03 juillet 2009
De l'usage des romans : où l'on fait voir leur utilité et leurs différents caractères
(Rétroviseur été 2009 - un article publié en 2004)
Extraits d'un ouvrage de Nicolas de Lenglet Du Fresnoy, daté de 1735, consultable et téléchargeable à partir de la base de données textuelles Frantext réalisée par l'Institut National de la Langue Française (INaLF)
CHAPITRE 7
Usage et effets des romans dans les differens païs, dans les differens
siécles, dans les divers âges de la vie : caracteres d'esprits ausquels ils peuvent convenir.
(…) Je crois aussi que les romans conviennent à tout âge : mais il faut en sçavoir faire une prudente et judicieuse distribution ; le vin qui est le lait des vieillards, est souvent nuisible à une jeunesse vive, active et pétulante ; et les rafraîchissemens, si nécessaires aux boüillonnemens du premier âge, ruineroient la santé des vieilles gens. Pourquoi ne veut-on pas que je dise la même chose des romans ? Faisons donc avec économie cet utile et agréable partage, en bon pere de famille donnons à chacun ce qui peut lui apartenir ; ainsi l'enfance aura pour elle ce que nous apellons contes des fées, mille et une nuit et autres amusantes bagatelles, elle ne sera pas la plus mal partagée ; mais si elle y prend goût, c'est une bonne marque. On peut tout esperer d'une jeunesse qui veut aprendre, le fond en est bon ; insensiblement on l'a tourne à bien. à l'adolescence, c'est-à-dire, à tout ce tems où le sang est dans sa plus grande effervescence, ce tems ne laisse pas de s'étendre loin ; nous lui donnerons des romans polis, civils et instructifs. Cet âge est assez actif, il est bon de le tenir un peu en bride, de lui aprendre à se posseder ; et si l'on veut qu'il dure long-tems, il faut lui montrer qu'il doit plus dépenser en politesses, en tendres sentimens, en soins et en attentions, qu'en réalité ; enfin qu'il lui est permis de se ruiner, s'il se peut, en préliminaires ; mais d'économiser sagement les biens essentiels de la vie, honneur, plaisirs et santé. C'est donc à cet âge que sont destinés l'Astrée avec le berger extravagant qui en est la critique ; l'illustre Bassa, le Cyrus, la Clelie et tous ces autres héros de la douceur et de la tendresse. L'âge vraiment viril où l'amour est accompagné de quelques réflexions, demande des romans qui le puissent entretenir long-tems dans cet heureux milieu ; c'est un âge de maturité, on y joüit tranquilement de son bien ; on y savoure le plaisir qui est précedé de la réflexion : et la réflexion n'y est pas fâcheuse, parce que le plaisir n'y est jamais porté à l'excès. Oh ! Dans cet âge les petites historiettes, les nouvelles amoureuses et historiques, et tous autres praticiens sages et modérés sont capables d'entretenir l'heureuse temperature, nécessaire pour joüir long-tems et agréablement. Car s'il est un âge où l'on ne doive pas émousser la pointe du plaisir, c'est celui-là ; il y auroit tout à craindre pour les suites. Mais pour la vieillesse, il faut la réveiller, il faut la piquer non-seulement par un ragoût délicat, mais même par un sel vif et actif. Ce n'est pas pour rendre les vieillards seroit vilain ; mais au moins faut-il les empêcher de perdre tout-à-fait le goût des plaisirs ? Ils se croiroient morts s'ils n'avoient pas de tems en tems d'agréables échapées. C'est alors que nos contes, nos nouvelles et nos autres joïeusetés sont d'une grande ressource : rien n'y est de trop, ni Decameron, ni Heptameron, ni Cent nouvelles . (…)
CHAPITRE 5
Utilité des romans pour amuser l'âge et donner le goût des lectures.
Une des choses les plus difficiles que je connoisse est d'amuser utilement la jeunesse des personnes de condition, et de leur donner le goût des lectures : car pour les autres on en vient aisément à bout. Fatiguées par des études gênantes, dont le désagrément est augmenté par le peu de talent de ceux à qui l'on confie leur instruction, elles ne peuvent souffrir un livre dès que le moment de leur exercice est fini, ou quand elles ne sont plus sous le joug d'un impitoyable précepteur. (…) La plûpart craignent si fort de trouver des livres pareils à ceux, qui les ont rebuté dans la jeunesse, qu'elles ne connoissent pas d'autre moyen d'éviter ce nouveau piége, que d'abandonner entiérement la lecture. Cela me fait souvenir de ce qui est arrivé à un grand prince l'honneur de la France par sa respectueuse soumission pour le roi son père, par la bonté toujours égale de son caractere, la douceur liante de ses moeurs, son atachement sincere pour ses amis, sa tendre compassion pour ses inferieurs. Dès qu'il fut marié en 1680 il ne pût s'empêcher de s'écrier avec joye Oh ! Nous allons voir à present si Mr Huet voudra m'obliger encore à étudier l'ancienne géographie. Et l'on peut avoüer que depuis qu'il fut sorti des mains de ses précepteurs, un livre le rebutoit, tant on avoit fatigué sa jeunesse docile et soumise, par des études dégoûtantes et peu conformes à son auguste naissance. Je riois malignement un jour de voir que la saillie ingenuë, mais prudente de ce prince avoit tellement frapé M Huet, qu'au bout de quarante ans il en conservoit encore le ressentiment et l'aigreur jusqu'à s'en mettre en colere. Si l'on avoit eu soin de manier sagement et adroitement son esprit par une agréable et utile variété de lectures, tantôt instructives, tantôt amusantes, on lui auroit conservé ce goût si nécessaire aux personnes de son rang. La verité vivante et organisée redoute souvent de se presenter à eux ; et peut être seroient-ils ravis de la trouver dans un livre. Alors s'ils en rougissoient, la honte leur en seroit salutaire et ne feroit tort à personne. Ils auroient le tems de la digerer, de la meurir, et même de l'embrasser ;
(…)
Et ce sont celles que je voudrois employer pour amuser utilement de jeunes personnes par les romans et pour leur inspirer du goût, ou du moins pour leur ôter l'inflexibilité du verre et leur donner la souplesse de l'or. Je dirai d'abord, pour éviter toute équivoque, que les esprits dociles qui se livrent d'eux-mêmes aux instructions, n'ont pas besoin de ces innocentes ruses. Soit qu'ils préviennent, soit qu'ils suivent leurs maîtres, elles deviennent en quelque sorte inutiles. Cependant on trouve dans la plûpart de ces livres un goût, une délicatesse, un tour ingenieux, agréable et séduisant, dont les maîtres ne sont pas ordinairement capables. Un homme prudent et attentif les pouroit mettre en oeuvre avec beaucoup d'avantage, plus à titre de divertissemens que de préceptes. Mais pour les autres qui se roidissent contre les maîtres ou qui se dissipent trop aisément, je me servirois de toute mon industrie ; je n'épargnerois pas même les contes des fées . Sous ce merveilleux qui frape l'imagination de l'enfance, facile à émouvoir ; ils contiennent des moeurs admirables, soit dans les caracteres, soit dans les événemens extraordinaires, soit dans les récompenses et les punitions qu'on y fait paroître. Et ces livres ingénieux qu'on n'avoit pas manié d'abord avec assez de dextérité, se sont renouvellés sur la fin du siecle dernier, avec un goût exquis dans la maniere de conter, une finesse dans la morale, une délicatesse dans les sentimens qu'on trouve mal-aisément dans les grands ouvrages. Ils ont amusé, ils ont instruit ; que vouloit-on de plus ? Et à proportion de l'âge et des lumieres, je ferois avancer les cohortes de mes amusemens instructifs, dans les troupes de romans que je ferois défiler peu à peu devant mes éleves, et je ferois tant que je viendrois jusqu'aux romans de politique. Ils y prendroient du goût, pourvû qu'on ne les prodiguât point, et qu'on en permît une lecture moderée par forme de récréation seulement et de divertissement ; car il y auroit lieu de craindre qu'on ne les goûtât point, si on en étoit trop libéral ; l'avarice de certaines faveurs les fait souvent estimer.
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