20 juin 2009

«La présence quotidienne des artistes est précieuse pour moi.» (itw de Lionel Le Néouanic)

605377297.jpgA l'occasion des 10 ans de la librairie Chat Perché et de l'édition 2008 de Lire en Fête, Lionel Le Néouanic était invité au Chat Perché. Anne Helman avait préparé des questions à poser à l'artiste... mais la soirée fût tellement animée qu'elle n'a pas eu le temps de les poser. Merci à Lionel Le Néouanic d'avoir bien voulu y répondre par la suite. Voici l'interview comme un prolongement de cette soirée... et un souvenir de cette belle rencontre.

Anne Helman : - La vie ne se donne pas à voir en noir et blanc à travers votre oeuvre ; les couleurs y tiennent une grande importance…
Lional Le Néouanic : - Pourtant, je ne suis pas très à l’aise avec elles, et je manque souvent d’imagination et de subtilité à leur égard. Je les emploie surtout en tant que valeur, pour les rythmes, l’équilibre ou déséquilibre qu’elles créent dans l’image. Selon moi, les couleurs ne relèvent que de l’apparence. Une apparence énigmatique. La vie est probablement dans ce qu’elles voilent, entre noir et blanc....

- Lorsque vous écrivez, vous abordez souvent des thèmes liés à la norme, la normalité, le regard de l’Autre . Différence, exclusion, racisme… Mais toujours de manière fantaisiste. Avez-vous conscience de cette équilibre, entre gravité et légèreté, humour et parfois noirceur du propos ? C’est dans le traitement léger et joyeux des thèmes que vous abordez que l’on devine un regard resté enfant, et un artiste qui écrit et illustre pour eux.
- En effet, la notion de personnalité comme monde en soi dans notre société me tient particulièrement à coeur. Qu’avons-nous à opposer à l’inertie de la norme sinon l’expression de notre personnalité, notre créativité, dans le respect de l’autre ? Comment exprimer ce point de vue pour le faire entendre au mieux ? Comment susciter des interrogations, des réflexions avec des émotions ? C’est ce petit défi qui me pousse à faire des livres car pour moi, faire un livre, c’est jouer. Toujours et avant tout, que le sujet en soit grave ou léger, sombre ou drôle. Jouer avec les mots, les images, les rythmes, les matières... Jouer comme un enfant.  Cependant, j’espère que mes livres ne s’adressent pas seulement aux enfants, mais à tous ceux qui gardent en eux, quel que soit leur âge, une part d’enfance, cette sensibilité qui donne envie de jouer, d’imaginer, d’expérimenter, de ressentir et d’animer. Car jouer, comme créer, c’est interroger le monde et l’agrandir.


- Pour Petite Tache, vous avez voulu rendre hommage à des maîtres avec un grand M : Maître de l’album pour enfants, avec Léo Lionni et son incroyable Petit bleu et petit jaune, Maîtres de la peinture, avec des clins d’œil à Miro, Matisse, Kandinsky dans L’oisillon né sans nom… Le Néouanic ne vous suffisait plus, il vous fallait avoir recours à d'autres ?
- Pour parler simplement des problèmes liés à la différence, cette petite tache est venue à moi comme une évidence. Il me fallait un personnage des plus négligeable et à priori des moins appréciable qui soit. Or qui aime les taches ? Petite Tache est donc née et je peux bien dire que nous avons écrit sa petite histoire ensemble. C’est une fois le livre terminé que j’ai réalisé la grande parenté de mon personnage avec Petit Bleu et Petit Jaune de Léo Lionni que j’admire beaucoup. Pour ce qui concerne les hommages à Miró et Matisse, je dirais simplement que l’Art plastique et son Histoire me fascinent, m’accompagnent et me font aller de l’avant depuis trente ans. Ces deux références et révérences dans mon livre sont peut-être les prémices d’un projet sur lequel je travaille en ce moment, livre qui rendra hommage à chaque page à de nombreux artistes anciens et contemporains. J’ai besoin de dire combien la présence quotidienne de ces artistes est précieuse pour moi, combien je les remercie. J’aimerais les présenter aux enfants -entre autres- comme on présente un ami, en toute simplicité. Toutes les images sont réalisées en volume. Il comptera 72 pages. Sa publication est prévue en octobre 2009 aux éditions du Panama. Mais le titre n’est pas encore définitif…


- De qui vous réclamez-vous, et à l’inverse, peut-on trouver aujourd’hui des jeunes illustrateurs influencés par votre travail ?
- Les œuvres qui nourrissent mon travail sont bien sûr innombrables dans tous les domaines d’expression et en particulier en Arts plastiques. En graphisme et mise en page (ma formation initiale), Massin m’a apporté énormément. Pour ce qui est de l’illustration et de l’affiche, André François, Roland Topor et Tomi Ungerer sont mes premières références. Aujourd’hui, beaucoup d’illustrateurs et d’illustratrices font un travail formidable, chacun à sa manière : Beatrice Allemagna, Wolf Erlbruch, Anne Herbauts, Chloé Poizat, Christian Voltz, Lionel Koechlin, José Parrondo.... Mais quant à mon influence sur le travail d’autres personnes, je ne saurais dire...

- Il existe un bestiaire récurrent dans vos albums : le chat, bien sûr, (vous savez les croquer comme personne), Pipo le chien noir et blanc, la girafe souvent présente… Ces animaux sont-ils devenus au fur et à mesure de votre travail des compagnons de route ?
- Chat et chien sont en effet souvent présents, et papillons, araignées, serpents et éléphants plus que girafes. La présence des animaux dans mes images est anecdotique. Ils sont évidemment là pour parler des humains. Mais les animaux ne sont pas dupes de cet emploi de service. Ils sont ailleurs...

- Vous avez souvent collaboré avec Eliabeth Brami, qui est d’ailleurs la seule auteure dont vous avez illustré les textes. Collaborations à succès comme la série (peut-on parler de série ?) de Moi j’adore… Collaboration qui, selon moi, trouve son apogée avec l’album L’oisillon né sans nom…
- Je ne sais pas si on peut vraiment parler de collaboration avec Elisabeth Brami. Nous n’avons jamais échangé pour parler d’un projet commun. Elisabeth m’a toujours fait confiance et je l’en remercie. C’est Brigitte Morel, notre talentueuse éditrice aux Editions du Seuil puis aux éditions du Panama qui nous a réunis. J’ai un esprit très indépendant et j’ai toujours préféré n’avoir aucune directive avant d’illustrer un texte. Il me semble qu’il incombe à l’illustrateur de trouver la bonne distance qui sépare et unit à la fois l’image et le texte. Cette distance doit être ménagée pour le lecteur. C’est en partie ce qui donne sa force au livre illustré. Ecouter par trop les volontés et les suggestions de l’auteur serait pour moi risquer d’entraver mon imagination, faire un livre affaibli.

- Les techniques que vous utilisez sont à l’image de votre palette de couleurs : riches et diversifiées… Gentil, Méchant en est un catalogue foisonnant. Quand préférez-vous telle ou telle technique, et pourquoi ?…
- Et pourquoi pas ?... Pourquoi ne pas utiliser tout ce que notre environnement (naturel ou non) nous offre ? Nous avons tant de matériaux et de matériel à portée de main et d’imagination. Quel plaisir de collecter, de manipuler, de transformer, de donner vie et histoire à ce qui était auparavant négligé, abandonné, rejeté ! Ces matériaux, ces objets récupérés sont de véritables guides qui invitent à la création, provoquent l’imagination, incitent à la réflexion, prodiguent des sensations. Les enfants d’ailleurs savent cela, qui s’amusent et inventent avec des petits riens. Pourquoi donc limiter ses possibilités ? Ce n’est pas compliqué : tout est bon pour raconter, tout est bon pour créer.

- Parlez-nous des Chats Pelés, collectif d’illustrateurs dont vous faites partie depuis le début de ce groupe…. J’ai pour ma part toujours un peu de mal à me positionner devant des œuvres collectives… Qui fait quoi ??
- Les Chats Pelés est un collectif de copains, graphistes plasticiens, fondé en 1984 à l’école Estienne. Au début, nous étions quatre : Youri Molotov a disparu brutalement en 1986 et Benoît Morel a quitté le groupe en 1998 pour se consacrer à la musique. Nous sommes donc deux aujourd’hui : Christian Olivier (par ailleurs chanteur des Têtes Raides) et moi-même. L’envie de travailler ensemble, d’expérimenter sans contraintes et de multiplier les supports, les techniques, les matériaux, n’a jamais faibli. Nous réalisons tous les visuels liés aux Têtes Raides, des affiches de spectacles, des pochettes de disques, des albums illustrés, des expositions, des logotypes, des films d’animation, des décors de scène....  Aucun de nous n’a de spécialité. Nous faisons et décidons ensemble. Qu’elles soient en volume ou pas, les images passent de main en main, évoluent de regard en regard. Et finalement, “qui fait quoi” n’a aucune importance.

- Quels sont projets en cours, qu’ils soient solo ou collectifs ?
- Il y a donc l'album dont j’ai parlé, qui rendra hommage de manière ludique et anachronique à de nombreux artistes tout au long de l’Histoire de l’Art. J’espère vraiment que ce livre invitera  les lecteurs à rencontrer ces artistes et à éventuellement faire plus ample connaissance avec eux. Il y a aussi un album des Chats Pelés sur le thème des gens, mettant à contribution toutes sortes de matériaux et techniques. Sa publication est prévue en 2010 chez Panama également. Un petit livre consacré aux comptines de Roland Topor, illustré par les Chats Pelés, vient de voir le jour aux éditions Rue du Monde. Et bien d’autres attendent leur tour....

Propos recueillis par Anne Helman, librairie Chat Perché, Le Puy-en-Velay

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