23 juillet 2009

France - Algérie (4) : Jean-Claude Ponsgen

(Rétroviseur été 2009 - un article paru en mars 2003)

cahier2.jpegAujourd'hui libraire, Jean-Claude Ponsgen, qui a rencontré l’auteur d’Oran 62, la rupture, fut appelé en Algérie, de 1959 à 1961. Il nous fait part de sa réflexion.

Militaire et instituteur

Travailler à ce dossier de Citrouille a réveillé l’ALGÉRIE en moi. Celle où, militaire et instituteur, j’ai débarqué un jour de 1959. Dès le premier instant j’ai aimé ce soleil, ces paysages, cette végétation, ces gens. Dès le premier instant, je me suis senti en communion avec ce pays. Picard, où je me rendis, était un petit coin de paradis, à l’écart du tumulte. L’harmonie y régnait. Dans cette Algérie-là, j’ai pu faire ce que je voulais : scolariser les enfants arabes. Je voulais aider à préparer l’avenir de l’Algérie autonome ou indépendante. Rendre libre en attisant le feu de la connaissance : c’était dans la logique de mon métier d’enseignant.

Mais me pencher ainsi sur mes souvenirs, sur notre mémoire, a surtout réveillé l’autre ALGÉRIE.
L’Algérie de la douleur, de la souffrance, de la honte, des massacres (1) – ceux d’hier et ceux d’aujourd’hui. Est-ce la France, «mère des arts, des lettres et des lois…» (2) qui a amené ce foyer qui alimente la haine depuis 1830 dans ce pays ?
L’Algérie des villages détruits et des gens assassinés par les uns au nom de «l’ordre» républicain, et par les autres au nom de la liberté et de l’indépendance – celle des terroristes de tous bords.
L’Algérie de la ségrégation, des ghettos et du mépris raciste qui pollue encore notre pays.
L’Algérie du «ratage» de la République qui y a apporté sa culture pour quelques privilégiés, mais surtout ses canons et jamais ses valeurs universelles de liberté-égalité-fraternité pour tous. Ceux qui ont tenté de le faire ont été persécutés et abattus (3). L’Algérie du naufrage qui a ramené sur nos rivages froids et si peu hospitaliers, 800 000 pieds-noirs et 43 000 harkis, trompés, déboussolés, qui eurent à prendre racines souvent dans un terreau hostile.


Il nous faut sortir des silences de l’histoire, rassembler «les mémoires antagonistes pour œuvrer à l’expression, à la compréhension et peut-être à la réconciliation. L’histoire ne se trace que dans la vérité» (4) mais garder à l’esprit qu’un cours d’histoire n’est pas une cour d’appel.

Comme dit le Qohelet dans l’ecclésiaste, chap. 2-6-8 : Il y a un temps pour tuer et un temps pour guérir / Un temps pour détruire et un temps pour bâtir / Un temps pour se taire et un temps pour parler / Un temps pour la guerre et un temps pour la paix. La douleur coupe le souffle et empêche de parler mais je crois que le deuil peut se faire et la paix se reconstruire dans une parole exprimée et une parole reçue.
Alors c’est le temps de parler pour reconstruire les liens rompus, retisser les maillages de la paix, réaccorder les pardons nécessaires à l’avenir.

Libraires, soyez passeurs de paroles, de mémoires et d’Histoire, de récits, de poèmes. En cette année qui lui est consacrée, intéressez-vous à l’Algérie. Et vous, auteurs, témoignez d’une parole juste, d’une parole vraie, sans démagogie et sans manichéisme. Il y a aussi des gestes à inventer pour renouer avec les Algériens qui habitent des deux cotés de la Méditerranée, c’est là un programme à inventer, des gens s’y attellent, on peut les soutenir (3). Camus l’Algérien a dit : «L’important c’est d’aimer» et Victor Hugo : «Aimer c’est agir.» Ne l’oublions pas : le retour sur le passé engage vers le futur.

Jean-Claude Ponsgen, librairie.

1 - Algérie ; autopsie d’un massacre, Abed Charef, Édition de l’Aube
2 - J. du Bellay, 1522-1560
3 -Je pense à Mouloud Feraoun, Max Marchand et leurs collègues.
4 - Jack Lang, discours d’inauguration de la salle Marchad-Feraoun, 12 décembre 2002

Commentaires

je pars dimanche prochain au salon du livre d'Alger, lire des livres aux enfants et inviter des auteurs à lire aussi "aux grands". j'espère que ces mots seront l'occasion d'échanges. je suis institutrice, écris aussi des livres pour les enfants et je pense souvent à Mouloud Feraoun... votre article est toujours d'actualité, totalement dans mon actualité! aimer, agir, j'espère les deux! Nadia Roman

Écrit par : nadia roman | 18 octobre 2009

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