29 juillet 2009

France - Algérie (7) : Habib

(Rétroviseur été 2009 - un article paru en mars 2003)

habib.jpegHabib – un des grands-pères de Wahid – avait dix ans lorsqu’il a commencé à ramasser des légumes près d’Oran, en 1944. Dans le n°15 de Citrouille, sa fille Assia l’avait interviewé à l’occasion de leur lecture partagée de Nona des sables (Françoise Kerisel, 1996, Ipomée-Albin Michel).

De la madrassa au gourbi
Nona des sables : à l’aide de photographies et de cartes postales qu’elle a exhumées de vieilles boîtes, une collégienne interroge son arrière-grand-mère, dont elle craint que la bouche ne s’ensable, sur ses racines algériennes. Assia (27 ans à l’époque de cet interview) a eu envie de lire cet album à son père, Habib, né en 1934 à Saint-Cloud, en Algérie française. Assia connaissait peu de choses de l’enfance de son père, sinon qu’il avait commencé à travailler très jeune.

Assia : Tu n’as pas de photos de toi lorsque tu étais enfant. Pourquoi ?
Habib : Parce que j’habitais un douar (quartier pauvre), où personne n’avait d’appareil. De toute façon, personne ne cherchait à se faire photographier…

Parmi les enfants dont on voit les photos dans le livre, est-ce qu’il y en a un à qui tu ressemblais ?
Oui, celui qui a une chéchia (coiffe). On nous rasait la tête à cause de la bougarhra (sorte de gale), et on nous mettait du mercurochrome. Alors on cachait ça avec la chéchia.

C’était fréquent chez les enfants du douar, la bougarhra ?

Oui, à cause de la malnutrition, de la fatigue et du manque d’hygiène. Quand je rentrais du travail, j’étais trop fatigué pour me laver. Je ne pensais qu’à me coucher, parce que je devais me lever à l’aube.


Tu avais quel âge à cette époque, quand tu as commencé à travailler ?
C’était en 1943-1944, j’avais neuf-dix ans. Je travaillais le week-end et pendant les vacances, à ramasser les légumes.

Le reste du temps, tu allais à l’école ?
On appelait ça la madrassa. Ce n’était pas vraiment une école, on n’avait ni cartable ni livres, juste des ardoises. On apprenait à se débrouiller avec la lecture et le calcul. Le calcul, ça nous intéressait, parce que ça nous apprenait à ne pas nous faire rouler au moment des payes. On était payés au kilo de légumes cueillis, il fallait faire des opérations…

C’est comme ça que tu es devenu fort en calcul mental ?

En général, les illettrés sont forts en calcul mental…

À quel âge as-tu quitté la madrassa ?
À douze ans. Ma mère venait de mourir. Tu sais ce qu’on dit chez nous : quand on n’a plus de mère, on devient orphelin.

Même s’il reste le père ?
Oui. C’est comme si, sans la mère, l’enfant n’était plus protégé. La mienne, elle avait tout fait pour que je n’aille pas travailler trop tôt, pour que j’aille à l’école. Quand mon père s’est remarié (il avait des enfants en bas âge), j’ai senti que maintenant, je devais me débrouiller seul, et puis que je devais aussi l’aider. J’ai décidé d’aller travailler, comme beaucoup d’autres enfants du douar le faisaient déjà. En même temps, j’aurais voulu que mon père m’en empêche. Il ne l’a pas fait et je lui en ai longtemps voulu… Mais lui, il avait commencé à travailler très tôt, et ça ne l’avait pas empêché ni de grandir ni de fonder une famille après. Il devait se dire que pour moi, ce serait pareil…

Comment as-tu trouvé du travail. Il y avait des recrutements ?
C’était une région très agricole. Le travail ne manquait pas. Mon père était réputé être un bon ouvrier, je n’ai pas eu de mal à trouver…

Tu travaillais pour des propriétaires arabes ou français ?
Dans cette région, il n’y avait pas de propriétaires algériens. C’étaient des colons français.

Comment se passaient tes journées ?
Je me levais très tôt, à 4 ou 5 heures, parce qu’il y avait du chemin à faire à pied, une quinzaine de kilomètres, parfois plus. Quand j’arrivais sur place, il y avait la répartition des tâches. Pour moi, c’était souvent la cueillette. Je ramassais des légumes jusqu’au coucher du soleil. Tu comprends pourquoi aujourd’hui je n’aime pas en manger. En tout cas, pas ceux que je ramassais.

Est-ce que tu rentrais tous les jours chez toi ?
Ça dépendait. Pas pendant la période des vendanges. C’était loin, et il n’y avait pas le temps…

Tu dormais où ?
Dans des gourbis construits sur les domaines. Les murs étaient faits de terre et de roseaux, le sol était en terre battue. On dormait sur des sortes de nattes qu’on apportait nous-mêmes. Quand il pleuvait, l’eau noyait tout et on ne dormait pas. Pourtant, il fallait être debout au moment où la cloche sonnait.

Tu avais quel âge à ce moment-là ?
J’ai fait ça de douze à vingt ans… Quand la cloche avait sonné, on se réunissait dans la cour. Là, le contremaître répartissait es tâches. Pendant les vendanges, c’était selon les « races » : la cueillette pour les Algériens, les hangars, le pressoir et la sulférisation pour les Européens (Français, Italiens, Espagnols) qui étaient des employés permanents.

Vous n’étiez jamais ensemble ?
Si, le soir, après le travail. On se retrouvait à la fontaine pour se laver. Là, des liens se créaient parfois entre nous, les enfants algériens et les enfants des employés européens. Ils travaillaient eux aussi, mais seulement le week-end. On jouait ensemble. Après, chacun rentrait chez soi, nous dans nos gourbis et eux dans leurs maisons. Le lundi matin, on les voyaient partir cartable à la main vers l’école, et à ce moment-là, malgré nos jeux communs, on les haïssait. C’était très dur…

Et les colons, ils habitaient loin de vous ?
Oui. Leurs maisons, tout le monde appelait ça des châteaux. On ne s’en approchait pratiquement jamais. Il y avait des grands jardins fleuris autour et des terrains de tennis.

Qu’est-ce que tu faisais de ta paye ?
Au début, je donnais tout à mon père. Après, j’en ai gardé pour m’acheter des « vêtements de ville », et pour aller de temps en temps manger une glace sur le front de mer, à Oran.

Tu rêvais de quoi, tu espérais quoi ?

Je voulais aller en France, comme d’autres enfants du douar l’avaient fait. C’était un symbole de réussite.

Mais la France, c’était aussi en Algérie dans ces années-là…
Oui, mais pour moi, la France métropolitaine, ce n’était pas pareil : il n’y avait pas les colons là-bas. C’était un pays où on ne pouvait pas faire faire n’importe quoi aux ouvriers, un pays où les ouvriers avaient des droits qu’ils défendaient. À dix-huit ans, j’ai failli partir. Un homme était venu dans le douar recruter des ouvriers pour des usines. Mais je n’étais pas majeur et mon père s’y est opposé. J’ai continué à travailler dans les domaines, en attendant ma majorité. Je suis arrivé en France en 1956. J’avais vingt-deux ans…

Qu’est-ce que tu penses de la petite fille du livre, qui cherche à connaître le passé de sa famille ? Nous, tes enfants, on ne t’a pas souvent questionné là-dessus, et tu ne nous as pas raconté grand-chose…

J’avais l’impression que mon passé n’était pas intéressant pour mes enfants. Par contre, je voulais un avenir pour eux. Tu sais bien tout ce que les parents immigrés ont su dire à leurs enfants : travaillez dur à l’école, ou sinon vous terminerez comme nous, ignorants, sans avenir…

Propos de Habib recueillis par sa fille, Assia

Ecrire un commentaire

NB : Les commentaires de ce blog sont modérés.