07 septembre 2009
Les voyages d'Anne-Laure Bondoux
Il y a des auteurs dont on attend leur prochain livre; Anne-Laure Bondoux en fait partie. À réception des épreuves du roman Le Temps des miracles, en décembre dernier, je savais qu'un bon moment de lecture s'annonçait. Et me voilà dans l'aventure, dès les premières pages, avec Koumail et Gloria; je ne suis pas en train de lire pour le travail, je suis dans l'intimité des personnages principaux du roman, un enfant et une femme, exilés parcourant des kilomètres en quête d'une terre refuge. Espoir, courage, imagination, solidarité entre les peuples: d'une envergure humaniste, ce récit me fait l'effet d'une barre vitaminée! À la lecture du Temps des miracles, quelque chose s'ouvre en nous. Et rencontrer Anne-Laure Bondoux a été aussi simple que son écriture est fluide…
NATHALIE MAINGUY. Anne-Laure, quelle est l'origine du roman Le Temps des miracles, cette histoire d'enfant du Caucase?
ANNE-LAURE BONDOUX. Comme très souvent l'origine est multiple… et un peu dans le brouillard de mes souvenirs. Pour certains romans, il y a un déclic; là ce fut plutôt une lente maturation… Depuis fort longtemps j'avais dans mon ordinateur un bout de texte provisoirement intitulé «Le bon côté des choses»; je voulais raconter une histoire avec des personnages à qui il arriverait un tas de tuiles mais qui en verraient toujours le côté positif… Je n'ai pas été plus loin dans ce projet, mais il n'est cependant pas étranger au Temps des miracles, notamment en ce qui concerne le personnage de Gloria, cette femme dont je voulais justement qu'elle montre en permanence le bon côté des choses à l'enfant avec qui elle voyage. Si vous me demandez maintenant d'où vient cette idée d'un bon côté des choses… Je ne sais plus! Mais c'est une façon de voir la vie que j'essaie d'adopter moi aussi. Je ne suis pas très éloignée de Gloria. J'adhère complètement à beaucoup de ses points de vues et de ses attitudes, que je fais miennes aussi, à mon échelle, et même si je ne suis pas confrontée aux mêmes circonstances. Ça fait partie de ma personnalité, mais c'est également un crédo. Dans les moments où ça va moins bien, je n'oublie pas que la moindre expérience, qu'elle soit douloureuse ou pas, va enrichir ma perception de la vie et que j'en tirerai un bénéfice pour mon écriture. Même les plus douloureuses sont un merveilleux matériau pour l'écrivain! Elles me permettent d'expérimenter une sensation que je pourrais essayer de traduire en mots, tout en distinguant la vraie vie de la vie fictive. À terme, cela fera peut être écho chez un lecteur, cela viendra peut-être l'éclairer sur lui-même… Sinon, et de manière beaucoup plus consciente, ça faisait longtemps que je cherchais à travailler avec le même élan que celui d'un poème de Blaise Cendrars, La Prose du transsibérien et de la petite Jeanne de France; c'est un poème qui m'accompagne depuis mon adolescence. Mes parents sont des dévoreurs de poésie et très régulièrement -mon père surtout- ils sortaient un recueil et nous en faisait la lecture. Adolescente, ça me barbait plus qu'autre chose! Mais il y a des poèmes qui ont été lus et relus et qui, du coup, m'appartiennent maintenant; j'en ai fait mon propre miel. La Prose du transsibérien et de la petite Jeanne de France , je voulais depuis longtemps m'en servir comme tremplin. J'avais d'abord pensé à une histoire qui aurait repris la vie de Blaise Cendrars, remplie d'évènements et nimbée de mystères. Une histoire que je n'ai pas écrite, mais dont le projet n'est pas non plus étranger au Temps des miracles. Voici une autre source que je peux identifier parmi d'autres! Un livre arrive par des biais très divers et quand il est prêt on ne sait plus trop d'où ça vient…

Dès les premières pages du roman , le lecteur rencontre Koumail/Blaise, 12 ans, clandestin isolé depuis la disparition de Gloria, sa protectrice durant la longue traversée de pays en guerre. «Seul, dans le pays des droits de l'homme»… Est-ce en réaction au syndrome de «l'invasion du pays par des vagues de migrants de plus en plus importantes» que vous avez eu envie de nous offrir une France encore terre de refuge?
M'emparer d'un personnage qui n'était pas français, lui faire observer cette France qui, à l'étranger, a la réputation d'être le pays des Droits de l'Homme, de la liberté et de l'égalité, cela me permettait d'adopter un regard assez candide sur notre France - d'autant plus que ce personnage est un enfant. L'air de rien, je pouvais opérer une critique en creux de l'actualité récente et de la politique mise en route depuis quelques années autour de l'immigration - quand notre actuel président était ministre de l'Intérieur. Je n'ai pas pour autant brandi de bannière; de manière naturelle je ne suis pas militante… La seule chose que je sais faire, outre évidemment d'être citoyenne au travers d'actions quotidiennes, c'est raconter des histoires. Je ne sais pas tenir une banderole, manifester - ma mère était tout le contraire, j'ai dû prendre le contre-pied! Mais je me dis que je peux me servir des outils que sont finalement mes histoires… M'adressant à des jeunes, c'est aussi pour moi un bon moyen de faire passer un certain nombre de choses, pas sous forme de messages, mais plutôt sous forme d'étonnements, de questionnements par le biais d'effets de miroir. J'essaie juste de provoquer un petit décalage, et pas du tout de «mâcher le travail»: libre à chacun d'aller vers sa réponse. Mais évidemment j'ai les miennes, et je pense que vous les avez parfaitement lues dans le livre! Je suis un peu effrayée de la manière dont aujourd'hui on regarde le «problème» de l'immigration… Seulement je ne pars jamais dans l'écriture avec l'idée de défendre une thèse, même pas avec un thème, mais avec des personnages… Ça suppose à chaque fois d'être très humble par rapport à une thématique quelconque. Car, par le biais de l'humain, on part toujours vers la complexité… On n'est jamais dans le tout noir ou le tout blanc. Pas d'avis tranché, mais des interrogations à faire germer; et dès lors tous les espoirs sont permis, car la réflexion enclenchée emmène hors des clichés. J'ai de toute façon, sur la question, simplement un sentiment, une vision, pas un discours - je ne me sentirais pas légitime pour cela. Je me mets juste à la place d'un personnage qui traverse une situation, et du coup je l'explore en même temps que lui. De toute façon le roman n'est pas le lieu pour militer. Même si les romans ont provoqué un tas de changements dans ma manière de voir les uns et les autres, le monde, la société, ça s'est passé sur un plan émotionnel, c'est l'affect que ça vient toucher, pour petit à petit faire bouger les lignes.
Sur la trace de Gloria après des années de silence, Koumail se replonge dans le passé. La vérité se révèle au lecteur en même temps qu'au narrateur; est-ce pour donner un leçon d'optimisme au lecteur?
Oui, et c'est conforme à la manière d'être de Gloria. Comme je m'adresse à des jeunes, j'en fais peut-être un peu des caisses avec ça! Mais je suis tellement triste, quand je rencontre des classes d'ados, de parfois constater ce manque d'appétit, cette peur de découvrir leur vie d'adulte, plutôt qu'une envie… Ça me chagrine tellement que, parfois, j'en rajoute un peu pour leur indiquer que, si, ça vaut la peine et que ça va être bien; que, oui, il y aura des choses difficiles, pas drôles, mais que, oui, ça vaut le coup! J'ai envie de le leur dire car je le crois sincèrement. J'ai des enfants de cet âge-là, j'ai envie de sentir cet élan de vie chez eux comme chez tous les ados. Et ça joue sur l'humeur de mes livres…
Et cette volonté que le narrateur découvre la vérité en même temps que le lecteur?
Ça résonne aussi avec une expérience personnelle, celle d'une révélation d'un secret familial que j'ai vécu moi aussi, et qui m 'a tellement retournée que j'ai eu envie de refaire le chemin avec ce livre. Ça m'a permis d'examiner le bouleversement que cet évènement a pu induire chez moi… Mais pour que cela serve à ce que j'ai à offrir au lecteur, il faut que l'histoire soit détachée de ma réalité. Ce n'est donc pas de l'auto fiction - j'en suis désolée pour mes lecteurs qui me demandent souvent quand j'écrirai une autobiographie; les histoires vraies les fascinent!
Votre roman parle du quotidien des exilés. «Courage, ne pas plier, aller vers des jours meilleurs, évoluer entre mensonge et vérité». Peut-on parler de leçon d'humilité?
Comme je vous l'ai précisé, je n'ai fait qu'imaginer ce quotidien. Si je l'avais vécu, je ne l'aurais certainement pas raconté comme ça… Ma ligne directrice pour ce récit, c'était un leitmotiv, celui de l'enchantement. Il fallait que Gloria enchante la réalité, même la plus triviale. Or la réalité d'un exil tel que je peux le ressentir, c'est épouvantable, un arrachement; c'est une part de soi qu'on coupe, une amputation. Changer de pays, changer de langue… Je ne l'ai jamais vécu, mais il m'a suffit d'être plongée durant un court séjour au Chili, suite au roman des Larmes de l'assassin, pour me retrouver dans un ailleurs dont je ne parlais pas du tout la langue, pour sentir cette expérience embryonnaire d'être perdu, de ne pas avoir les repères, de ne pas avoir les codes parce que j'étais au fin fond de la Patagonie, très très loin de chez moi… J'y étais certes dans de très bonnes conditions; néanmoins il m'a suffit cette petite expérience pour imaginer ce que ça pouvait être quand on se retrouve projeté dans des évènements durs et confronté à un état de survie. Alors évidemment, par effet de miroir, on ne peut être soi-même que très très humble par rapport à la trajectoire de ces gens-là qui s'arrachent à leur culture, à leurs habitudes, à leur cuisine, à leur langue pour aller chercher mieux, mais au prix de difficultés tellement énormes que ça invite à relativiser les choses. Je verrai si ça fait cet effet là chez mes jeunes lecteurs… Mais encore une fois, ce n'est qu'une invitation à réfléchir, à ressentir… Ce n'est pas pour autant que j'ai envie de leur dire «arrêtez de vous plaindre», car on a aussi le droit d'être insatisfait, de trouver que rien ne va, et c'est bien aussi car sinon on est moins exigeant et on ne fait pas avancer les choses. Ce que je suggère, c'est simplement de se rendre compte du courage incroyable de ces exilés.
Patagonie, Grand Ouest américain… Vos romans nous emmènent dans de lointaines contrées. Sans être exilée, êtes-vous cependant une grande voyageuse?
Non… De ce point de vue, je suis même un peu timorée. Surmonter une petite peur du différent, de l'étranger, du pas comme chez moi me met dans une situation qui m'effraie - comme beaucoup de gens, je pense. Or, enfant, je rêvais de faire le tour du monde; j'avais un grand appétit pour les cartes, j'avais appris par cœur les noms des capitales, les montagnes, les fleuves… C'est venu alimenter mon imaginaire et aujourd'hui je compense sans doute ma frustration par l'écriture! Jusqu'à présent j'avais même besoin du tremplin de l'ailleurs pour faire évoluer des personnages souvent rocambolesques, un peu insolites, un peu extravagants. J'ai du mal à les ancrer dans un contexte français actuel! Alors j'imagine à partir de photos… J'imagine des odeurs, des bruits. Je me dis parfois que c'est presque mieux de ne pas aller dans ces pays mais de les découvrir à travers les mots des autres! Sauf que la réalité est souvent tellement plus complexe… Il faut d'ailleurs que je me méfie maintenant car mes romans sont traduits dans ces pays!
Le Temps des miracles bénéficie d'une double couverture: l'une pour la jeunesse, l'autre pour les adultes. Pourquoi cette double publication?
J'ai écrit Le Temps des miracles en songeant vraiment à un public jeunesse, mais comme j'aime m'adresser à des ados, ça glisse souvent vers les adultes. Parallèlement au Temps des miracles, j'ai écrit un texte adulte… En fait pas en même temps, mais alternativement. C'est mon éditrice qui, à la lecture du manuscrit, a spontanément pensé que c'était dommage de ne pas proposer ce texte pour les adultes. Avec mon accord, elle a convaincu l'équipe de Bayard de se lancer dans l'aventure de la double couverture. C'est un texte passerelle… Beaucoup d'adultes sont touchés par le texte… Maintenant j'attends de voir si les jeunes le seront aussi.
Pourquoi avoir créé un site du livre? (http://letempsdesmiracles.bondoux.net)
Une autre idée de mon éditrice… J'avais accumulé un grand nombre de documents, je me suis appuyée sur des articles, des cartes, même si je n'ai pas voulu abreuver le lecteur d'informations ou faire un documentaire. C'était pour me permettre d'asseoir mon imaginaire sur quelque chose de réel, de donner une dimension crédible au récit. Dans un premier temps, je pensais me servir de ces documents lors des rencontres avec les jeunes, mais la création du site apporte une souplesse d'utilisation et des documents de meilleure qualité. Je l'ai créé pour ceux qui veulent en savoir un peu plus sur le contexte géographique, politique, historique, et j'en ai profité pour raconter l'élaboration du texte et glisser tout un tas d'infos; par exemple celles sur le statut des enfants qui arrivent seuls en France, comme Blaise. Comme tout ça est soumis à beaucoup de changements, comme la directive de la honte, la législation n'a pas fini de bouger, et j'alimenterai le site de nouvelles données ou dirigerai vers des sites où on peut les trouver. Le roman existe en soi. Mais ceux qui sont curieux peuvent le prolonger en naviguant sur le site…
À la lecture du Temps des miracles, on pense à La Vie est belle de Roberto Benigni. Vos romans sont très cinématographiques. Est-ce que l'aventure vous tente?
Après l'obtention de ma licence, j'ai tenté et échoué le concours d'entrée à la Fémis, le seul organisme français d'enseignement d'écriture cinématographique de fictions. J'ai toujours aimé le cinéma qui fait appel à des sens multiples par rapport à la lecture qui est essentiellement cérébrale. Au cinéma on est soumis à des émotions plus immédiates, plus violentes. Je pense que tous les romanciers se font d'ailleurs une sorte de cinéma intérieur. Moi ce que j'essaie de faire avec les mots, c'est de projeter dans la tête de mon lecteur une histoire. Et si ça marche je suppose qu'un petit film se déroule alors dans sa tête… Néanmoins, pour avoir travaillé sur une adaptation des Larmes de l'assassin, je me suis rendue compte que c'était une erreur de penser que c'était un roman si cinématographique que ça. Ça a nécessité un énorme travail d'adaptation! Avec l'aide du réalisateur, on a finalement fait un scénario qui s'est éloigné du roman. C'était une nécessité. Le cinéma, ce n'est pas le même langage. Les voix de mon roman sont très intérieures, tout comme dans Le Temps des miracles, et ça, ce n'est pas cinématographique. Ce qui est d'ailleurs la qualité première du roman!
Anne-Laure, une conclusion?
Ce qui est essentiel, quand je commence à écrire, c'est… j'appelle ça la petite musique, la respiration, quelque chose d'un peu organique et sensitif qui doit s'installer dès les premiers mots. Dans Le Temps des miracles, il y a ce personnage qui parle à la première personne, guidé par des phrases qu'il avait entendu durant son enfance… Une idée de chanson, de refrain, qui induit un rythme d'écriture par chapitres courts… Je voulais que ce livre ne soit pas trop long, qu'il y ait une sorte de pulsation. Alors le personnage se met à vivre dans l'imaginaire… Cette envie qu'il y ait une cadence rapide, avec des accélérations, des ellipses, par flash… Chaque livre a sa respiration!
Propos recueillis par Nathalie Mainguy, librairie Comme dans les livres
Le Temps des miracles
Anne-Laure Bondoux
Millézime, Bayard Jeunesse, 11,90 €
Blaise va peut-être, enfin, retrouver celle qu’il aime, celle qui l’a élevé: Gloria Bohème. Et il se souvient. Il se souvient de ce que lui racontait Gloria, le soir: comment elle l’avait trouvé dans un train en flammes à la suite d’un attentat et comment ils avaient dû fuir le Caucase en guerre. Il nous raconte les rencontres, les amitiés mais aussi la faim, la peur, auprès d’une Gloria toujours présente, toujours aimante pour lui éviter d’attraper «un désespoir». Et l’espoir, c’est, au bout du chemin, la France, le pays de Koumail. Littérature pour ados, littérature pour adultes? Ce n’est pas le dernier roman d’Anne-Laure Bondoux qui nous donnera la réponse car Le Temps des miracles est un roman pour tous ceux qui aiment la littérature. C’est un grand livre, un roman qui comme Les Larmes de l’assassin vous accompagnera longtemps, que vous ne pourrez oublier. Anne-Laure Bondoux a été bercée par la poésie. Dans une rencontre avec ses lecteurs, elle expliquait que Les Larmes de l'assassin lui avaient été inspiré par un poème de Prévert que lui lisait son père. Cette fois, ce sont deux poèmes de Blaise Cendrars qui sont la source du Temps des miracles. Espérons qu’il y ait encore beaucoup de poèmes dans la mémoire d’Anne-Laure Bondoux.
Annie Falzini, librairie L’Oiseau-Lire
Ecouter deux extraits lus par l'auteure ici
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