08 juillet 2009
L'Art par 4 chemins (Sophie Curtil, Milos Cvach)
(Rétroviseur été 2009 - un article publié en 2004)
S’il est un livre d’art pour enfants éblouissant d’intelligence, c’est bien L’Art par quatre chemins de Sophie Curtil et Milos Cvach, paru chez Milan en 2003. Cette collaboration fructueuse a été précédée de bien d’autres et ces deux noms sont associés à la première collection de livres d’art pour enfants qui ait su s’adresser au regard en échappant au didactisme : L’Art en jeu publiée aux éditions du Centre Pompidou durant plus de dix ans. Tous deux sont artistes et c’est leur vision d’artiste qu’ils nous font ressentir, par un travail centré sur le regard, dans leurs différents travaux, dans leurs livres d’art pour enfants, comme dans leurs livres d’artiste : Ali ou Léo, ed. Les Doigts qui rêvent; Course poursuite, ed. Heads and legs, Liège; Jet de boules, ed. Atelier Kamill Major, Chaumes-en-Brie; Presque tout et n’importe quoi, ed. Les Trois Ourses.
- Sophie Curtil, Milos Cvach, vos deux noms sont mêlés à la collection l’Art en jeu aux éditions du Centre Pompidou dans laquelle dès 1985, vous avez signé tour à tour des livres d’art complètement nouveaux. Pas d’histoire de l’art ni de l’artiste, mais une plongée dans l’œuvre de façon à la fois abrupte (pas de préliminaires) et détournée (par le jeu d’une déconstruction ou d’une reconstruction d’un tableau, d’une sculpture)…Comment cette aventure éditoriale a-t-elle commencé et avec quelle volonté vous y êtes vous attelés ?
- M.C. : Dès l’ouverture du Musée national d’art moderne au Centre Pompidou, nous faisions tous les deux partie du groupe d'animateurs qui menait les visites d'initiation pour tout public. Nous étions une quarantaine d’artistes à proposer une approche sensible des œuvres du Musée aux publics les plus variés: scolaires, étudiants, comités d’entrepriase, retraités... Notre rôle n'était pas de faire des conférences mais de stimuler le regard des visiteurs afin qu'une relation avec les œuvres s'établisse. Souvent il fallait mettre le visiteur en confiance pour qu'il admette que son regard avait de la valeur. Et pour nous ce travail sur le regard s'approfondissait au fur et à mesure de cette expérience. A tel point que parfois, nous restions toute la séance devant une seule œuvre.
-S.C.: Seulement il n'était pas possible de nous contenter de regarder, il fallait aussi parler de ce que nous regardions! J'ai souvent ressenti les limites de la parole, la difficulté à traduire un langage visuel par des mots. J'ai cherché un autre moyen que la parole pour guider le regard du spectateur. C’est comme ça qu’est née la collection l'Art en jeu. En faisant les premières maquettes j'ai compris qu'il était possible de remplacer la parole par l'image, de montrer au lieu de dire. A partir de ces maquettes j'ai défini le principe de la collection: un titre, une œuvre, une découverte progressive et ludique basée sur une approche visuelle et sensible. La collection a pu voir le jour en 1985 grâce à une collaboration entre l'Atelier des enfants et le Service pédagogie du MNAM. A partir de ce moment l'équipe des animateurs a été sollicitée et plusieurs d'entre eux sont devenus des auteurs de livres.
-M.C. : J'ai suivi de très près le travail de Sophie. C'est en discutant sur la maquette en accordéon du "Pépin géant" de Jean Arp que l'idée de restructurer le livre autour des 4 saisons est apparue. Alors nous sommes partis dans différentes directions pour faire les photographies de paysages placées en regard de l’œuvre: en Suisse pour la neige, en Bretagne pour la mer... Et en fait je réalise aujourd’hui que tout ce travail que nous avons fait pour le Pépin géant inaugurait le travail que nous avons effectué plus tard pour l’Art par quatre chemins.
-Dans le même temps naissaient les quatre titres de la collection Kitadi.
-S.C. : Oui, quelques années plus tard. C'était une commande de la Fondation Dapper pour l'Art africain, en 1990. J'ai regardé ces œuvres africaines comme un enfant, sans une véritable connaissance de la culture africaine J'ai fait comme pour l'Art en Jeu: j'ai regardé. Mais parfois j'ai dû choisir certaines œuvres sans en voir les originaux et je n 'ai travaillé qu'à partir d'images pour construire le scénario visuel du livre. D'une certaine façon c'était plus facile, puisque la traduction en deux dimensions était déjà faite. Je n'avais qu'à mettre en scène les images pour évoquer la force des œuvres. J'ai parfois inséré au scénario visuel un conte, comme une parenthèse dans le déroulement des images: il me semblait qu'un héros mythique comme “ Tchibinda ” ou un objet de cérémonie comme " Mia" ne pouvaient que gagner à être confrontés à un autre imaginaire transmis oralement.
-Avec l’Art par quatre chemins, vous changez complètement de stratégie, non ? Cette fois vous nous offrez un livre d’art en apparence plus classique puisqu’il s’intéresse en même temps aux œuvres et aux artistes de tous les temps et de tous les pays, mais votre angle d’attaque est inattendu.
-SC : Ce livre a plus de points communs qu'il n'y paraît avec l'Art en Jeu : la primauté de l'impact visuel, la volonté de guider le regard du lecteur, de l'aider à observer, de stimuler son imagination.
-MC : Mais ici nous voulions brasser beaucoup plus large, englober les œuvres d'époques et d'origines diverses, les confronter entre elles, trouver des filiations et des familles de sensibilité. Nous avons imaginé le livre comme une déambulation ou un voyage qui nous a semblé être le moyen le plus agréable pour accompagner le lecteur dans ses rencontres. Mais on devrait dire "l'art par 4 lumières" car la lumière est essentielle pour l'artiste. Chaque lumière crée un climat particulier qui nous imprègne et influence nos actions. C'est la lumière qui a déterminé la division du livre en 4 parties symbolisées par quatre couleurs…
-S.C. : ... selon les quatre points cardinaux. Nous voyageons souvent en Europe et sommes toujours frappés par la différence des atmosphères selon la géographie. Spontanément nous les avons associées aux quatre éléments et cela a déclenché dans notre imagination toute une avalanche d'œuvres d'artistes qui sont venues se regrouper naturellement en 4 familles. Nous avons beaucoup travaillé l'enchaînement des images et bien sûr, aussi, l'enchaînement des textes d'une image à l'autre, d'une page à l'autre. Une chose que nous avions en permanence à l'esprit, c'est que nous nous adressions aux enfants. Notre éditeur était sur ce point très vigilant et grâce à lui nous avons appris à formuler des choses complexes de façon simple et nous nous posions à chaque page la question: qu'est ce qu'on veut dire à l'enfant?
-M.C. : Une autre chose qui nous tenait à cœur était de ne pas limiter les œuvres aux seules peintures et sculptures, mais d'y associer l'architecture, la photographie, le design, la performance, l'installation... Nous accordons aussi une grande importance à la qualité plastique du livre, qui doit être un objet autonome, et avons donc suivi le travail du maquettiste. Mais l'image dans le livre n'est pas l’œuvre originale, ce que nous avons cherché à démontrer à plusieurs reprises. Le but final étant: donner à l'enfant le goût pour l'art et l'envie d'aller le voir en "vrai".
- Tous deux vous travaillez dans une profession artistique, vous réalisez depuis une quinzaine d’années des livres sur l’art, mais vous créez aussi des livres d’artiste comme Ali ou Léo, paru aux éditions Les Doigts qui rêvent. C’est un livre destiné à la fois aux enfants voyants et aux enfants non voyants. Comment avez vous construit les jeux d’anticipation, les jeux sur le langage, pour que tous les enfants, et surtout les enfants non-voyants puissent y trouver du plaisir ?
-S.C. : J'avais depuis la fin des années 90 - date à laquelle j'ai commencé à m'intéresser à la cécité - envie de créer des empreintes sur papier qui puissent être des supports pour l'imagination des personnes aveugles. J'ai pu les réaliser en 2001 et en faire un livre, Ali ou Léo, mais bien que ces images soient des créations, et non plus des reproductions comme dans tous mes autres livres, je les ai pensées en fonction de lecteurs aveugles. Mon propos était en quelque sorte artistico-pédagogique...C'est une motivation qui diffère, par exemple, de celle de Milos quand il choisit de faire un "livre d'artiste", comme Presque rien et n'importe quoi, c'est-à-dire une oeuvre graphique qui trouve dans un enchaînement de pages un espace-temps à investir en toute liberté. Je me suis beaucoup amusée à composer des empreintes faites avec des clous, du grillage, des boutons, du fil de fer et autres broutilles sans valeur. Puis à chercher leur puissance suggestive, leur capacité à ouvrir l'imaginaire. Les jeux sur le langage, ils me sont venus des empreintes puis de la sonorité des mots que les empreintes m'évoquaient . Je sais que les enfants, surtout s'ils sont aveugles, sont très sensibles à la sonorité des mots, aux jeux de double-sens. J'avais également testé une grande quantité d'empreintes auprès d'enfants aveugles pour me convaincre qu'ils pouvaient, comme moi, se prendre au jeu des métaphores. Et puis, je m'étais employée pendant 2 ans à travailler avec des enfants aveugles pour essayer de comprendre, de l'intérieur, leur façon de percevoir et de s'exprimer. Ce livre a été une aventure de bout en bout. Chaque problème résolu en faisait naître un nouveau. Le plus difficile a été de suivre en parallèle deux logiques contradictoires, l'une pour les non -voyants, qui nécessite des repères et des contrastes tactiles, et l'autre pour les voyants, qui est synthétique et appelle une unité visuelle, une fluidité...
Propos recueillis par Claude André, librairie l'Autre Rive
Publié dans PORTRAITS ET INTERVIEWS | Lien permanent | Commentaires (0) |
|














Ecrire un commentaire
NB : Les commentaires de ce blog sont modérés.