09 juillet 2009

Christian Grenier

(Rétroviseur été 2009 - un article publié en 2000)

IMG_0007.jpgCitrouille : Vous avez été plongé tout petit dans la marmite du théâtre, puis vous avez été enseignant, éditeur, écrivain. Quel est votre fil rouge ?
Christian Grenier : C’est l’imaginaire, celui qui passe par le livre et l’aventure - au sens le plus large. Enfant, le théâtre et la lecture ont façonné mon imaginaire, me donnant le goût du rêve et de la réflexion. Puis je me suis intéressé très tôt aux sciences et technologies, parce que j’étais convaincu que ce qui se passe dans la tête de l’homme est fonction de ce qui se passe dans le monde. Tout cela m’a mené à mon premier roman de SF, alors que j’étais prof. À l’époque, entre 1970 et 80, les jeunes demandaient de la science-fiction. Ils voulaient des textes à leur portée qui leur parlent de leurs préoccupations et des technologies qui les attiraient. Comme peu de monde connaissait ce genre, Gallimard m’a demandé de créer une collection en Folio Junior…

-Que faut-il entendre, par " science-fiction " ?
-La science-fiction, c’est pour moi différent du merveilleux et du fantastique, qui sont respectivement l’irrationnel accepté et l’accident du rationnel. C’est une méthode qui pose une règle du jeu, scientifique, rationnelle, un " si majuscule " à partir duquel l’auteur décline rigoureusement toutes les possibilités.

-Qu’est-ce qui vous séduit dans ce genre ?
-Quand on essaie de rester généreux au monde et qu’on est soucieux du futur, on se pose des questions fondamentales. La science-fiction permet d’y répondre. Elle me séduit parce qu’elle est une littérature du collectif, qui brasse des problèmes de société. L’intimisme m’intéresse lorsqu’il a une portée universelle, ce qu’a de manière immédiate la science-fiction. Ma vision de l’avenir évolue, mais les points communs des mondes utopiques que j’ai imaginés sont que la science et l’homme sont réconciliés. Ce sont aussi des mondes où il n’y a plus de conflits ni d’égalitarisme forcené ou obligatoire. Chaque homme y a une place pour s’épanouir…


-Vous qui revendiquez par ailleurs votre statut d’écrivain jeunesse, et défendez cette littérature comme une vraie, comment la définissez-vous ?
-D’abord, je pense qu’on peut légitimement écrire sans se poser cette question, et qu’on peut être un auteur jeunesse sans le savoir… Pour moi, un texte " jeunesse " est bien plus qu’un texte pouvant être lu par la jeunesse. C’est un roman qui construit, un roman d’apprentissage comportant une vision ouverte du monde. Je revendique être un auteur jeunesse parce que, instinctivement, j’essaie d’être à la fois clair, simple et ambitieux - ce qui me paraît être les qualités requises à cet endroit. Et si j’ai choisi la dimension de l’aventure, c’est parce que je crois qu’on se montre sous son vrai jour et qu’on est plus universel quand on imagine, et qu’il est plus édifiant de raconter une fiction.

-Vos romans de science-fiction cernent des problèmes d’aujourd’hui de manière optimiste. Dans Virus LIV3, par exemple, vous imaginez la mort du livre qui finalement ne meurt pas…
-L’optimisme de mes romans participe sûrement à leur classement en jeunesse… Virus LIV3 est un hommage à Bradbury qui imaginait un monde sans livres dans lequel on était gouverné par les images. Je fais l’hypothèse inverse. Un monde où toute la culture doit passer par le Verbe. Nous avons très peur, nous lettrés, de l’image et d’une culture du zapping. Je voulais démontrer que le livre ne mourra pas. C’est une parabole, comme tout roman de science-fiction, qui permet de réfléchir à un problème d’aujourd’hui. Et c’est peut-être un mythe. Un bon roman de science-fiction doit faire surgir les portées mythiques que le monde actuel transporte. Or la science en suscite !

-Dans Les Multimondes, vous questionnez la réalité virtuelle. Aïna me semble moins ancré dans l‘actualité, moins susceptible d’être dépassé un jour…
-Aïna est une vaste uchronie, une réflexion sur l’Histoire et sur le poids qu’a tout individu sur le destin de l’humanité entière. Cette saga sera peut-être dépassé quand il n’y aura plus de monde marchand… et ce n’est pas demain la veille ! Tout le cycle se nourrit de cette phrase : " Il faut que le futur vienne en aide au présent ". Cela signifie que si on n’a pas dans sa tête l’idée de ce que l’on veut faire du monde et de soi, on aménage le présent au jour le jour. Cela donne la société immédiate, celle d’aujourd’hui, une société sans utopie.

-Même si vous êtes hâtivement classé comme un auteur SF, votre imaginaire ne s’attache pas qu’à la science…
-Très vite, j’ai compris que si je voulais être lu, il fallait que j’utilise ce que les adultes croient être l’imaginaire littéraire : le monde contemporain, le polar, le roman intimiste… Mais en réalité, tous mes romans participent à une pédagogie du questionnement. Par ailleurs je m’intéresse aussi à la forme, et pas seulement au fond. Par exemple, dans %Coups de théâtre, que j’ai écrit comme une pièce de théâtre en cinq actes, j’étais en quête d’un ton particulier, entre le dialogue théâtrale et le dialogue romanesque.

-Mais quelle que soit la forme, vous faites toujours preuve d’une grande rigueur…

-Ce souci vient certainement de ma pratique de la science-fiction. Une certaine clarté d’écriture, des questionnements universels, cela explique peut-être le succès rencontré par L’Ordinatueur et La Fille de 3e B…

-La musique est au cœur de Pierre et Jeanne, et elle emplit votre écriture…
-Je connais bien la musique, mais en amateur, sans jouer d’aucun instrument. L’injustice qui est faite à la musique classique, comme à la science-fiction, me révolte. Je trouve dommage qu’on crée des barrières, et qui plus est si tôt. Je crois qu’il faut susciter chez un jeune lecteur autre chose que l’écho de son enfance. Si on ne forme pas les enfants à des échos divers, ils ne leur restera qu’un seul type d’émotion. Or ne pas proposer le meilleur, quel qu’il soit, sous prétexte qu’il serait trop difficile, c’est couper l’accès aux différents langages. Et la musique en est un universel…

-Vers quoi partez-vous aujourd’hui ?
-J’ai à la fois le désir et le besoin de continuer ce que je fais déjà. En ce moment, je travaille à un roman policier autour de Cyrano de Bergerac où j’essaie d’introduire, quasi clandestinement, un univers de science-fiction… Annette, ma femme, aimerait que j’écrive un polar contemporain pour les adultes : elle sait que j’ai du mal à tenir en 200 pages ! Pourquoi pas ? Ne serait-ce que pour faire la nique à ceux qui sous-estiment la littérature de jeunesse. Mais elle restera mon univers. C’est une capacité précieuse que de savoir toucher un public jeune.

Propos recueillis par Emmanuelle Fumet

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