07 juillet 2009
Denis Pourawa
Menée par Patrice Favaro, une interview de Denis Pourawa, auteur de l'album Téâ Kanaké, l'homme aux cinq vies, illustré par Eric Mouchonnière et publié aux éditions Grain de sable en collaboration avec le centre culturel Tjibaou (Rétroviseur été 2009 - un article publié en 2003)
Denis Pourawa, né le 17 avril 1974 à Nouméa, sa famille est originaire de Canala. Denis a vécu son adolescence à Canala en pleine effervescence culturelle et politique. Sa scolarité reste inachevée, marquée par une suite d’échecs. En 1987, il habite la vallée du Tir, ancien faubourg ouvrier à la dérive, dont les rues sont rougies par les rejets de l’usine de nickel. Il participe à la vie associative, à des groupes de musique. Cette période sera marquée par une prise de conscience forte et un engagement militant. Ce n’est qu’à vingt ans qu’il commencera à bouquiner et à découvrir la pensée occidentale à travers les livres : c’est ce choc des cultures qui le déterminera à écrire. En 2001, Denis fait ses premiers pas de journaliste, il participe aujourd'hui à la revue Mwâ Véé éditée par le Centre Culturel Jean-marie Tjibaou. Denis se considère avant tout comme poète.
Patrice Favaro: Qu’est-ce qui t’as motivé à écrire pour la jeunesse?
Denis Pourawa: J’ai grandi en tribu, au milieu des anciens, dans un environnement que je qualifie " d’univers de pensées ". C’est là, avec eux, que j’ai acquis ma manière de penser. C’était dans un univers très fermé que j’ai grandi. Ce qui a surtout marqué ma pensée, c’était avant tout ce qui ne se dit pas, mais se ressent. Les choses qui m’étaient transmises l’étaient souvent sans qu’un seul mot soit prononcé. Par exemple, dans la manière qu’avaient les anciens de se situer par rapport à tout ce qui nous entoure. Longtemps plus tard, j’ai pris conscience que mes neveux et mes nièces qui grandissaient n’allaient plus avoir la chance de faire cette expérience-là, de passer par le même chemin que j’avais pu emprunter. C’est cela qui dans un sens m’a motivé à écrire pour la jeunesse.
Tu avais déjà fait le choix d’écrire auparavant ?
Ce choix-là, je ne l’ai pas fait. Il s’est imposé à moi. J’ai même essayé de me sauver… de prendre la fuite pour échapper à l’écriture, (rires) mais je n’ai pas pu ! J’ai donc commencé à écrire un roman destiné à la jeunesse. Il s’agissait d’un roman initiatique, un récit qui se déroulait à la fois dans le passé, le présent et l’avenir. Le héros, un jeune Mélanésien, était confronté tout à la fois à ce monde du passé, du présent et de l’avenir. J’ai tout d’abord déposé le manuscrit de ce roman au Centre Culturel Tjibaou. Puis je me suis risqué à la présenter aux éditions Grain de Sable. Je connaissais le travail de Laurence Viallard comme éditrice, son courage et son énergie. Ce n’était pas évident de lancer une maison d’éditions au début des années 90 en Nouvelle Calédonie ! Mon roman n’a pas été publié, mais nous nous sommes retrouvés bien plus tard pour l’album Téa Kanaké auquel nous mettons la dernière main.
Téa Kanaké est un mythe fondateur de l’aire Paicî au nord u pays, pourquoi ce choix pour ton premier album, pour le premier album jeunesse kanak ?
Ce n’était pas mon choix mais la suite d’une politique menée par le centre culturel Tjibaou, avec la collaboration des éditions Grain de sable, de mettre en écrit pour la jeunesse le mythe de Téa K. Avec ce mythe, je me trouve face à une parole qu’il me faut écrire. Mais cette parole est sacrée, et elle est si profonde qu’on ne peut en maîtriser complètement tous les aspects. Il me faut réinterpréter un récit qui s’est transmis de génération en génération. Un travail qui a le poids d’un fardeau et d’une plume à la fois ! Le poids d’un fardeau : c’est par rapport à une parole sacrée qu’il me faut écrire pour la jeunesse. Le poids d’une plume : c’est que par ce geste de création, je rends hommage à tout cet héritage qui a fait de la parole une expression noble.Je suis complètement dans cette histoire. Pour l’écrire, je ne peux m’écarter d’une ligne de conduite : respecter la force de la parole reçue. La difficulté dans l’écriture, c’est la perte, se perdre soi-même, perdre son identité. En écrivant Téa Kanaké, j’ai donc tenté de conserver le caractère fort de chaque mot, chaque phrase.
Chez les Kanak, s'il faut traditionnellement demander l’autorisation pour prendre la parole, pour écrire aussi ?
Demander l’autorisation, c’est un geste de respect. Ce que l’on demande, c’est une chose qui a une force, qui est remplie. Le premier à avoir demander l’autorisation d’utiliser le mythe de Téa Kanaké, c’est Jean-marie Tjibaou lui-même, pour la manifestation culturelle Melanesia 2000 qui a été un moment très fort de prise de conscience chez les Kanak (année ?)
Pourquoi aujourd’hui la parole ne suffit-elle plus en terre kanak ?
Le monde actuel, les médias, et un grave problème d’éducation. On ne sait plus écouter. L’enseignement, c’est ce qui donne un sens à la parole reçue. C’est cela qui va imprégner les enfants qui seront les hommes et les femmes de demain. L’écoute est une des fonctions humaines les plus sophistiquées qui soient. C’est immense ! Dans le monde contemporain, on donne toujours une valeur aux paroles, mais elles ont perdu de leur sens. Ces paroles n’ont plus de souffle. Ce souffle, c’est ce qui porte la parole. Il y a, par exemple, au milieu des choses que l’on peut dire ouvertement, d’autres, plus secrètes que le lecteur doit déchiffrer par lui-même. C’est un langage qui oblige à la réflexion.
Avec un texte destiné aux enfants aussi ?
Je m’adresse à l’enfant par l’imaginaire. Je crois que l’imaginaire est une " intelligence ". C’est une manière de s’ouvrir, de s’enrichir.
Une bibliothécaire d’Ouvéa, l’île où eurent lieu de sanglants événements liés à une prise d’otages de gendarmes, m’a confié qu’elle avait de nombreuses difficultés à faire accepter le livre. Le livre est toujours considéré comme l’objet des Blancs, comme l’objet de l’oppression.
Pour beaucoup de Kanak aujourd’hui encore, le livre : c’est la Bible. C’était le seul livre auquel avaient accès les enfants dans les tribus. Dans mon cas, enfant, je voyais la Bible partout, et il n’y avait pas d’autre bouquin ! De plus, les missionnaires, eux, avaient pris soin très tôt de la traduire dans les différentes langues de l’aire kanak. On leur doit les premières transcriptions écrites de nos langues orales. À un moment donné, tout ça a provoqué chez moi un rejet du livre. Le livre était quelque chose venu pour nous perdre !
Qu’est-ce qui t’a réconcilié avec le livre ?
Dans les moments troubles de notre histoire, avec d’autres, nous avons acquis une autre manière de voir les choses. Ccedil;a nous donnait une force, on se constituait une armure. Et puis, je me suis posé une question : "Le livre existe, il est là, et face à ça, tu fais quoi ? " Aujourd’hui, ce qui m’étonne le plus, c’est de penser que je suis l’auteur d’un bouquin ! Pour moi, l’écrit c’était les tags, ou les mots qu’on gravait sur les feuilles d’aloès, les tiges de bambous. Des mots qu’on jetait là-dessus, une manière d’être, un geste, mais certainement pas pour faire un livre. C’était pour moi une véritable manie que d’écrire sous cette forme. C’est vrai qu’il existe d’autres façon de laisser des signes, d’inscrire une écriture : travailler la terre, tourner un bois, édifier une haie… et pour finir tracer des mots sur le papier. Après les moments chauds, les événements violents que notre terre a vécus, j’ai pris conscience qu’il fallait que je fasse quelque chose de ma manie d’écrire. C’est de tout cela que vient Téa Kanaké.
Propos recueillis par Patrice Favaro, Nouméa, juin 2003
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