22 juillet 2009

France - Algérie (3) : Pierre Davy

(Rétroviseur été 2009 - un article paru en mars 2003)

davylea.jpegPierre Davy, l’auteur d’Oran 62, la rupture était sous-lieutenant appelé en Algérie de 1961 à 1962. Mais il était alors peut-être, nous dit-il, plus immature que son héros de douze ans…

Le petit Francaoui

-Comment vous est échu le soin d’écrire ce livre sur l’Algérie dans cette nouvelle collection ?
-Lorsque la collection «les romans de la mémoire» a été créée chez Nathan, je venais d’achever un livre pour leur collection «contes et récits». On m’a présenté à la personne en charge du projet, au secrétariat d’État aux Anciens combattants. Il m’a défini le cadre d’écriture en me laissant l’initiative du sujet.

-Et vous avez souhaité l’écrire…
-Il m’est apparu que la guerre d’Algérie correspondait exactement aux orientations de la collection dans la mesure où, à son sujet, les mémoires sont encore «actives». Elles dépassent le cadre du souvenir puisque ses échos impressionnent encore notre présent. J’étais concerné par cette guerre à la fois comme acteur direct et comme témoin. En 1961-62, j’étais sous-lieutenant appelé à Oran.

À l’époque vous aviez onze ans de plus que Christophe, le héros de douze ans…
-Malgré cette différence d’âge, je n’ai guère eu de difficultés à transférer mes impressions d’alors sur la perception d’un jeune adolescent : pour la plupart, nous n’avions pas la maturité nécessaire pour surmonter la complexité de la situation et l’intensité des faits. Finalement, j’ai même fait de Christophe quelqu’un de plus «éclairé» sans doute que je ne l’étais… Ce constat, il faut l’avouer, m’est encore assez pénible…

-L’organisation de votre récit vous permet d’aborder tous les aspects et tous les sujets qui pèsent douloureusement sur les mémoires de tous les protagonistes. J’ai beaucoup apprécié cette particularité de votre fiction. J’aimerais revenir sur quelques-uns de ces sujets, et avoir votre point de vue d’alors ou d’aujourd’hui. Les silences de la colonisation, tout d’abord…


CV-ORAN%2520INTRO.jpeg-Il me semble que la manière dont la conquête et la colonisation se sont déroulées n’était pas une préoccupation culturelle majeure pour ma génération, ni celle de mes parents. À la rigueur une aventure exotique et militaire, lointaine dans le temps et dans l’espace, sur fond de femmes voilées et de fantasias… L’enseignement mettait en évidence quelques informations géographiques et l’histoire se satisfaisait de quelques personnages et faits glorieux, d’images d’Épinal : le duc d’Aumale et la prise de la smala d’Abd El Kader.

-Les silences et les ambivalences de la guerre ?

-Il y avait sans aucun doute de l’opacité dans l’information officielle. Cela ne suffit pas à expliquer l’ignorance et l’indifférence quant aux enjeux et au déroulement même de cette guerre. Ceux qui ne savaient pas ne voulaient pas savoir. À titre d’exemple : un membre de ma famille m’a précédé de cinq ans en Algérie. Je ne me souviens pas avoir eu avec lui un seul échange à ce sujet. J’ai, après coup, une sorte de respect et d’envie envers ceux qui, au moment, ont su s’informer et se forger une opinion. Encore n’étaient-ils souvent préoccupés que par les retombées du conflit sur notre politique intérieure et sur nos rapports avec notre armée… Dans les familles, « on » se faisait du souci pour «nos appelés». On s’inquiétait du danger, non du bien-fondé de leur situation. Quant à s’interroger sur les motifs de l’adversaire…

-Le mépris entre ethnies, les inégalités et les ségrégations ?

-J’avais a priori la vision dichotomique des Français d’Algérie, riches propriétaires faisant «suer le burnous». Il m’a fallu être là-bas, pour constater l’effarante diversité et complexité de la société pied-noire ainsi que l’ambiguïté de ses rapports avec la population musulmane. Ce n’est que bien plus tard que j’ai fait l’effort de l’analyser et je ne suis pas certain d’en avoir compris toutes les subtilités. Tout reposait sur un communautarisme en ghettos, où les gens se côtoyaient dans la vie pratique (commerce, travail…) et officielle, mais ne se mêlaient pas. Il s’agissait, je pense, d’un équilibre instable et aberrant par essence, qui n’attendait que de se rompre. Il faut rappeler que les Arabes étaient sujets français, pas citoyens français, alors que les Juifs l’étaient depuis 1870 par le décret Crémieu, et que les pieds-noirs d’origine européenne autre que française devaient acquérir cette nationalité.

-Les violences des uns et des autres ?
-Si on accepte le principe et on décide de faire la guerre, on est complice de la violence de tous ceux qui la font. Lorsqu’on arrête un homme et qu’on le confie à ceux qui vont l’«interroger», on devient complice. Ceux qui disent « je ne savais pas » sont des menteurs ou des ignorants qui ne voulaient pas savoir

-Le dernier paragraphe reste tragiquement vrai. À la fin de la dernière phrase vous placez un point d’interrogation : «Alors petit Francaoui, dit Aicha d’une voix dure, c’est fini la guerre ?». Selon vous comment refermer cette plaie ?
-Cette question dépasse le cadre de l’ouvrage. Je n’ai pas les moyens de me faire juge ni prophète. Je suis toutefois responsable de ce dernier point d’interrogation du livre. Les accords d’Évian ne sont pas une absolution. Ils n’effacent pas un aveuglement politique d’autant plus absurde que l’expérience indochinoise était récente et exemplaire. S’il y a culpabilité, elle n’est pas dans la manière d’avoir mené cette guerre mais dans le fait de l’avoir acceptée, à quelque titre que ce soit. S’il doit y avoir remords, il serait là pour tous ceux qui, en France, ont été concernés.

Propos recueillis par Jean-Claude Ponsgen

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