06 juillet 2009

J'ai rencontré quelqu'un : Emmanuel Darley

(Rétroviseur été 2009 - un article publié en 2005)

Pasted%20Graphic%202.jpgDécembre 2004. C’est un hiver sans neige comme je les vis depuis quelque temps. Le midi, le soir, je n’attends pas que la fatigue arrive, je lis. Je mange, je dévore. J’ai rencontré quelqu’un. C’est réellement l’impression que j’ai. J’ai trouvé quelque chose. Comme un endroit, un peu caché. C’est rare. C’est précieux.

Cela a commencé avec « Là-haut, la lune ». Cela a continué avec « Plus d’école ». Et puis « C’était mieux avant ». J’ai lu ce texte au café, au milieu des conversations. C’est une fable terrible. La Farce va mal, les Farçais ont peur, il leur faut un homme qui redonne espoir. Avec ce slogan : « C’était mieux avant ». Emmanuel Darley a trouvé l’exacte distance nécessaire pour faire rire des tentations du pouvoir, de la politique et du populisme. « L’avenir est derrière nous et je vous le dis, il nous faut désormais reculer. La reculade sera notre seule ambition (…). Il nous faut retrouver les vraies voleurs, celles qui ont toujours été les nôtres, trivial, famille, poterie ». Les premières mesures prises par Raoul Jambon s’il est élu ? « Distribution générale de Vlamby pour redonner le goût d’avant. Des desserts farçais d’avant (…). On pourrait refaire l’éculation d’avant quand on était petit. On apprenait bien à l’époque. Tout par cœur ça rentrait. Alors bon. Blouses grises obligatoires. Blazers pour les garçons et jupes pour les filles. Finie la mixité. Chacun de son côté. C’est mieux, c’est beaucoup mieux. La Farçaillaise tous les matins au garde-à-boue. »

Quelques jours plus tard, dans le même café. Les mêmes conversations, le bruit des couverts. « Qui va là ? ». Un homme pénètre dans un appartement. C’était le sien avant, il veut juste jeter un œil. Retrouver ses souvenirs. C’est un long monologue que l’auteur a écrit pour que la pièce soit jouée chez les gens. C’est bouleversant. La fatigue peut-être, l’émotion sûrement, les larmes coulent à la lecture. L’homme parle de sa mère. En petites phrases tranchantes. Dire la solitude, celle qui dort dans les gares. Dire la douleur de n’avoir rien. Juste les souvenirs.


On découvre le site de l’auteur. Touche un peu plus du doigt l’intimité des textes, le décor. Comment les pièces viennent au monde. Quelques bijoux glanés comme des fruits presque mûrs, une pièce pour intermittents, un texte écrit en atelier avec des lycéens, un journal. Je réalise que depuis quelques semaines je ne lis que du théâtre et qu’il n’y a plus rien de difficile à cela. Je me suis appropriée la langue. Ce qui me paraît être le plus touchant, c’est le silence. C’est le vide laissé à chaque lecteur, pour que chacun puisse lire le texte qu’il souhaite. Il y a dans les pièces de théâtre une poésie qu’il est rare de trouver dans un roman. Comme d’écrire l’essentiel, juste. Il y a une liberté, une respiration, une force incroyable.

Je lis « Des petits garçons », le premier roman d’Emmanuel Darley, publié aux éditions P.O.L. en 1993. Je veux voir la différence. Comprendre la distance qu’il y a ou non entre un roman et une pièce. Je comprends assez vite. « Des petits garçons » n’est pas un roman. Il déborde de chaque frontière. On croit une vérité que l’on abandonne quelques lignes plus loin. L’enfant est dans une prison, il fabrique des porte-clés en Schtroumpfs. Il est un assassin. De qui ? Il a aimé Nelly, Sandra, Nora, il ne sait plus. Il a un fils. Ou il est le fils de. On ne sait pas. On lit la violence, le désarroi, la folie. Avec toujours ces phrases courtes, dérangeantes. Il y a dans l’écriture de tous ces textes quelque chose qui serait resté de l’enfance, comme une urgence à dire. Les personnages nés sous la plume d’Emmanuel Darley ont cette urgence en commun. Urgence à vivre, à continuer le présent même si c’est un présent de guerre, urgence à s’éloigner des souvenirs, à bousculer les choses, à bouger.

Dernier texte lu : « Pas bouger ». A et B se rencontrent. A marche, sans cesse, à la recherche d’un signe pour s’arrêter. B est immobile, depuis toujours, dans l’attente d’un signe pour bouger. C’est étrange, comme cette pièce résonne. L’absurdité. L’insolite. Les gens qui cherchent sans trouver. Ceux qui ont peur de chercher. Finalement, tous les personnages du monde se classent en ces deux catégories. Je suis sûre que les enfants comprennent parfaitement cela. Je suis contente que ce texte soit lu dans des classes. Jean-Claude Grumberg dit : « ce n’est pas "lire du théâtre" ou "ne pas lire du théâtre", c’est "lire tout court" ». C’est exactement cela. Comme ce n’est peut-être pas « pour enfants » ou « pour adultes », mais juste pour tout le monde.

3 janvier 2005. Je suis plus forte qu’hier. J’engrange des mots, des livres pour cela. J’ai approché un peu plus, je crois, la sensibilité qui est liée à l’écriture théâtrale. Ecrire chaque pièce comme un instantané. Le monde à ce moment-là.
Et les lire une à une, comme l’on assemble un puzzle. Comprendre, petit à petit. Avancer.

Madeline Roth, libaririe L'Eau Vive

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