30 septembre 2009

La Saga Mendelson (itw de Fabrice Colin)

Fabrice Colin nous éclaire sur ce qui l’a poussé à entreprendre ce périple dans le siècle sur les traces d’une famille d’exilés juifs.

1608453237.JPGCORINNE CHIARADIA. La construction de votre roman –émaillé d’entretiens, d’allers-retours temporels, de documents réels ou reconstruits –est une très belle manière de rendre compte de ce voyage chaotique. C’est également plutôt audacieux pour un livre « jeunesse » où l’on a plus souvent l’habitude de la linéarité narrative et d’un point de vue unique. Cette audace stylistique s’exerce en plus dans une aire très vaste – de la Russie à Hollywood, en passant par les Carpates et l’Autriche-Hongrie – et sur près d’un siècle…  Une sacrée gageure, non ? (et une sacrée preuve de confiance en la curiosité des lecteurs…)

fabricecolin 2007.gifFABRICE COLIN. Ma trilogie est née d’une ambition un peu folle: faire découvrir au lecteur la face cachée du XXe siècle – les catastrophes moins connues, les guerres dont personne ne parle, les génies cachés du monde. À l’origine, elle devait comporter dix tomes, un par décennie, mais j’ai dû vite me rendre à l’évidence: le projet était trop difficile à vendre sous cette forme. Nous avons donc décidé, avec le Seuil, de le ramener à trois volumes. Pas question en revanche de transiger sur la forme: dès le début, j’avais en tête une chronique familiale, narrée et orchestrée par un observateur extérieur, a priori neutre. La famille Mendelson est le prisme par lequel le lecteur découvre le monde. La plupart de ses membres n’ont rien de remarquable, à ceci près qu’ils se trouvent souvent au bon endroit au bon moment (ou au mauvais, si vous préférez). Au départ, je les voyais comme de simples témoins. Par la suite, je me suis attaché à eux, j’ai aimé leurs faiblesses et c’est leur vie qui m’a intéressé. À présent, ils ne sont plus seulement des rapporteurs mais des victimes ou des héros – des exilés, des insoumis, des fidèles. Je ne parie pas spécialement sur l’intelligence des lecteurs. Je parie sur leur amour des histoires. J’écris ce que j’ai envie d’écrire et j’invite les gens à me suivre. La forme n’est pas un obstacle. Si le paysage est beau, si la compagnie est enrichissante, si on vous confie des secrets, vous oubliez vite les difficultés de la marche. Tout roman est un exercice d’hypnose. Le lecteur doit laisser ses doutes au vestiaire.


 


Ce n’est pas la première fois que vous explorez des territoires, des espaces littéraires, où vrai et vraisemblable, Histoire et aventure, réel et fiction, passé et possibles se chevauchent, s’interpénètrent. Mais c’est la première (?) fois que ce jeu réalité/fiction s’applique à la construction même du roman (jusqu’à son avant-propos…).

La plupart de mes livres sont travaillés en profondeur par la notion de réalité – ils interrogent la fonction même de narrateur et le rapport de ce dernier à l’auteur. Dans La Malédiction d’Old Haven1 et son pendant masculin, Le Maître des Dragons, les histoires sont rédigées à la première personne, comme si le lecteur tenait entre les mains un récit authentique. J’ai en projet un troisième volume situé deux siècles en aval dans lequel la narratrice –une héritière de la lignée Wickford, sorcière de son état– retrouve dans sa bibliothèque ces deux romans publiés (ils sont datés de 1790) et s’en sert comme d’un substrat: pour se comprendre elle-même. Idéalement, j’aimerais que mes livres ne portent pas mon nom, qu’ils soient écrits à la main, derrière une couverture de cuir craquelée, unique. Je voudrais n’être que le porte-plume d’une voix étrangère. La Saga Mendelson est une expression biaisée de ce désir. Pour présenter les personnages, j’ai dû créer un double de moi-même. J’étais trop immodeste et avide de raconter pour laisser ce soin à un narrateur entièrement fictif. Conséquence: le Fabrice Colin qui prend l’histoire en charge est moi sans être moi. Cette projection/transformation de l’auteur masqué dans un univers fictif est un artifice assez commun en littérature adulte – beaucoup moins en jeunesse il me semble. Mais il n’y avait pas de meilleure solution à mes yeux. Inviter l’auteur dans l’histoire, même en trichant un brin, c’est insuffler à cette dernière un surcroit de crédibilité.  

Vous semblez avoir pris beaucoup de plaisir à recréer ce début du XXe siècle (que ce soit dans les petits détails du quotidien, les faits marquants de la politique, les personnages célèbres…) et à y insérer des «preuves» de l’existence des Mendelson. À tel point que même les faits les plus extraordinaires de leur vie –la traversée des Carpates, la rencontre David/Hitler…– sont acceptés sans sourciller par le lecteur… puisqu’ils ne sont pas plus inacceptables ou invraisemblables que l’antisémitisme, les pogroms, la répression de la révolution russe de 1905 ou la naissance de l’industrie cinématographique!  La façon dont la religion et le sentiment religieux interviennent à différentes époques dans le récit est aussi particulièrement sensible et juste. Attendez-vous de vos lecteurs qu’ils se questionnent sur les lieux, les événements, les personnages qui entourent l’histoire des Mendelson ? Non pas pour repérer des erreurs ou comme un exercice scolaire, mais dans l’espoir que la familiarité que vous créez avec les héros de cette saga s’étende à une familiarité avec l’histoire du siècle?

C’est exactement ce que j’attends. Je vous assure que si j’avais trouvé une famille réelle réunissant toutes les caractéristiques des Mendelson, c’est son histoire à elle que j’aurais racontée. Tous les faits «extérieurs» présentés dans le roman se sont véritablement produits. Le lecteur peut s’amuser à faire des recherches: il verra que le monde tient debout. Les personnages n’en deviendront que plus authentiques à ses yeux ce qui, en retour, nourrira la vraisemblance de l’Histoire. Partir, voyager, s’exiler, c’est porter sur le monde un regard différent. «L’exil est une longue insomnie», disait Victor Hugo. Les Mendelson, très vite, cessent de chercher le sommeil. C’est une chose que je n’ai réalisée qu’après coup – même si elle saute aux yeux dans les deuxième et troisième volume, sur lesquels je suis en train de travailler: bien après qu’ils ont cessé d’être traqués, mes personnages s’évertuent à parcourir le monde, traçant dans l’espace et temps un réseau de grandes lignes de fuite avec l’espoir un peu vain de mieux se l’approprier. Batsheva Mendelson échappe à un pogrom, traverse les Carpates en guenilles, quitte Vienne en 1916… et  revient en Europe en 1944, au moment le plus dangereux pour elle, soi-disant parce qu’elle veut se recueillir sur la tombe de son mari. Ses proches la croient folle et, dans un sens, elle l’est. Mais ni son fils ni sa fille n’essaient de lui barrer le chemin: le voyage la définit, ils le sentent, il fait écho à une pulsion impérieuse dont elle-même n’a pas vraiment conscience. Désobéir à cette pulsion, ce serait mourir avant l’heure. Christopher McCandless ne fait rien d’autre que d’obéir à un appel similaire dans le merveilleux film de Sean Penn, Into the wild. Cela lui coûte la vie mais au moins, sa vie a eu un sens. Avec cette saga, je quitte les mondes imaginaires que j’affectionne tant pour me frotter à la rugosité du réel. Et je me souviens que la magie surgit surtout là où on ne l’attend pas: d’une rencontre, d’un hasard, d’un paysage – ces instants où le temps demeure suspendu. La famille juive, bien sûr, c’est le rapport à l’errance, au destin. C’est aussi une sorte de pessimisme joyeux, une certaine façon de prendre la vie à bras-le-corps, des liens indéfectibles. Mes personnages ne sont presque jamais d’accord les uns avec les autres, mais ils restent soudés quoiqu’il arrive. Dès qu’un drame survient, ils se rassemblent, s’étreignent, se réchauffent. La trilogie se conclue sur un ample rassemblement familial plein de larmes, de rires et de fantômes. Peut-être est-ce ma saga est-elle également l’expression d’un fantasme communautaire, la nostalgie d’un clan que je n’ai jamais connu. Rien de mieux, pour tromper la solitude, que de se mêler à ses personnages.

Propos recueillis par Corinne Chiaradia, librairie Comptines

La Saga Mendelson, tome 1: Les Exilés
Fabrice Colin
Éd. Seuil, 16,50 €


En faisant quitter Odessa à sa famille en octobre 1905, Isaac Mendelson a sauvé les siens d’un péril imminent. Cet homme, sombre mais aimant, horloger renommé, a choisi l’exil pour protéger sa femme Batsheva et leurs deux jeunes enfants, David et Leah, du pogrom qui conduira à la mort des centaines de juifs russes. Le voyage à destination de Vienne, où un ami leur a promis un destin plus serein, sera chaotique et douloureux. Il ne sera pourtant qu’une étape sur une route encore longue vers une vie meilleure. Quelques années plus tard, en pleine Première Guerre mondiale, les Mendelson quitteront le vieux continent pour les États-Unis, New York, puis Hollywood. Ce trajet mouvementé (c’est peu de le dire) sur près de la moitié du globe constitue le premier tome de La Saga Mendelson, une traversée du siècle à laquelle nous invite Fabrice Colin.
D’Odessa à Los Angeles, en passant par Budapest et Vienne: tout comme on ne peut résumer une émigration en une ligne reliant un point à l’autre sur une carte, l’ampleur romanesque des Exilés déborde largement de cet itinéraire. Construisant son roman comme une enquête sur une famille au destin extraordinaire, mêlant interviews des protagonistes et de leurs relations, journaux intimes, vrais et faux documents d’époque, jonglant avec les temps et le passé reconstruit par la mémoire, l’auteur nous guide dans l’intimité de ces exilés, et nous dévoile la part si peu linéaire de leur voyage intérieur. Hésitations, contraintes, violence des sentiments, espoirs fous et désillusions cuisantes, chacun de ses héros se débat à sa façon et à son heure avec ces sentiments contradictoires dans ses bagages. Le trajet qui permet à chacun de trouver sa place dans son nouvel environnement ne se mesure plus ni en kilomètres, ni même en années. Pour certains (Batsheva, la mère) le deuil du passé semble même impossible. Le coup de maître de Fabrice Colin est de parvenir à installer cette intimité en liant étroitement les éléments de sa fiction avec une multitude de notations, de références sur les événements historiques et les personnalités politiques et artistiques du début du XXe siècle. Loin de nous égarer, cette technique narrative instaure petit à petit une familiarité entre le lecteur et les personnages, et confère au livre un souffle digne d’un roman d’aventure. On a hâte de lire la suite!

Corinne Chiaradia, librairie Comptines


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