02 juin 2009

René Frégni

[une interview parue dans Citrouillee en 2001]

salon.jpgCitrouille : Écrire pour la jeunesse est-il un travail périlleux ?
René Frégni : Je me suis retrouvé, un jour, accroché à une falaise, j'avais douze ans. Je ne pouvais ni grimper, ni redescendre, la terreur envahissait mon corps, tous mes muscles tremblaient. Dix mètres au-dessus, autant au-dessous... J'étais seul, suspendu au-dessus de ma mort. Là, c'était périlleux ! Ecrire pour la jeunesse est une responsabilité et un immense plaisir. Quand mon stylo me fait peur, je le cache et je descends boire un café.

-Aujourd'hui, après le succès de tes livres pour adultes, as-tu de nouveau envie d'écrire pour la jeunesse ? Des messages à faire passer ?
-Que j'écrive pour des adultes, des ados ou des petits, cela ne change rien. Je m'assois, j'ouvre un cahier et j'attends que mon ventre ou mon cœur se mettent à parler, ça se passe par là. Au bout d'un petit moment, j'entends une petite voix. Si elle n'est pas sincère, je le sens tout de suite, si elle l'est, je commence à écrire. Écrire n'est que cela, écouter cette petite voix qui monte des régions les plus sincères de nous-mêmes. Une forêt si lointaine qu'on ne le soupçonnait même pas. Le seul succès c'est de continuer à entendre cette petite voix qui sort de nulle part. J'aime bien cette phrase de Pessoa : Je ne suis rien. JE ne serai jamais rien. Je ne veux rien vouloir être. À part ça je porte en moi tous les rêves du monde.


-Dans la région PACA, tu interviens régulièrement auprès des détenus dans les maisons d'arrêt, et cela depuis une dizaine d'années. Qu'as-tu appris ?
-Avec les prisonniers, depuis dix ans, j'ai appris à écouter mieux cette petite voix. Je leur apporte chaque semaine des morceaux de ciel et de saisons, le parfum des femmes et de l'amour, le bruit de la mer. Ils me montrent de toutes petites lucarnes qui s'ouvrent sur un monde intérieur où le temps n'existe plus. Ensemble nous visitons, nous inventons ces labyrinthes de silence qui mènent vers nous.

-Dans Marilou et l'assassin, ne démontres-tu pas que malgré nous, nous sommes tous susceptibles de devenir des assassins ? N'est-ce pas ce qui arrive à Valentin ?

-Oui, je pense de plus en plus que n'importe qui peut basculer dans le crime d'une seconde à l'autre. Depuis dix ans, je côtoie des hommes qui pendant une vie ont payé leurs impôts, élevé leurs enfants, aimé leur femme et leur travail et du jour au lendemain ils découpent leur associé en morceaux pour une simple partie de jambes en l'air. Écrire c'est peut-être aussi essayer de comprendre tous ces monstres qui s'agitent en nous et que nous ne connaissons pas. Écrire, c'est apprivoiser la mort et la nuit.

-En prison, l'imagination doit-elle fatalement être sollicitée pour conserver un espoir ?
-Les plus belles histoires d'amour je les observe en prison. Un homme et une femme séparés pendant des années par un mur de six mètres et deux miradors. Tout est alors imaginaire : le sourire de l'autre, la forme de son corps, sa voix, ses pensées, les mouvements de chaque jour. Je ne dis pas que l'imagination est plus puissante que la réalité ; celle que nous vivons chaque jour, elle dure plus longtemps ; le temps a plus de proie sur elle, l'âge ne compte plus et nos qualités et ses défauts se confondent. Essayez d'écrire une lettre d'amour, ce sera toujours plus beau que ce que le meilleur orateur pourra dire dans un portable. Un stylo à la main vous êtes condamné à la sincérité.

-Dans certains collèges, comme à Martigues, tu es intervenu sur des actions contre la toxicomanie. Pour quelle raison ?

-Il n'y a pas d'expérience mineure. Chaque jeune que je rencontre m'apporte quelque chose, même si je ne le sais pas. Chaque nuage que je vois passer dans le ciel, chaque village que je traverse me transforme. À Martigues, comme ailleurs, j'ai dit ce que je pensais, simplement, je ne suis pas arrivé avec un message, je n'en ai pas. Chaque jour, je dis ce que je pense, en fonction de ce que je vis. Un jour je suis sous la lumière parce que ma fille me serre dans ses bras et que la plus belle femme du monde vient s'asseoir près de moi. Le lendemain la plus belle femme du monde a disparu et ma fille n'est plus dans mes bras. Je ne vais nulle part pour délivrer un grand message, mais pour un moment d'amitié simple, pour discuter un peu de tout et pour s'apercevoir qu'adolescent ou écrivain, on a tous le même immense besoin d'amour. Et on sème de l'amour comme on sème le blé, simplement parce qu'on a envie que ça pousse. Si les graines sortent de notre cœur, elles germeront n'importe où, même dans une ville de pierre. J'ai vu des arbres d'amour surgir à travers les barreaux des cachots les plus sombres. Ce sont les seuls arbres qui n'ont pas besoin de lumière : ils sont la lumière.

-Le voleur d'innocence est un récit autobiographique, un témoignage de l'enfance. Te sens-tu encore proche de cet enfant ?

-« On construit sa vie avec les pierres de son enfance. » Plus je vieillis, plus je me rapproche de mon enfance. Ma mère me manque autant aujourd'hui que lorsque je l'attendais à dix ans sur le petit chemin où elle m'apparaissait tous les trois mois, dans cette école où j'étais pensionnaire. Quand je regarde ma fille rire et courir devant moi, c'est mon enfance que je regarde. Chaque fois que j'écris un mot c'est toujours de mon enfance qu'il arrive. Les mots qui ne viennent pas de l'enfance ne m'intéressent pas. Sans le faire exprès, ma fille invente des mots. Ils sont plus beaux que ceux de l'académie française : ils sont fragiles comme ses rêves.

Propos recueillis par Patrick Feyrin, bibliothécaire à Martigues

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