15 septembre 2009
Dernières lectures (septembre - part-2)
Mademoiselle Zazie a trop d’amoureux
Thierry Lenain
Delphine Durand
Nathan poche, Nathan, 4,70 €
On le sait Max est un grand inquiet et ce matin, dans la cour de l’école, l’air que prend Zazie n’a rien pour le rassurer. Quand elle lui explique que s’il n’avait pas déménagé ici, il ne serait pas son amoureux et que, alors, son amoureux «ça serait un autre», le voilà plongé dans les affres du doute et de la jalousie inquiète. Zazie regarde tendrement Karim... Max propose à ce dernier de lui donner «une carte ultra rare» en échange de la promesse de ne jamais être l’amoureux de Zazie. Le problème, c’est que Zazie observe ainsi tous les garçons de sa classe et que Max se retrouve lié à eux par plein d’engagements compliqués (faire exprès de rater des buts au foot pour permettre à l’équipe de Thomas de gagner, faire les punitions et les exercices de maths de Chu-Jung...). Les enchères montent. Max doit se séparer de sa casquette de l’OM, de ses billes... Le pauvre ne sait plus où donner de la tête et, après avoir fait signer des promesses de ne jamais être l’amoureux de Zazie à vingt-huit garçons de son école, il prend conscience avec effroi, que «des garçons qui n’ont pas encore signé: IL Y EN A PLEIN PARTOUT»! Heureusement, le lendemain, Zazie met fin au cauchemar de Max en lui expliquant: «j’ai réfléchi cette nuit. Je sais ce que j’aurais fait si tu n’avais pas déménagé. (...) Je t’aurais attendu». Zazie est décidément une petite fille libre et sa liberté donne quelques sueurs froides à Max qui doit apprendre à faire avec. Ce faisant, Max découvre aussi que c’est encore meilleur d’être choisi comme amoureux mais qu’en la matière rien n’est jamais acquis. On retrouve toujours avec plaisir les histoires de Zazie et Max qui permettent une entrée dans la lecture sans niaiseries ni clichés. Les personnages de Thierry Lenain et Delphine Durand ont la rondeur et le piquant de l’enfance et bien des lecteurs continuent de lire, et relire, leurs aventures alors même qu’ils ont grandi et sont passés, aussi, à d’autres lectures. (A voir : le site consacré à Zazie et Max à l'occasion de cette parution.)
Vérité, vérité chérie
Valérie Zenatti
Audrey Poussier
Mouche, L’École des Loisirs, 8 €
À l’école des loups de la Forêt du Bois d’Ennui, Camille est la meilleure. Meilleure en tout: en course, en hurlements et même en jeux dans la cour de récré. Une surdouée, quoi. Pourtant, quand son professeur de chasse donne comme sujet de rédaction: «Je fais le portrait de mon grand-père»… C’est la panique! La petite louve si bonne élève ne connaît pas son aïeul, même pas son nom! Alors, surmontant sa peur, Camille décide de fouiller, dans les tiroirs de ses parents, dans l’histoire de sa famille, dans les secrets enfouis… Sa quête la mènera sur les traces d’un vieux grand méchant loup –Auguste Black– assassin d’une certaine Mère-Grand, dont la petite fille (Constance) ne s’habille plus de rouge, mais occupe aujourd’hui une maisonnette à deux pas de la cabane du meurtrier repenti… et très heureux de rencontrer sa petite fille! Et voilà, par les chemins de traverse du conte détourné, Valérie Zenatti écrit une jolie fable sur la peine, le pardon et la possibilité de grandir comme «une petite louve extraordinaire» quand on a droit à la vérité… Laquelle vérité nous donne la liberté d’aimer (ou pas), de pardonner (ou pas) et de s’aimer. Liberté, liberté chérie… L’humour, les clins d’œil (le Petit Chaperon Rouge fait de très bonnes crêpes) et la patte de velours de l’illustratrice rendent le texte très agréable à lire.
Corinne Chiaradia, Comptines
Catharina Valckx
Mouche, L'École des Loisirs, 8 €
Une nouvelle aventure de l’irrésistible Socquette et de son inséparable ami Bouldepoil. C’est l’hiver, le temps des bons chocolats chauds. Bouldepoil a froid aux yeux, et a bien du mal à prêter son bonnet à une Socquette frigorifiée. C’est alors que le grand lapin maigre va leur révéler l’incroyable histoire du gros caillou, leur voisin. Cette révélation va avoir sur les deux comparses l’effet d’une météorite! Entre deux chamailleries, ils parviendront cependant à avoir le fin mot de l’histoire… et à trouver un compromis pour le bonnet!
Carole Aillaud, Le Rivage des Livres
Ramona Bădescu
Benjamin Chaud
Albin Michel Jeunesse, 11,90 €
Il est rose, a une trompe démesurément grande pour un si minuscule éléphant, et des jubilations bruyantes retentissent lors de ses diverses apparitions. De qui est-il question? De Pomelo, bien sûr! Après s’être aventuré de l’autre côté du jardin, il poursuit ses pérégrinations vers l’Inconnu, rien de moins. Un véritable aventurier… L’Inconnu l’attire et lui fait «pschiiit dans son ventre; une envie de voyager». Pomelo vit les choses qui l’entourent, et, aussi petites soient-elles, il leur porte un regard empli d’attention, de curiosité, d’interrogations. Il contemple mais ne se confine pas dans ses observations. Il va ainsi découvrir la multiplicité du monde, de l’Inconnu. Il découvre entre autre la Patatie, pays des patates: un petit goût de chez lui, un petit air de déjà vu. Les patates existent donc aussi hors de son jardin! Découvertes et rebondissements parsèment le voyage de Pomelo. Rebondir et découvrir. Voilà comment Pomelo s’inscrit dans le monde. De découvertes en questionnements, de questionnements en rebondissements, le lecteur suit Pomelo; il embrasse du regard ses aventures, ses observations. La finesse de Pomelo, c’est aussi les mots de Ramona Bădescu et les illustrations malicieuses de Benjamin Chaud. Une narration et un rapport texte/image court, fluide, simple. Des mots et des images pour rire, pour s’exclamer, et qui font de la lecture un moment dense, juste, fragile parfois. Des mots et des images indissociables. Finalement, Pomelo c’est des mots et des images qui déshabillent, des mots et des images qui se font points de suspension, des mots et des images pour s’abandonner.
Une lecture onctueuse, un tourbillon de poésie, de tendresse, de rires, et de silences aussi.
Alice Liénard, Librairie Monet
Princesse Chichi
Gwendoline Raisson
Roland Garrigue
Tipik Benjamin, Magnard, 6,90 €
L’histoire est ultra classique mais quand le récit bascule dans l’absurde, on tape des mains! Princesse Chichi n’arrête pas de chipoter et pour se choisir un prince à épouser, c’est l’enfer. Jusqu’à ce que le prince d’Archi-Bidule débarque au royaume: le malentendu qu’il provoque amuserait plutôt la belle… Gwendoline Raisson (T’es fleur ou t’es chou? Tout sur les papas / Tout sur les mamans) a écrit un petit texte super que Roland Garrigue (Le Livre des trous) a illustré avec humour et fraîcheur. Une première lecture réjouissante dans un rayon de librairie parfois tristouille.
Madeline Roth, L’Eau Vive
La Vie de papa, mode d’emploi
Thomas Scotto
Élodie Durand
Benjamin, Actes Sud Junior,7,50 €
Si je me souviens bien, le premier texte c’était Rendez-vous n’importe où. Un jour on est tombés dans la tendresse de Thomas Scotto et depuis on guette ses livres pour les jours gris à refleurir. Ce petit texte-là, c’est comme un inventaire de choses très douces pour décrire le papa d’un petit garçon. Son quotidien, son travail, ses secrets, ses bricolages, sa cuisine, ses trouilles. C’est juste bien. Doux et bien.
Madeline Roth, L’Eau Vive
La Joue bleue
Hélène Leroy, Sylvie Serprix
Livres et égaux, Talents Hauts, 6,90 €
À l’aube de l’Humanité, Homo Sacrin Sacrin, qui a déjà conquis son territoire, décide de prendre femme. Mais dès les premiers temps de cette cohabitation, les désirs de l’un sont incompatibles avec les rêves de l’autre. Femme voudrait peindre et apprendre les langues de ses voisins, Homo Sacrin Sacrin veut qu’elle lui prépare ses repas et se tienne coite. Femme propose qu’ensemble, ils explorent les environs, Homo Sacrin Sacrin lui impose de rester dans leur caverne, à l’abri du monde. Femme se dresse devant Homo Sacrin Sacrin… il lui envoie un coup de poing dans la joue, et «à partir de ce moment-là, Femme a la joue bleue». Homo Sacrin Sacrin se fait soudain tendre et de cette nuit naît l’enfant qui raconte l’histoire. Et l’histoire, on la connaît… De coups en excuses, le couple s’enlise dans la violence, celle de l’homme sur la femme. Celle de la peur de l’enfant pour sa mère et pour lui-même. Un jour qu’Homo Sacrin Sacrin a été plus loin encore dans l’humiliation, Femme s’enfuit avec son enfant. Elle cherche, sans succès, de l’aide auprès de ceux qui l’entourent et finit par trouver refuge chez les Sava Sava… Difficile d’aborder le sujet de la violence conjugale pour des petits (ici six, huit ans) en étant dans le réel sans être collé au sordide. Comment dire à des enfants que l’amour s’incarne parfois dans la violence et le pervertit? Pourtant, alors qu’en France, en 2007, 47 573 faits de violences volontaires sur des femmes majeures par leur conjoints (ou ex-conjoints) ont été déclarés à la police ou à la gendarmerie et qu’une femme meurt tous les trois jours du fait de violences conjugales*, c’est peu dire que c’est un sujet essentiel et qui touche de très nombreux enfants. L’histoire de La Joue bleue, située dans une Préhistoire où elle aurait dû rester, déroule avec une grande justesse de ton et de récit, cette banale relation de couple dans laquelle un homme s’arroge le pouvoir de brutaliser «sa» femme. Ici, comme dans la vraie vie, l’homme dit regretter, s’excuse et recommence, et la femme ne trouve pas d’aide dans son entourage immédiat mais, comme cela devrait être dans la vraie vie, elle est finalement soutenue par d’autres et c’est l’homme violent qui doit quitter le domicile familial. Et sans naïveté, mais sans fermer la porte à tout espoir, l’enfant continue de voir son père, dans une relation apaisée, qui ménage une existence presque heureuse aux protagonistes de cette histoire. On l’aura compris, si l’histoire est tragiquement banale, ce livre est au contraire très original et audacieux. Très réussi surtout.
*chiffres de l’Observatoire de la délinquance
Ariane Tapinos, Comptines
Tom Kelly
Traduction Fenn Troller
Les romans, Alice, 12 €
Après avoir jeté une brique à trois trous sur une loutre empaillée, Danny s’en va. Danny part, il quitte ses parents et sa petite sœur Angela. Il se sent mal, il se sent coupable, il se sent seul, il a peur, il est perdu, il est comme étranger à sa vie depuis que Finn… Petit à petit on comprend que Finn est son jumeau, son double, trait pour trait, et on imagine assez rapidement que Finn est mort. Nous suivons Danny dans ses réflexions, dans ses incompréhensions, dans ses listes, avec son regard tendre sur ses parents, sa petite sœur. Nous faisons une partie du cheminement qui lui permettra d’accepter la mort de son frère et d’accepter sa vie à lui… Un beau roman, un personnage attachant qui du haut de ses dix ans a parfois des réflexions de vieux sage, mais on y croit. On y croit parce que dans certaines situations, les enfants sont bien plus sages que les adultes. À lire jusqu’à la dernière page…
Leslie Vega, Rêv’en Pages
Roselyne Bertin
Heure noire, Rageot, 7,10 €
Le roman commence par une course haletante. Un gamin, Arthur, est poursuivi par deux hommes. Il fuit, il court et… tombe dans une fosse, se brise le pied et essaie de se faire tout petit pour que les deux hommes qui le poursuivent ne le trouvent pas. Et retour en arrière… Arthur rentre chez lui, et Zoé, sa chienne labrador qui habituellement guette son retour, est absente. Inquiet il la cherche, persuadé qu’elle ne s’est pas sauvée (le grillage est trop haut). Elle a sûrement été volée… Les vacances arrivent, il les met à profit pour parcourir le pays à vélo, avec ses deux amis, Antoine et Thomas, mais aucune trace de Zoé… Antoine et Thomas surfent sur Internet et découvrent un site qui vend des chiens de race. Arthur pense y reconnaître Zoé… Un récit palpitant, bien mené, qui séduira les jeunes lecteurs aimant les enquêtes… et les chiens.
Annie Falzini, L’Oiseau-Lire
Un ravioli ne fait pas le printemps
Dominique Tellier
Neuf, L'École des Loisirs, 9 €
Embarquement immédiat pour un incroyable voyage en Chine: un tunnel creusé sous son lit suffit à Kosmo pour passer de l’autre côté du miroir… Enfin, de la planète. Enfin, un peu des deux. Ce tunnel l’amènera aussi sûrement à tomber dans les bras d’une jeune et très jolie Chinoise (Liu) et à partir en quête du secret de l’immortalité, sur les conseils avisés d’un ravioli bavard… Ce que Kosmo découvre (et le lecteur avec lui) n’est sûrement pas la Chine réelle, contemporaine. Quoique… Dans cette Chine rêvée, passé et présent se côtoient, se confondent ou s’additionnent, de sorte que l’on cesse très vite de mettre en doute ce que l’on lit. Confucius peut venir taper la causette sur un banc public, un ravioli peut apprécier les bains de thé parfumé, se réincarner en corbeau, puis en dragon, lequel peut survoler Xi’an et ses files de touristes faisant la queue devant l’armée enterrée de soldats en terre cuite du premier empereur de Chine. Au passage, on aura appris la recette des ravioli, du riz cantonnais et des tsampa (bouillie à base de farine d’orge grillé, très roborative)… Le livre de Dominique Tellier fait fi de la rationalité et du vraisemblable occidental: Kosmo accepte presque sans sourciller que les objets lui parlent, il apprend le chinois en quelques minutes, de même que la langue des signes (ça tombe bien: Liu est sourde-muette), il ne met jamais en doute aucune apparition, ne néglige aucun conseil, même venu du Yéti (qui est en fait un ermite-peintre calligraphe, et a recueilli notre héros dans la montagne après 263 jours de jeûne). L’histoire apparaît comme une succession de tableaux et de détails pittoresques ou incongrus, ou encore de clins d’œil au lecteur, semblables à des arrêts sur image: avant de se lancer dans une partie de foot avec des lamas au Tibet, Kosmo, qui ignore tout de ce sport, «vérifie s’il avait le numéro de Zinedine Zidane. Il ne l’avait pas», la partie peut commencer. Pourtant, derrière l’accumulation et l’apparente incohérence, l’auteur déroule, mine de rien, le fil conducteur de son histoire -le secret de l’immortalité, la vie, la mort, l’amour, et la poursuite du cycle…- et dépose ici et là quelques galets, quelques pistes de réflexion: libre au lecteur de s’en saisir. Que l’on s’intéresse ou non à la mythologie chinoise, à la religion et à la géopolitique de ce grand pays, ce livre qui tient du conte, du roman d’aventures et du récit initiatique, se déguste avec bonheur.
Corinne Chiaradia, Comptines
Thomas Lavachery
MilleZime, Bayard Jeunesse, 9,90 €
XVIIIe siècle, Emmanuel Durif est un portraitiste reconnu mais laid. Il ne veut imposer sa laideur à aucune femme, pourtant il rêve d’un enfant. Érudit, grand lecteur, il sait que les alchimistes ont su créer la vie. Il achète à prix d’or de vieux grimoires, installe un laboratoire dans sa cave et réussit à créer des «Ombres», mais celles-ci se comportent davantage comme des animaux de compagnie que comme des êtres humains, ce n’est pas ce qu’il cherche. C’est un homuncule qu’il veut créer, il s’en sait incapable, mais le renoncement n’est pas dans son caractère. En Italie vit Guido Spaziano, le dernier des grands alchimistes, c’est vers lui que se tourne Emmanuel. De leurs efforts, de leur amitié naîtra Gilles, un homuncule de 2 pouces et demi. Celui-ci se révèle d’abord un insupportable gamin, jouant des tours pendables à ses créateurs. Et puis subitement il s’assagit, se prend de passion pour la lecture et se montre d’une intelligence remarquable. Emmanuel rentre alors avec Gilles à Bruxelles où il reprend son métier, prenant bien garde de dissimuler la présence de Gilles à ses côtés. Avant de s’éteindre, il lui aménagera un appartement dont la présence est insoupçonnable. À sa mort Gilles reste seul avec ses sœurs: les Ombres. Au fil des années la maison passe de mains en mains sans que ses habitants ne décèlent leur présence. Gilles vit très mal sa solitude et, souvent, il maudit son père, qui égoïstement n’a pas songé à lui créer un compagnon. C’est un combat contre des frelons géants qui va lui redonner le goût de vivre… Thomas Lavachery a su se détacher (comme dans Bjorn le morphir) de tous ses romans fantastiques qui, il faut bien le dire, se ressemblent tous un peu, pour un récit renouvelé… Gilles: un être de 2 pouces et demi, surdoué, mais si proche de nous qui, je l’espère, touchera ses lecteurs.
Annie Falzini, L’Oiseau-Lire
Cécile Roumiguière
Chapitre, Éditions du Seuil, 8 €
L’été 69. L’été où tout semblait possible, où les rêves de chacun se conjuguaient avec les premiers pas de l’homme sur la lune. Seulement, cet été-là démarre beaucoup moins bien pour Michel et Liliane, dont les parents viennent de se séparer. Et même si leurs parents ont su leur expliquer et leur faire comprendre que c’est mieux ainsi, Michel va éprouver beaucoup de difficulté à grandir avec tout ça. Leur histoire nous est racontée au moment où ils partent rejoindre leur père dans un camping à côté de Montpellier. Si, bien loin de leur Bretagne natale, la distance les dérange un peu, ils vont vite découvrir le petit trésor qui les attend. Liliane de son côté va tomber sur un Charlie qui va lui permettre de s’évader loin de tout ça. Michel quant à lui va faire la connaissance de Corinne, une fille de son âge qui va partager avec lui les meilleurs endroits à découvrir dans le coin (c’est d’ailleurs une vraie experte de la pêche à l’anguille). Tout ce petit monde va vivre au rythme de ces deux astronautes qui vont fouler le sol de la lune pour la première fois… Un très joli roman qui se lit d’une traite, bordé d’humour et de malice, avec des personnages attachants, qui nous dépeignent un été plein de rêves, plein d’espoir, dans ce qu’il a de plus universel.
Jean Pichinoty, La Soupe de l'Espace
La seconde mort d’Axel T.
Elisabeth Motsch
Medium, L'École des Loisirs, 8,50 €
1913, Picardie: Axel Tanneur, un jeune ouvrier des ateliers de cardage, vient de mourir aux Filatures Saint Jules de M. Parfait. La nouvelle se répand dans les autres ateliers, malgré la discrétion des contremaîtres et du directeur d’usine, soucieux de ne pas ébruiter l’affaire. Au Café des Amis, où les badauds côtoient les dirigeants syndicaux, les esprits s’échauffent: beaucoup de questions sur la mort du cardeur restent sans réponse. Accident de travail, dû à la dangerosité des machines? Querelle avec des collègues? Suicide?… Elisabeth Motsch trace le portrait d’une région dont la vie s’organise autour de l’essor industriel d’une usine familiale. À travers le récit raconté à la première personne par un jeune ouvrier, chargé de l’entretien des machines et ayant, ainsi, le loisir de passer d’un atelier à un autre, elle décrit une communauté ouvrière dans un milieu campagnard, soumise au paternalisme et à la tyrannie du patron. Axel T. devient un anonyme dont la mort est au centre d’affrontements sociaux et de changements de modes de vie, alors que se profile déjà le spectre de la Grande Guerre, dont le souffle emportera la vie de tant d’autres jeunes. Ce livre bien documenté s’inspire de l’histoire réelle de filatures installées dans le Val de Nièvre, aujourd’hui disparues. L’enquête quasi policière qui sert de fil conducteur aiguisera l’intérêt des jeunes lecteurs, leur permettant d’aborder des aspects de l’histoire sociale du début du XXe siècle. Intéressant et agréable à lire.
Laurence Tutello, Le Chat Pitre
Maryvonne Rippert
Chapitre, Éditions du Seuil, 7,50 €
Dès qu’il rentre du collège, Paul part dans la nature ardéchoise, seule capable de lui faire oublier les heures d’ennui et d’humiliation du collège. Peque, Paquenaud, il ne lui était pas venu à l’idée que le métier de son père puisse être objet de mépris. Heureusement, il va peu à peu sortir de sa solitude grâce à Aïssata, la jolie guinéenne avec qui il se lie d’amitié. Et il y a Nanah, l’oisillon recueilli par Paul qui va devenir une pie jacassante, espiègle et affectueuse. Mais une pie c’est fait pour vivre libre. Paul est confronté à un cas de conscience, comme Sylvain l’amoureux de Lisa, sa grande sœur, qui ne veut pas la laisser partir faire des études d’infirmière, le métier qui la rendrait heureuse. Et Aïssata qui lui annonce son départ pour l’Afrique, un déchirement pour Paul. Un roman bien écrit, agréable à lire qui sous couvert de roman animalier aborde des problèmes susceptibles de toucher les jeunes lecteurs.
Annie Falzini, L’Oiseau-Lire
Xavier-Laurent Petit
Neuf, L'École des Loisirs, 8,50 €
En Afrique, si Swala signifie antilope alors Maswala veut dire Mamantilope. C’est de cette jolie manière que la jeune Sisanda appelle sa mère. Cette dernière ne peut pas, en effet, s’empêcher d’aller courir tous les jours à travers la savane. Un peu comme si elle devait courir pour deux. Car Sisanda est malade, gravement malade. Son cœur n’arrive pas à battre régulièrement: un battement… un pschhht… un battement… Tout devient compliqué pour elle: aller à l’école, être avec ses amis, vivre dehors… Elle vit avec cela depuis la naissance mais garde l’espoir de se faire bientôt opérer. Chaque matin, elle compte les jours où elle se réveille en vie et espère que son petit cœur imbécile ne fera pas des siennes. De retour de l’hôpital où elle va tous les ans, elle et sa mère tombent sur un vieil article de journal qui parle d’un marathon richement doté. Sa mère fait vite le rapprochement et ne pense plus qu’à cela… Comme à son habitude, Xavier-Laurent Petit (qui vient de recevoir le Prix Sorcières roman ado en 2009 avec Be safe) nous fait voyager et réfléchir à travers un roman qui s’adresse cette fois à une tranche d’âge inférieure. Mon petit cœur imbécile parle autant de la maladie que du continent africain et du quotidien d’un petit village isolé. La description de la vie de tous les jours y est très belle et donne envie de partir courir là-bas.
Simon Roguet, M’Lire
Joyeux ornithorynque
Cécile Chartre
Dacodac, Éditions du Rouergue, 5,50 €
Les éditions du Rouergue lancent une nouvelle collection de romans qui s’adresse plutôt aux enfants qui lisent déjà bien, fin de primaire, début collège… Comme souvent chez le Rouergue, cette collection va essentiellement se constituer de créations originales en français. Parmi ces nouveaux titres, on découvre une nouvelle auteure: Cécile Chartre qui signe un premier roman réjouissant: Joyeux ornithorynque. Panique dans la famille! C’est le quarantième anniversaire de la mère de famille et tout le monde sait que c’est le pire jour de l’année à venir. Cette maman ne supporte pas les anniversaires et ce depuis ses quatre ans. Autant dire que la famille en a vu passer des 4 juin détestables. Pourtant, le père de la famille va une fois de plus tout tenter pour faire plaisir à sa femme. Une roue crevée plus tard et un soleil de plomb sur l’aire d’autoroute vide et tout annonce la catastrophe imminente. Mais Bilal -et son vieux Combi- passe par là et va offrir à la famille une aventure inespérée et réjouissante… Un très beau roman plein d’humour et de chaleur humaine. L’ouverture vers l’autre, le rapport à la famille, la différence sont autant de thèmes que l’on croise dans ce récit écrit avec beaucoup de finesse et de simplicité. Un très bel ouvrage pour une tranche d’âge qui ne regorge pas de textes français très intéressants…
Simon Roguet, M’Lire
Nils Ahl
Neuf, L'École des Loisirs, 9,50 €
Depuis que ses parents ont divorcé, Zénon a déménagé loin de son amie Malte avec qui il partageait des ballades nocturnes dans les souterrains et l’amitié du chien de couleur: Érasmus II Apoildur. Zénon vit maintenant avec son père et sa compagne Daphné, perpétuellement en voyage mais très exigeante sur la tenue de la maison quand elle est là. Érasmus II Apoildur est arrivé dans la vie de Zénon peu avant Malte, alors que sa mère lui avait expliqué, qu’à huit ans, il était temps pour lui d’avoir un ami imaginaire. Elle était loin de se douter que l’ami prendrait la forme de ce chien un rien arrogant et tricheur invétéré. Et qu’il entraînerait Zénon dans les souterrains qui se trouvent sous son lit, où il lui apprendrait à jouer au poker et à plumer son père (enfin, à ne plus jamais faire la vaisselle, puisque ce sera l’enjeu des parties de poker avec son père). Depuis qu’il a déménagé et perdu Malte, Zénon s’est éloigné des souterrains et n’a plus vu le chien de couleur. Jusqu’à ce jour où il reçoit une lettre de son amie. Un appel à l’aide. Érasmus II Apoildur réapparaît dans la vie de Zénon et lui apprend que Malte a disparu dans les souterrains. Tous les deux partent à sa cherche, mais c’est bien plus acrobatique et périlleux d’accéder aux souterrains par la sortie de secours… Pour entrer dans cet incroyable roman, il faut oublier quelques certitudes et laisser son rationalisme au vestiaire. Il faut, comme Zénon et Malte, être capable de trouver l’entrée des souterrains et de voir les chiens de couleur: «Chien de couleur, n. m. (de chien et de couleur). Mammifère domestique et imaginaire de l’ordre des carnassiers et des poètes, appartenant à la famille des créatures souterraines, dont il existe probablement plusieurs races bien qu’on n'en soit pas très sûr. Doté d’un sens de l’humour certain et mauvais joueur, il raffole de l’estragon et des herbes de Provence qu’il fume (en général dans le fourneau d’une pipe). Le chien de couleur a beaucoup de qualité mais pas celle de bien faire la cuisine.» Sinon, mieux vaut renoncer à l’aventure. Mais pour ceux qui s’y risquent, c’est un bonheur. Une plongée euphorisante dans l’univers loufoque et malicieux de Nils Ahl, où les chiens portent le nom du grand humaniste de la Renaissance et les enfants celui du fondateur du stoïcisme ou d’un micro État de ma Méditerranée. Et que les souterrains soient les chemins tortueux de l’inconscient de Zénon ou un monde réellement imaginaire (réel pour Zénon, imaginé par Nils Ahl), peu importe, Les Carnets souterrains de Zénon est un livre venimeux, dont «la morsure est toxique mais pas mortelle» et qui peut nous «faire croire à des choses fausses» ou nous «dire des vérités que (nous n’avons) pas envie d’entendre». Bref, un bon livre!
Ariane Tapinos, Comptines
Momo
Michael Ende
Traduction Corinna Gepner
Estampille, Bayard Jeunesse, 13,90 €
Les éditions Bayard Jeunesse nous offrent l’occasion de (re)découvrir ce magnifique roman de Michael Ende paru pour la première fois en 1973. Momo, petite fille sans âge et sans famille, s’est installée dans un amphithéâtre en ruine près d’une ville, après s’être échappée de l’orphelinat. Les citadins sympathisent avec elle et décident de l’aider, en lui aménageant la cavité de la scène; chacun lui apporte à manger, tandis qu’elle apporte bonne humeur et réconfort. Tout le monde apprécie cette enfant, qui vit avec peu de choses comme Diogène dans son pithos. Beppo le balayeur et Gigi le conteur deviennent ses meilleurs amis. Dotée d’un humanisme hors pair, Momo sait écouter les autres et offrir de son temps. Elle est devenue une sorte de Pierre de patience: les gens vont se confier facilement à elle quand ils en ressentent le besoin.Mais l’arrivée des messieurs gris va bouleverser la ville. Ces affreux personnages portant toujours chapeau et cigare existent grâce à la collecte qu’ils font du temps humain. Ils proposent aux habitants d’ouvrir un compte Épargne Temps. Il faut alors optimiser l’utilisation de son temps et ne plus le perdre à bavarder ou aider son voisin. Momo se retrouve seule; il lui faudra l’aide de Maître Hora et de sa tortue Cassiopée pour tenter de rétablir la situation.
Ce roman dénigre une société dans laquelle tout le monde court après le temps sans regarder autour de lui. Toutes les richesses de l’humanité sont réunies dans cette aventure fantastique et originale. Il en existe une adaptation cinématographique de Johannes Schaaf sortie en 1986.
Claire Bretin, Les Sandales d'Empédocle
La Maison du Magicien
Mary Hooper
Traduction Bee Formentelli
Gallimard, 12 €
Angleterre, XVIe siècle, sous Élisabeth Ire. Nous accompagnons le destin de Lucy, jeune fille qui, poussée par la pauvreté et la dureté de son père quitte le foyer familial pour aller à Londres et y trouver du travail. Fine, courageuse et maligne, avec la Tamise comme guide pour conduire ses pas, Lucy échouera au final à Richmond où elle rentrera au service du Dr Dee qui n’est autre que le magicien de la reine. Là, de nombreuses péripéties et un destin hors du commun l’attendent.
Ce roman est tout à la fois une fresque historique, un excellent roman d’aventures mêlé de surnaturel et une peinture vivante du beau personnage qu’est Lucy. La lecture en est fluide bien qu’exigeante, et la destinée de cette jeune fille ne peut laisser les lecteurs indifférents. Témoignage manifestement documenté d’une époque emblématique de l’Angleterre, mais aussi roman à suspense et à rebondissements multiples, Marie Hooper sait nous tenir en haleine avec talent. Je l’avais découverte avec le roman La Messagère de l’au-delà, publié chez Panama début 2008, pour lequel j’avais eu un véritable coup de foudre littéraire. Ce second roman traduit en français ne m’a pas déçue, bien qu’il soit porté par un propos plus léger et destiné à un public plus jeune, dès 10/11ans, et qu’en outre sa couverture kitsch le desserve de prime abord.
Anne Helman, Chat Perché
Le Journal d’Aurore, tome 3: Rien ne va plus
Marie Desplechin
Médium, L'École des Loisirs, 11 €
La voilà, elle est de retour la Jamais contente, la Toujours fâchée, la déprimée, la casse-pieds mais on l’adore quand même, elle et son franc-parler. Revoilà donc Aurore et son journal, pour la troisième fois, et franchement, c’est pas dommage! On retrouve ses parents, ses sœurs, ses ancêtres, ses amis, ses profs. Cette année, elle découvre la littérature (un grand moment), l’écriture de chansons, Rosette, la politique et … l’amour, le vrai, qui la rendrait presque de bonne humeur. Non?! Si, si… Un journal toujours gai, drôle mais aussi ancré dans notre société, l’air de rien…
Leslie Vega, Rêv’en Pages
La Ferme de grand-père
Patricia MacLachlan
Quentin Blake
Traduction Anne Krief
Folio cadet, Gallimard, 7,90 €
Dernier volet de la saga Sarah la pas belle, La Ferme de grand-père est un magnifique roman. On retrouve toute la famille que nous suivons maintenant depuis quelques années, à l’occasion du mariage d’Anna. Cette fois encore, c’est Cassie qui tient le journal de la famille. Et cette fois-là, la famille est au grand complet, l’oncle et les tantes de Cassie sont venus du Maine. Et puis, surtout, il y a Grand-père, avec le petit Jack qui le suit pas à pas. Cassie, qui est observatrice, sent l’amour qui unit ces deux êtres qu’elle aime tellement. Douceur de vivre, soirées d’été, tendresse, gestes simples, parfum de roses, sourires et rires accompagnent cette histoire, qui, semble-t-il, est la dernière de la série. «Les rires et les voix sont de petits cailloux / Tout autour de nous. / Nous les ramassons et les serrons fort, / Dans nos mains, jusqu’à la mort.» (Voir aussi page X)
Leslie Vega, Rêv’en Pages
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