12 octobre 2009
La Saga des Mendelson, Le Temps des miracles et Grand-père menteur : extraits
Mis en parallèle, voici trois extraits de romans dont il est question dans les pages précédentes: La Saga des Mendelson, Le Temps des miracles et Grand-père menteur - Extraits choisis et présentés par Corinne Chiaradia, librairie Comptines, dans le cadre du dossier EXILS du n°54 de Citrouille.
Les extraits qui suivent nous parlent de départs, de trajets vers l’exil, et de la manière dont ces bouleversements, décidés par les adultes, sont présentés aux enfants et accueillis par eux: avec réticence et incrédulité pour les enfants Mendelson, qui pourtant grâce à cela ont échappé aux pogrom d’Odessa en 1905 (Les Exilés); avec une confiance illimitée en Gloria qui guide et protège par ses actes et ses mots le petit Koumaïl (Le Temps de miracles); quant au jeune Antonis, s’il est plein de curiosité pour les récits d’exil politique de son grand-père et son séjour parisien en plein mai 68, il s’interroge sur les zones d’ombres de cette histoire – et le silence de son père qui, lui, l’a vécue enfant (Grand-père menteur). C.C.
Les Exilés (pages 96-97)
«Combien de temps êtes-vous restés [à Debrecen]?
Quinze jours. Ni mon frère ni moi ne voulions continuer notre route. Nous étions bien, à Debrecen. Tadeush s’occupait de nous. Mais mon père nous a expliqué que c’était impossible. Nous étions attendus à Vienne, des gens nous attendaient là-bas.
Je n’ai pas osé protester. David, si. Le ton est monté entre mon père et lui. Il n’avait que dix ans, et mon père voyait d’un très mauvais œil l’émergence de sa vocation artistique. De toute façon, a-t-il conclu tandis que nous remontions dans notre carriole au côté de notre mère indifférente, il était trop tôt pour discuter de ces choses, beaucoup trop tôt.
Vous êtes donc partis pour Budapest.
Où nous avons habité jusqu’à la mi-décembre à cause de ma mère, oui. C’était une ville merveilleuse: nous habitions un appartement sur les bords du Danube, que nous laissait l’ami d’un ami d’un ami parti en Angleterre pour affaires. Ma mère était soignée à l’hôpital juif. Ils lui faisaient des tisanes, elle passait son temps à dormir. Je me souviens de nos visites, du visage grave de mon père, des pluies verglaçantes sur les trottoirs du centre-ville.
Mon frère avait été inscrit dans une école pour garçons; nous ne savions pas combien de temps nous serions amenés à nous attarder.
Finalement, les médecins de ma mère ont déclaré à mon père qu’elle était «stabilisée». Ils ne parvenaient pas à s’expliquer les causes de ses fièvres nocturnes mais, en tout état de cause, ils ne pensaient pas que rester dans une ville froide et pluvieuse l’aiderait à se remettre. Ce que nous avions omis de préciser, c’est que nous partions pour une autre ville froide et pluvieuse.
La veille de notre départ, mon père a envoyé un télégramme à Salten. Je me souviens l’avoir accompagné. Il informait son ami de notre arrivée prochaine, sans plus de précisions.
Quand il a eu terminé, il s’est accroupi devant moi et a posé les mains sur mes épaules. Il m’a chanté les louanges de Vienne, une fois de plus. Il m’a dit que je ne devais pas être triste, qu’une nouvelle vie allait commencer pour nous, plus sereine et plus belle. Il m’a dit que l’avenir nous appartenait. Il faisait tout son possible pour y croire lui-même.
Vous pensez qu’il essayait simplement de vous réconforter?
Ma mère était malade, désespérée: il ne pouvait l’ignorer. Notre avenir s’annonçait incertain. À part quelques économies que nous étions parvenus à sauver, nous n’avions plus rien.
Vous vous êtes rendus de Budapest à Vienne en fiacre.
Oui. Un voyage morne et silencieux. Nous étions emplis de confusion. Et mon père portait une lourde responsabilité sur les épaules. Certes, il nous avait très certainement sauvé la vie en nous faisant quitter Odessa; mais à l’époque, cela ne nous apparaissait pas très clairement – ni à ma mère, qui se trouvait soudainement coupée de ses racines, ni à mon frère, qui abandonnait ses amis et son univers malicieux, ni à moi, qui était bien trop jeune pour comprendre le sens du mot «exil». Et il faut bien se rappeler que Vienne ne représentait rien à nos yeux. Nulle magie encore, nulle attente particulière: une complète terra incognita.»
Fabrice Colin, La Saga des Mendelson, Tome 1: Les Exilés, © éd. Seuil 2009
Le Temps des miracles (pages 21-22)
«Depuis que nous vivons dans l’Immeuble, le barda est rangé au-dessus de la porte, sur une étagère. Pour l’instant, il ne contient que la boîte en fer où Gloria cache ses secrets, et je n’ai pas le droit de l’ouvrir.
Le reste est en vrac dans la chambre: nos vêtements, mon atlas vert, les couvertures, le nécessaire de cuisine, le violon qui n’a plus de cordes, le poste de radio et le samovar de Vassili pour préparer le thé. Si un jour j’entends sonner la cloche, je sais comment m’y prendre: monter sur la chaise, attraper le barda et fourrer nos affaires dedans à toute vitesse. Parfois, je m’entraîne mentalement à effectuer ces gestes d’urgence –la chaise, le barda, les affaires– et j’imagine comment l’Immeuble se viderait d’un coup de ses habitants, un peu comme une baignoire qu’on débouche. Je demande à Gloria ce que nous ferions ensuite. Elle hausse les épaules:
— Ce que nous avons toujours fait, Koumaïl: marcher droit devant vers d’autres horizons.
— OK.
Dans l’Immeuble, chacun a des histoires à raconter. Des tremblements de terre et des effondrements de mines, des jours de prison, des parties de poker dans des ports de commerce, des accouchements, des séparations et des retrouvailles, et même le vieux Max vous dira comment il a perdu trois doigts en travaillant dans un abattoir. Tout est neuf pour moi, je pose sans cesse des questions et j’apprends vite, mais aucune histoire ne me fascine davantage que la mienne lorsque Gloria me la chuchote, le soir, avant de dormir.
— Encore? demande-t-elle en ajoutant une bûche dans le poêle à bois.
— Oui, encore! Avec tous les détails!
Elle s’assied sur le lit. Son visage tremble dans les lueurs du poêle. Elle remonte la couverture en peau de mouton sous mon nez et elle commence:
— C’était la fin de l’été et j’habitais alors chez le vieux Vassili, mon père.
— Celui qui t’a donné le samovar?
— Oui, Koumaïl. À cette époque, Vassili possédait le plus beau verger du Caucase. Bon dieu, tu aurais vu ça! Des pommiers, des poiriers, des pêchers, des abricotiers, des hectares et des hectares couverts d’arbres! avec d’un côté la rivière, et de l’autre la voie ferrée…
— C’est là que tu te promenais avec ZemZem!
— Attends, tu vas trop vite… Je raconte toujours dans l’ordre, tu le sais.
Je prends sa main et je ne dis plus rien. J’écoute mon histoire. Dans l’ordre.»
Anne-Laure Bondoux, Le Temps des miracles © éd. Bayard 2009
Grand-père menteur (pages 24-26)
«Dans la cuisine, c’était Lara qui choisissait les histoires.
— Monsieur Grand-Père, raconte-nous, s’il te plaît, la fois où tu t’es déguisé en Anglais et que tu t’es enfui.
Antonis aussi l’aimait bien, celle-là, quand grand-père avait mis une perruque rougeâtre et s’était fait passer pour un Anglais, même s’il ne parlait pas un mot de la langue.
— De toute façon, les Anglais ne disent rien, et quand on leur pose une question, ils hochent la tête. C’est pour ça que ce n’était pas un problème de ne pas connaître leur langue, leur disait-il.
À cette époque-là, grand-père voulait à tout prix quitter la Grèce en cachette – il y avait près de quarante ans, lorsque la dictature faisait rage et que le papa d’Antonis avait huit ans, il était alors plus petit qu’Antonis aujourd’hui. Grand-père était persuadé que s’il était resté en Grèce, il se serait sûrement fait arrêter, car il était syndicaliste.
— Pourquoi envoyait-on les syndicalistes en exi? demandait Antonis, qui ne savait pas vraiment ce que cela voulait dire.
— Parce qu’ils se battaient pour les droits des acteurs, des ouvriers et de tous les travailleurs en général. Et que cela déplaisait fortement aux dictateurs, expliquait grand-père.
Papa n’avait jamais raconté son séjour parisien à Antonis, lorsque, enfant, il avait rejoint grand-père. Qu’y avait-il à ajouter? Grand-père avait déjà tout dit. Excepté pour grand-mère. Qu’était-elle devenue? Personne ne l’évoquait jamais, et chaque fois qu’Antonis la remettait sur le tapis, les grands détournaient la conversation. Grand-père le coupait même tout net:
— Je ne veux pas parler de cela, grommelait-il avant de changer de sujet.
Antonis avait lu des livres et vu des films à la télévision sur des enfants perdus. Mais de grand-mère perdue, il n’en avait jamais rencontré, pas même dans Harry Potter. De toute façon, grand-père la jouerait bien un jour ou l’autre, cette histoire. Une nuit de tempête et d’orage, ils s’assiéraient tous les trois dans la cuisine, Lara aurait peur –elle tremblerait devant les éclairs et la foudre– et grand-père, pour la distraire, déclarerait:
— Ecoutez, maintenant je vais vous raconter l’histoire de grand-mère, encore plus terrifiante que les bruits du tonnerre!
Mais la foudre ne tombait pas souvent et, quand c’était le cas, les éclairs duraient si peu que grand-père avait à peine le temps de déclamer quelques vers:
— « Le ciel obscurci vers le Parthénon se penche
« La voûte noire soutenue par des colonnes toutes blanches
« Dans la tempête l’éclair sème des serpents impies.»*
— Comme c’est beau, ce que tu dis, Monsieur Grand-Père! s’extasiait Lara en oubliant sa frayeur.»
* poème de Pavlos Nirvanas intitulé Dessin d’hiver.
Alki Zèi, Grand-père menteur © éd. Syros 2009
Publié dans DOSSIER EXILS, EXTRAITS D'OUVRAGES | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
|
Facebook







Écrire un commentaire
Vos commentaires seront publiés après validation par le modérateur, merci d'être patient !