11 septembre 2009

Partir et revenir

Peu d'exils dans les mangas japonais ? Pas si sûr, si l'on veut bien entendre par exil celui de jeunes qui fuient leur famille, voire la vie, ou qui passent de la campagne à la ville (et vice versa)

dispersion_2ed_01.jpgAïe!… Je suis chargée (ou plutôt je me suis chargée dans un moment d’égarement!) de vous parler de l’exil dans les mangas… Premier constat: trouver un manga qui aborde ce thème tel qu'on le conçoit généralement aujourd'hui dans la réalité (situation de quelqu’un qui est obligé de vivre ailleurs que là où il réside habituellement, du fait d'une expulsion, d'un départ volontaire, etc.) est très difficile. Une mission que je n’ai en tout cas pas réussie à remplir malgré l’aide de mon libraire spécialisé en la matière!

Apparemment, l'exil n’est pas un thème qui intéresse les Japonais. On peut avancer certaines explications géographiques, historiques, politiques et enfin culturelles. Tout d’abord, mis à part un intermède au XVIe siècle (arrivée de commerçants et de missionnaires chrétiens), le Japon est une île fermée à l’Occident jusqu’en 1854. Ce n’est qu’à partir de cette date que les contacts avec celui-ci s’intensifièrent: multiplication des traités commerciaux, début de l’expansionnisme militaire du Japon, émigration de travailleurs japonais vers d’autres pays (États-Unis, Brésil, etc). Ce départ de travailleurs japonais, commencé vers 1870, avait comme principal objectif de soulager les tensions sociales internes dues au manque de terres et à l’endettement des paysans. Le Brésil (à partir de 1910) est le pays qui accueillit le plus de japonais, puis viennent les États-Unis. Néanmoins, aujourd’hui, les Japonais quittent peu leur île et, essentiellement, pour des raisons professionnelles. De plus, actuellement, le Japon n’est pas une terre d’immigration : à peine deux millions d’étrangers (1,6% de la population) sur son sol, arrivés en deux vagues, Coréens et Chinois pendant la période coloniale du pays, puis Asiatiques et Latino-américains à partir des années 1980. Même si le pays se voit contraint de changer sa politique d’immigration à cause d’une grave crise démographique (taux de natalité trop bas, etc.), le peuple japonais, plutôt nationaliste, essaie de préserver son homogénéité ethnique s’assurant que la population reste dominée par les Japonais et que les ressortissants étrangers représentent un pourcentage minimum de la population.


Comme dans la réalité, donc, peu d'exils de ce type dans les mangas… Cependant, si on élargit le sens du terme «exil», on trouve des mangas répondant à notre attente. Dans la veine fantastique, on peut citer les héros exilés dans un autre monde que le leur, forcés de subir des épreuves ou une quête pour pouvoir retourner chez eux. Cet exil peut se situer dans le temps, dans l’espace ou dans un autre monde. Amakusa 1637 raconte ainsi l’histoire de Natsuki, une lycéenne qui, après avoir réchappé à une tempête en mer, découvre qu’elle a été emportée au XVIIe siècle ainsi que cinq de ses amis. Exilée dans le passé, elle cherche à retourner dans son époque. Mais Natsuki découvre que son destin est lié aux habitants qui l’ont recueillie et aux évènements qui se préparent. De plus, elle ne veut repartir sans son petit ami qui, amnésique, pense être un combattant de légende et appartenir à ce monde.

Princesse Mononoké, célèbre manga et dessin animé de Hayao Miyazaki, narre de son côté la geste d’Ashitaka. Dans le Japon médiéval, Ashitaka, jeune prince, sauve son village en tuant un sanglier démon de la forêt. Blessé par le monstre, il est condamné à devenir lui-même un démon. Contraint de quitter son village, il part dans l’espoir de trouver une réponse à sa malédiction. Dans sa quête, il se retrouve mêlé à une guerre entre les esprits de la forêt et deux partis humains aux intérêts contradictoires. Ce conflit entre nature et civilisation est symbolisé par la lutte sans merci opposant San, jeune fille élevée par les loups, à Dame Eboshi, chef du clan des forgerons et responsable de la destruction de la forêt. Princesse Mononoké s’inscrit dans la tradition japonaise des princes en exil. De plus, la forêt joue un rôle d’accueil. En effet, tous les personnages principaux, princes ou non, marqués dans leur chair et mis au ban de la société paysanne, se retrouvent dans la forêt ou à proximité.

Dans un autre genre, Loki le détective mythique, est un manga policier avec un petit air de Détective Conan. Par un concours de circonstances, Loki, dieu nordique de la discorde, se retrouve dans la peau d’un enfant sur Midgard, le monde des humains. Condamné à récupérer des auras maléfiques qui s’emparent du cœur des hommes pour recouvrer sa véritable nature, Loki décide d’ouvrir une agence de détective. Il mène ses enquêtes accompagné de Mayura, lycéenne attirée par les mystères. Véritable ovni dans la production manga, Dispersions aborde l’exil d'une autre manière, tout à fait singulière. Après cinq ans d’absence, Azumi revient avec ses parents s’installer dans la ville de son enfance. L’adolescente part immédiatement à la recherche de Katchan, son ancien compagnon de jeu, mais celui-ci semble à peine se souvenir d’elle. Prostré au bord de la rivière, ce garçon étrange livre peu à peu son secret à Azumi: incapable de vivre en ce monde, il a développé le pouvoir de se «disperser» aux quatre vents, pour quitter une réalité qui l’oppresse. À travers l’errance du héros de Dispersions, on entrevoit le mal–être d’une jeunesse japonaise incapable d’affronter la réalité et rêvant d’un ailleurs idyllique.

On trouve aussi, dans d'autres mangas, des héros quittant la campagne pour aller en ville, à la recherche d’une vie plus intéressante. Le Sablier en est un exemple. An, jeune collégienne de Tokyo, voit sa vie bouleversée à la suite du divorce de ses parents. Obligée de vivre à la campagne avec sa mère chez ses grands-parents, elle découvre peu à peu une nouvelle vie plus attirante qu’elle ne l’aurait cru et surtout la force et la fragilité de l’amour et l’amitié. Le Sablier évoque un double exil: celui de An qui quitte Tokyo pour la campagne et celui de sa mère, qui une quinzaine d’années auparavant fuyait coûte que coûte la campagne pour habiter en ville. Très sensible, elle ne supportait ni le fort esprit communautaire, ni la vie ennuyeuse de cet endroit. Incapable d’affronter son existence et son retour sur ses terres natales, elle se suicide. En revanche, An, plus forte, surmonte ses peines pour vivre pleinement son adolescence dans ce village.

Le Journal de mon père de Jiro Taniguchi évoque lui aussi la fuite du héros à Tokyo. Cependant, on est plus dans la fuite d’une situation familiale que d’un lieu. Séjournant dans sa ville natale pour l’enterrement de son père, Yoichi Yamashita replonge dans les années de son enfance et sur les raisons profondes qui l’ont tenu éloigné pendant de longues années du lieu où il est né. Yoichi est un petit garçon heureux avec une sœur et des parents aimants jusqu’au jour du grand incendie qui, en même temps que leur maison, ravage son avenir. Quelques années après ce drame, ses parents divorcent et le jeune garçon en éprouvera une immense douleur et restera blessé, solitaire et habité d’un profond sentiment de rejet, surtout vis-à-vis de son père. Il n’aura de cesse de vouloir quitter sa ville natale pour échapper à son mal-être et fuir un père qu’il rend responsable. Cette veillée funéraire sera l’occasion pour les membres de la famille Yamashita d’ouvrir leur cœur, de panser leurs blessures, d’accepter les erreurs du passé et pour notre héros de mieux comprendre son père et de se réconcilier avec celui-ci.

Même si les mangas abordent très peu le thème de l’exil «contemporain» (immigration, etc.), on retrouve donc cependant dans plusieurs ouvrages cette notion de fuite, forcée ou volontaire, et toujours cette douleur qui en résulte avec ses épreuves et ses espoirs.

Aurore Boulet, librairie Le Liseron


Ouvrages cités :

Amakusa 1637, AKAISHI Michiyo, éditions Akiko, 8 volumes, shonen pour adolescents (à partir de 13 ans).

Princesse Mononoké, MIYAZAKI Hayao, éditions Glénat, 4 volumes (à partir de 9 ans).

Loki le détective mythique, KINOSHITA Sakura, éditions Kami, 3 volumes (à partir de 9 ans).

Dispersions, ODA Hideji, éditions Casterman, collection Sakka, 2 volumes (série finie), seinen (jeunes adultes).

Le Sablier, ASHIHARA Hinako, éditions Kana, 6 volumes, shojo (à partir de 11 ans).

Le Journal de mon père, TANIGUCHI Jiro, éditions Casterman, collection «Écritures», one-shot (adolescents).

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