque
«C'est dommage que cette bibliothèque ne soit pas en centre ville…» Ben non, c'est pas dommage. C'est exprès. Portrait de l'animatrice du lieu, Christine Kékré.
D'habitude, c'est elle qui vient chez nous, dépenser son budget livres. Elle débarque, chaque année, avec sa twingo, sa bonne humeur et une matinée entière pour choisir des livres avec beaucoup de plaisir. Mais cette fois, à l'occasion de cet article, c'est moi qui «débarque chez elle». Les entrées d'immeubles se succèdent et je cherche le numéro 15 parce que sans ça, on ne voit rien, on ne devine pas qu'une bibliothèque est cachée là. Voilà, c'est ici. Je rentre. Christine Kékré m'accueille avec un grand sourire. Près de la baie vitrée, une grande table, jaune, qui ressemble à une palette de peintre, une table à hauteur d'enfant, avec des chaises d'enfant. Sur ces chaises, deux femmes du quartier sont là. Nous nous disons bonjour, et elles partent, en se donnant rendez-vous au prochain «mardi des femmes». Au départ Christine se destinait à l'enseignement, elle était maître auxiliaire, mais de fil en aiguille elle est entrée dans une association et a participé à un programme de développement social de quartier sur cinq ans. Ce programme touchait deux quartiers de Limoges, Beaubreuil et les Portes Ferrées. Pour elle, l'aventure a commencé aux Portes Ferrées. Très rapidement, la nécessité de créer une bibliothèque de quartier, en pied d'immeuble, a semblé une évidence. Mais comment toucher ce public de non lecteurs? Christine s'est d'abord inspirée des bibliothèques de rues d'ATD Quart-Monde. Et elle a investi avec respect, humilité et bonne humeur, les halls d'immeubles. Elle y faisait des lectures de livres, d'affiches, de tout ce qui se trouvait là! Six mois… Six mois pour se faire accepter, reconnaître, identifier et, c'est pas elle qui le dira mais moi j'en suis sûre, apprécier. Et le «colportage» a alors pu commencer. Le colportage, c'est elle, des livres et des appartements, avec des gens dedans qui l'accueillent. Pour lire ou papoter comme elle dit. Le livre n'est parfois qu'un support pour autre chose, mais ce n'est pas grave précise-t-elle aussitôt. Et puis la bibliothèque a ouvert, en 1994. Avec 80% du public extérieur au quartier... Avec des «c'est dommage qu'elle ne soit pas en centre ville». Ben non, c'était pas dommage, c'était exprès...
«Moi mon truc, c'est le plaisir». Donc, pas de politique d'achat propre à une population d'immigrés?... Ben non, pourquoi? Pourquoi là aussi faire une différence? Et c'est vrai… Pourquoi n'y aurait-il pas les mêmes livres à la bibliothèque des Portes Ferrées qu'à la bibliothèque jeunesse de Neuilly? Quand je demande à Christine quel est réellement son métier, elle me répond qu'elle est animatrice de marmothèque. Ses lecteurs sont fidèles. Cette fidélité, c'est sur la table jaune qu'elle a lieu autour d'un goûter. Et s'il y a trop d'oreilles, on va faire chauffer un café, dans le bureau, un peu à l'écart. La bibliothèque est devenu un point commun entre eux, un lieu de rendez-vous et de partage, un petit état indépendant où les informations pratiques se transmettent plus vite que dans une administration. Mais depuis quelques temps, les budgets s'amenuisent. Celui d'achat des livres est passé de 2000 à 800 euros. Et Christine continue à ne pas «protéger» les livres, les couvrir. C'est toujours ça d'économisé pour en acheter un peu plus. Parce que la volonté de Christine, elle, ne flanche pas.
Leslie Vega, librairie Rêv'En Pages
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