01 juin 2009

«Si c’était moi qui vous avais élevés, vous ne seriez pas ici.» (itw d'Anne Fine)

«On a une responsabilité en tant que citoyen quand on écrit pour les enfants; il faut leur donner confiance en eux et les aider à s'armer pour le monde.» Rencontre avec Anne Fine (qui a parfois envie de tuer son mari). Par Gégène, librairie L'Herbe Rouge

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Pourquoi rencontrer Anne Fine ? Une fois de plus, parce que les démarches d’auteurs écrivant pour tout public indifféremment, mais non sans différences, m’intéressent. Bien sûr, qu’un auteur pour adultes fasse aboutir un projet, longtemps porté, de texte destiné à un public plus jeune ou qu’un auteur jeunesse finisse par franchir le cap d’écrire pour les vieux, ne sont pas des chemins moins louables. Ceux qui, en revanche, me gênent, ce sont ces auteurs s’acoquinant avec la littérature jeunesse parce que c’est porteur et que c’est quand même plus facile (travailler moins… et plus mal pour gagner plus); ceux qui m’ennuient ce sont ceux qui découvrent un écrivain le jour où il publie son premier texte de littérature blanche sans tenir compte de son passé en jeunesse. Anne Fine, donc : la lecture de n’importe lequel de ses romans prouvera qu’elle est bien « une romancière atypique et précieuse » - comme l'écrit Arnaud Cathrine dans  Anne Fine, mon écrivain préféré, plaquette publiée par l’École des Loisirs, qui fixa les fondations de mon entretien et dont je vous conseille vivement la lecture pour aller plus loin et ailleurs dans la découverte de cette dame. Pour commencer, et alors que pour initier notre discussion je la prie à l’avance de bien vouloir m’excuser de mes insuffisances anglophones, elle se lance tout de go dans un commentaire sur la traduction (ses plus de quarante romans sont disponibles en près de trente langues). Elle me signale qu’elle a parfois été très surprise des versions données de son texte en raison d’a priori culturels (par exemple dans les traductions en japonais), et que si certains de ses traducteurs sont très scrupuleux (c’est en particulier le cas en français ) l’interrogeant ainsi longuement sur la possibilité du sens caché d’une plaisanterie typiquement british, d’autres n’entretiennent aucun contact direct avec elle - mais la traduction n’est-elle pas aussi une trahison ?

Gégène : - En premier lieu, je tenais à vous remercier d’avoir accepté de me recevoir puisque j’ai lu que vous aviez appris, au fil du temps, à éviter les rencontres que vous trouviez sans grand intérêt… Ma première question, que j’ai l’habitude de poser aux auteurs que j’interroge : vous écrivez pour adultes, adolescents et enfants. De quelle manière, dans la forme et dans le fonds, vous adaptez-vous à ces différents lectorats ?

Anne Fine : - Je sais toujours très exactement à quel public je m’adresse, pour quelle tranche d’âge "psychologique" j’écris. Je pense que je choisis une tranche d'âge après m'être demandée qui prendrait le plus de plaisir et éprouverait le plus d’intérêt en lisant l'histoire que je vais écire. Pour les plus jeunes, comme dans la série des chats assassins ou Je ne sais pas écrire, je construis mon récit de manière simple avec des articulations évidentes, des paragraphes très courts sans longues descriptions et en évitant les retours en arrière qui risquent de les déstabiliser. J’ai conscience qu’à sept/huit ans ils sont encore, en Grande-Bretagne tout du moins, en train de se débattre avec les mécanismes de la lecture ; si je les surcharge de rappels d’événements antérieurs, je les perds. Souvent, ils tournent la page pour aller voir s’il y a plus de dialogues plus loin. Je me pose souvent la question sur les paragraphes, je sais qu’en tant que lectrice adulte telle partie devrait être d’un seul tenant, mais qu’il sera nettement plus agréable pour un enfant que débute un nouveau paragraphe. Ça peut sembler ridicule mais c’est un de mes premiers questionnements quand j’écris pour les plus jeunes.


 

- Si on passe aux plus âgés, certains de vos livres publiés pour adolescents, que je trouve très politiques, peuvent s’adresser tout autant à des adultes…

- Oui, ils peuvent être lus par des adultes, mais je suis persuadée qu’existe une différence entre mes textes pour ados et ceux pour adultes. Je dirais que je ne me fie pas à la capacité des pré-ados et des ados à m’accompagner dans une suite de pensées qui ne sont pas directement inclues dans l’histoire ; ils ont besoin que les choses bougent ou qu’elles soient directement explicitées, dans les dialogues par exemple. Vous avez parlé de livres politiques. S.O.S. mamie est ainsi un livre ouvertement politique, même si j’ai chassé du comportement des personnages, les attitudes directement politisées. Ce sont les personnages qui incarnent ces diverses attitudes. Un autre exemple : dans La route des ossements, les prisonniers discutent de manière semblant très adulte, mais si j’avais écrit ce texte pour adultes, il aurait été plus dense, plus épais.
- Vous parlez des mêmes choses, vous introduisez les mêmes idées, mais c'est donc la forme qui fait la différence ?
- Absolument. Je pense que cela ramène au fait que vous écrivez essentiellement pour le lecteur qui est en vous. Je n’ai pas beaucoup de souvenirs d’enfance que je pourrais exploiter, je ne passe pas mon temps à observer les enfants, mais j’ai cette espèce d’intuition sur le type de livres que j’aurais aimé découvrir quand j’avais huit ans, onze ans, quatorze ans et sur ce qui aurait été trop dur, trop dense, trop abstrait à chacun de ces moments.

- On dit de vous que vous êtes l’écrivain du mensonge et de la vérité. Que préférez-vous : une vérité dérangeante ou un beau mensonge ?

- Cette question est l’une des plus importantes pour moi. Mon livre Tous des menteurs est un traité philosophique du mensonge. Dans l’essai sur le mensonge d’une philosophe anglaise, ses observations vont de « Que vaut la parole d’un menteur ? » à « De la trahison » en passant par « Le mensonge totalement justifié » - par exemple affirmer qu’on est porteur d’une maladie particulièrement dangereuse lorsqu’on est sur le point de se faire dévorer par des cannibales… [rires vivifiants d’Anne Fine…] Je suis intéressée par le mensonge de tous ces points de vue. Je suppose que j’ai toujours été intéressée par les mensonges et les déceptions parce qu’ils sont à la source des relations passionnelles les plus riches pour un romancier. Un romancier ne peut réfréner son intérêt pour le conflit. Pour moi, il faut être insensible comme une pierre pour descendre d’un bus alors qu’un couple amorce une discussion intime très vive juste en face de vous ! Je resterai jusqu’au terminus pour y assister ! !  Mais ce qui est encore plus intéressant que de simples mensonges ce sont les déceptions, les déconvenues. Le roman que je viens de finir est entièrement bâti sur une "non-invitation" : une femme se mariant un certain samedi va s’auto-persuader qu’elle a invité sa sœur à son mariage et que celle-ci lui a répondu qu’elle était trop occupée; alors qu’en réalité elle a simplement entendu sa sœur dire qu’elle serait absente ce jour-là et qu’elle a repoussé à plus tard une invitation… qu’elle ne fera jamais. La sœur apprendra donc ce mariage par inadvertance. A ce point, comment cette famille pourra-t-elle un jour rétablir un jour une relation "normale", que peut-il advenir ? Voilà ce qui m’intéresse…

- Les relations familiales occupent une place centrale dans votre œuvre...

- C’est tellement fascinant. Tout ce qui est sécurité et bonheur est là, dans la famille… et toute la douleur aussi. La famille inclut tout et le digère, le décante jusqu’à faire émerger le noyau dur du bonheur et de la peine. Par exemple, je vis avec un botaniste qui peut être au fin fond d’une jungle alors que je suis en déplacement pour la promotion d’un de mes livres. J’ai alors le sentiment, simplement parce que je ne peux pas lui téléphoner, d’être seule au monde, d’être perdue, sentiment qui touche au mystique et à l’extraordinaire. Et, de l’autre côté, je ne suis jamais plus près de l’envie de meurtre que quand il ne fait pas quelque chose que je lui ai pourtant déjà demandé des milliers de fois de faire ( fermer le gaz quand on part…) !

- Peut-être le bonheur s'expose-t-il plus facilement,  et les douleurs et les détresses se cachent-elles jusqu’au jour où elles éclatent ?

- Il y a un proverbe persan qui dit : « Si tu veux connaître des secrets cherche-les dans la joie et dans la peine ». C’est pourquoi, à mon avis, tant de romans ont comme moment clé un mariage, un enterrement ou une veillée : ce sont les périodes où les gens sont les plus sensibles aux émotions, donc les plus capables de dire des choses.

- C’est de là que vient votre rejet d’une fête comme Noël ?

- C’est ce que j’ai souvent raconté. Je hais Noël et tout ce qu’il y a autour. Je déteste faire les courses ; sur un plan esthétique, j’aime les boutiques et les objets qui y sont étalés, mais je trouve qu’il y a beaucoup trop de choses et qu’à la fin vous n’avez plus envie de rien. Et puis vous êtes de plus en plus conduit à faire des cadeaux à des gens que vous ne connaissez même pas, sous le simple prétexte qu’ils connaissent des gens que vous connaissez ! Ça ne signifie plus rien.

- Bien ! Vous avez dit qu’écrire n’était pas pour vous une thérapie. Lire en est-il une ?

- D’une certaine manière, les deux le sont, mais lire l’est définitivement. Si "techniquement" j’écris pour la lectrice que je suis ou que j’ai été, lire est une nécessité psychologique. Je suis quelqu’un de nerveux, j’ai besoin de décompresser, de prendre du temps pour moi, de me poser graduellement ; et pour cela, lire, rentrer dans un livre, c’est l’idéal. Dans Mauvais rêves le personnage central c’est moi. Si vous souhaitez trouver un de mes livres où je me suis représentée en tant que femme mariée lisez Les confessions de Victoria Plum. En tant qu’enfant lectrice, je suis Mell de Mauvais rêves. J’ai, en lisant, cette sensation de paix absolue qu’elle décrit quand elle est à la piscine et que les bruits s’estompent. J’ai aussi cette sensation quand j’écris, mais là c’est plus technique parce que j’écris, puis je corrige, je corrige à nouveau et je corrige encore - mais avec de moins en moins de corrections à chaque fois [à ce moment, Anne Fine me montre les étapes -qu’elle imprime toutes- d’une page de son prochain roman]. A chaque impression, et parfois je relis tout depuis le début, je fais semblant de ne l’avoir jamais vu auparavant, et je m’interroge… Est-ce que je m’ennuierais, est-ce que je comprendrais, est-ce que je saurais qui parle si j’étais la lectrice ? Ça semble un peu fou mais bon… Il y a une blague à ce sujet qui dit : « si un auteur écrit un livre sans problème, alors le lecteur aura beaucoup de problèmes en le lisant. » [Rires].

- Vous parliez, pour vous, de lecture-thérapie. Qu’en est-il, selon vous, de vos lecteurs ? Que pensez-vous leur apporter avec des livres comme Mon amitié avec Tulipe qu’on peut juger très dur et pessimiste ?

- Ce titre (en anglais The Tulip touch) est beaucoup lu dans les écoles. Cette "touche" est liée à ce que chaque fois qu’elle raconte un mensonge, il y a un petit élément bonus qui rend ce mensonge crédible. Mais il y a dans ce mot une connotation physique, sensorielle et émotionnelle qui m’ont intéressée (vous pouvez être touché par une partie de corps, par une histoire…). J’ai eu à me battre pour garder ce titre en Angleterre. Habituellement, je suis assez bonne pâte mais là je me suis obstinée et du jour où il a été publié personne n’a jamais émis aucune critique sur le titre. Ce roman a été écrit à un moment très dur de la vie sociale anglaise, en particulier de la violence faite aux jeunes et par les jeunes. J’étais particulièrement sensible à la croissance exponentielle des meurtres à Londres. Et même si on peut s’auto-consoler en se disant que la plupart se déroulent dans la même zone et proviennent des même groupes de gens, des mêmes gangs qui s’entretuent, il n’empêche que c’était horrible que des innocents aient été abattus dans ces guerres de quartiers. Notre pays est dans une crise de confiance envers ses enfants, mais pas assez pour être capable de prendre conscience des déchets que notre société offre à ses enfants, dans leur éducation, dans les programmes de TV qui leur sont proposés,  consciente de la daube qu’elle leur vante dans des publicités assénées à longueur de temps sans aucune réglementation, et de la violence plus que choquante des films qu’ils voient. Vous ne pouvez pas demander à un enfant de sept ans de se créer une carapace, une coquille pour se protéger, et qu’il soit ensuite sensible à la protection des animaux et dans un même temps voir des images d’enfants mourant de faim. On ne peut pas se cloisonner à cet âge, c’est ridicule. Je ne crois pas qu’on puisse se passer d’inventer des choses mais je pense qu’il y a une extraordinaire cécité de la société quant aux effets de ces images, de cette débauche d’images sur toutes formes de supports, sur les enfants. Les gens ont l’air de croire que l’enfance c’est l’enfance, que son innocence protège des nuisances auxquelles on l’expose. Les parents ont la paresse de la relation à leurs enfants, les laissent s’installer devant la télé ou même avoir leur télé ou leur ordinateur, en se disant « bon, ça c’est terrible mais ils ne s’en sont même pas rendu compte ». Ils ont la paresse intellectuelle d’accepter que, bien sûr, ce que voient leurs enfants les influence et qu’ils se rendent compte des horreurs qu’ils voient.

- Plusieurs de vos romans se passent en pleine époque Thatcher. Comment analysez-vous sa place dans la société anglaise ?

- Mrs Thatcher était un personnage politique extraordinairement intéressant. La raison pour laquelle elle a eu tant de pouvoir est qu’il y avait dans sa pratique quelque chose qui attirait tout le monde, et les gens avaient le sentiment que les choses avaient tourné tellement mal dans cette société qu’ils pouvaient sacrifier tout le reste pour améliorer tel ou tel truc particulier. Pour l’un c’était améliorer le commerce extérieur alors qu’il ne supportait pas sa politique sociale, pour l’autre la réduction du pouvoir exorbitant des syndicats alors qu’il rejetait la moitié de ce qu’elle faisait. Tout allait tellement mal que chacun accordait une importance énorme à tel ou tel petit domaine où il trouvait qu’elle "faisait sens".  Et moi qui n’ai jamais voté conservateur, une partie de moi ne pouvait s’empêcher de penser en l’entendant marteler sans cesse les mêmes choses « peut-être qu’elle va faire quelque chose à propos de l’éducation », parce qu’elle était de l’ancienne école et que je respectais ça. En fait, elle a échoué, tout le monde a échoué et l'éducation dans les écoles britanniques, à l’exception de quelques-unes où les gens se sont battus, est devenue de pire en pire. Le livre le plus politique sur cette période c’est L’amoureux de ma mère qui est clairement, presque exclusivement fondé sur mes propres révoltes politiques. J’étais impliquée dans la campagne pour le désarmement nucléaire. J’étais donc partie pour une grande manif dans un bus de quakers (parce que les bus quakers étaient "non-fumeurs"), et là on était dans un coin pourri, humide, glauque, protégé par des jeunes soldats de dix-sept ans têtes à claques dont nous étions heureusement séparés par des policiers mûrs qui contrôlaient la situation. Et quand les femmes de la manif se sont mises à détruire la barrière qui nous séparaient des soldats, je les ai aidées et en rentrant chez moi à la fin de ce jour extra-ordinaire je me suis dit : « Voilà j’ai certaines aptitudes et j’arrive à détruire des barrières », je ne pouvais y croire, je suis rentrée et je me suis mise à écrire L’amoureux de ma mère. La nouvelle robe de Bill aussi a été clairement écrit pour des motifs de colère politique,. Ce livre a été nourri par ma frustration et ma rage face à l’école écossaise où allaient mes enfants. Et de manière assez étonnante ces livres n’ont pas du tout été regardés comme politiques en Grande Bretagne. Je suis fascinée par ça. Parfois, certains enseignants aiment le message « sur l’importance de la participation à la vie politique du pays et le fait que vous aimeriez que vos impôts servent à quelque chose d’utile à tous » - mais peut-être qu’ils ne s’étendent pas trop là dessus par peur de remarques négatives des parents. Mais néanmoins je n’ai eu en Grande Bretagne aucune remarque, même à titre privé, sur le côté politique de mes textes, alors que c’est le cas partout ailleurs en Europe. Peut-être est-ce parce que nous ne sommes pas un pays "plein d’idées" [en français dans le texte].

- Dans la plaquette Anne Fine, mon écrivain préféré  d’Arnaud Cathrine, à l’École des Loisirs, il est dit que vous avez détesté enseigner. Dans le même temps vous intervenez, peut-être de plus en plus, avec des enfants dans les écoles ou les bibliothèques. Comment vous en débrouillez-vous ?
- Bien sûr, nous, auteurs jeunesse, devons tous aller parler avec les gamins dans les écoles. Quand je disais que j’avais détesté enseigner, c’était par rapport au stress de ce boulot, j’étais très jeune, j’avais vingt ans et si enseigner en soi m’intéressait, c’était la forme que ça prenait qui m’horripilait : une charretée d’enfants après l’autre, chaque jour et tous les jours de l’année scolaire. Je ne crois pas que j’avais une capacité de sociabilité suffisante, même si c’était avec de jeunes élèves, pour me montrer aimable et gentille avec chaque classe tout au long de l’année . Je suis très sociable face à un individu ou un groupe pour un moment privilégié (fête, rencontre de libraires…), mais pas sur le long terme. En revanche, ça ne m’a absolument pas posé de problème d’enseigner à des prisonniers. C’était même des moments forts et énergisants. Les garçons étaient sans espoir, n’étaient pas intéressés. Ils avaient quinze ans.  Ils croyaient en avoir fini avec l’école, mais l’âge de fin de scolarité obligatoire venait d’être repoussée à seize ans… Leurs seuls centres d’intérêts c’étaient eux-mêmes et le satanisme. Je leur ai enseigné l’histoire contemporaine et en fait, seuls les gardiens qui étaient au fond y trouvaient un intérêt, les gosses s’occupaient d’autre chose, restaient assis, ne manifestaient aucun intérêt. En les regardant, en les voyant là sans espoir de futur je ne pouvais m’empêcher de me dire : « si c’était moi qui vous avais élevés, vous ne seriez pas ici ». Et c’était le début de ma prise de conscience du sens de la vie en société ["social sense"]. Être parents, élever des enfants, ça peut être tellement vide et dépourvu d’espoir, comme c’est le cas des parents de Tulipe…


- Pouvez-vous nous parler d'un de ces adolescents ?
- Je prendrais l’exemple d’un gamin. Sa mère était alcoolique, son père les avait abandonnés peu après sa naissance, il se réfugiait dans la boulimie de bonbons. Comme il n’avait pas d’argent il les volait.  Gamin de quatorze ans obèse, objet de toutes les moqueries et harcèlements, il avait fini dans une espèce d’école surveillée. Et un jour, pour se défendre d’une nouvelle agression, il a brandi une fourchette vers un autre gosse qui s’est planté dessus, a attrapé une septicémie et en est mort. Résultat : le premier a été condamné pour meurtre… Direction la prison. Cette espèce de désespoir venu de votre enfance et de l’absence d’éducation, d’aide, de contrôle… Je me considère comme très libérale, respectueuse, mais mon point de vue devant de tels désarrois se résume à "cherchez les parents" [en français dans le texte]. La société n’apporte plus aucune aide. La société autrefois aidait ses membres - prenez la belle phrase d’Hillary Clinton : « Il faut un village pour élever un enfant. ». Je le pense mais quand vous voyez que les Britanniques sont maintenant effrayés par leurs enfants, où allez-vous trouver ce village chez nous, à part là où je vis (tout là haut au nord-est) et en quelques autres villages à la vieille mode ? Je pense que cette évolution remonte aux années 60, à la prise du pouvoir économique par les multinationales, au moment où les puissants ont décidé que vous ne pouviez être promu professionnellement qu’à condition d’accepter de déménager. Et tous les supports familiaux et de proximité des gens ont été anéantis. Je parais peut-être tenir le même genre de discours que Mrs Thatcher [rires], mais pour trouver cette éducation collective, il nous faut remonter à l’époque des arrières-grands-parents racontant que, quand ils étaient enfants, n’importe qui dans leur rue pouvait les discipliner, leur demander de réparer le désordre qu’ils avaient semé.

- Vos livres sont traduits en plus de vingt langues…

- Une trentaine - mais pas tous bien sûr.

- De la même façon  pour les ouvrages pour adultes et pour la jeunesse ? Savez vous comment ils sont accueillis ?
- Mes livres pour la jeunesse sont beaucoup plus diffusés de par le monde. Ceux pour adultes sont plus cantonnés à l’Europe et, mis à part Un bonheur mortel, n’ont jamais été édités en Amérique du Nord [étonnement de l'intervieweur…]. Ils sont trop mordants, trop poisseux, trop près de la vérité. C’est un sujet de plaisanterie avec mon agent. Les commentaires des éditeurs américains qu'il contacte sont élogieux : « Elle écrit comme un ange »,  « c’est si marrant », « c’est tellement plein de sagesse », « l’intrigue est magnifiquement construite »… Et ça finit par :  « Non merci, pas pour nous ». [Grands rires]  Je pense qu’il y a quelque chose de trop "acidulé" [en français dans le texte] dans mes romans, ils ne savent pas qu’en faire ou ils ne veulent ou ne peuvent rien en faire. Si vous regardez bien la fiction nord-américaine, par exemple des romancières comme Carol Shields ou Anne Tyler, il y a quelque chose de plus aimable dans leurs écrits. Quelque chose que vous ne trouverez pas forcément chez nous. Les Allemands ont produit un documentaire sur trois femmes écrivains britanniques, dont moi, qu’ils ont titré : « Femmes vénéneuses », ce qui m’a beaucoup intéressée car je me vois comme quelqu’un qui ne dit pas plus que la vérité [nouveaux grands rires]. Ça me fascine, ça m’interpelle dans ma vision du monde : je crois qu’on peut diviser les gens en deux catégories, ceux qui voient le monde tel qu’il est et ceux qui vivent "au pays de Oui-Oui", monde faux, étrange où vous êtes en permanence en sécurité. Mon dernier roman pour adultes Le tyran domestique montre un personnage, celui du mari (qui ressemble pas mal à mon compagnon) , caractéristique de ceux qui préfèrent penser qu’il n’arrivera rien de mal, de ces habitants du pays de Oui-Oui [et Anne Fine de se lancer dans l’histoire de son chien qui venait de mourir et de la discussion qui l’a opposé à son mari au sujet de ce chien en train d’agoniser, vérité que son mari refusait totalement d’admettre…] Je ne peux, je n’ai jamais pu voir "la vie en rose" [en français]. J’ai eu une période de grave dépression pendant environ deux ans quand j’étais jeune. Je me souviens qu’une fois que j’ai été rétablie le psy m’a dit « vous voyez à nouveau le monde comme il le faut » et je lui ai répondu : « Non ! j’ai juste retrouvé cette coquille ridicule que nous portons tous pour ne pas voir le vrai monde, parce que si nous le faisions nous ne pourrions pas vivre ». [Devant mon étonnement, Anne Fine poursuit] Je suis quelqu’un de joyeux mais cette idée de carapace m’aide à assumer d’être Britannique. Nos comédies sont superbes, nous savons manier le sarcasme comme personne, nous avons la capacité du comique, de l’agressivité politique ; rien que sur les ondes de la B.B.C, il y a quantité d’émissions les exploitant, malheureusement, je pense, impénétrables pour des étrangers. Nous réussissons à rendre possible de vivre en Grande-Bretagne parce que même si ça va encore plus mal, nous pouvons en tirer des plaisanteries encore meilleures . Nous sommes les spécialistes de ce que nous appelons "l’humour du gibet" [grands rires]

- Parlons un peu de la célébrité que vous avez dû connaître après l’adaptation cinématographique de Madame Doubtfire, et de votre expérience du monde du cinéma...
- C’est une longue histoire. Il y avait eu une option et le film ne s’est fait que près de dix ans plus tard, cette option ayant été renouvelée plusieurs fois, à chaque fois avec des conditions plus avantageuses pour moi… Finalement, la 20th Century Fox est arrivée et Robin Williams et sa femme se sont impliqués parce qu’ils se sentaient très proches du sujet. En fait, la seule décision que je pouvais prendre était "accepter le chèque ou pas". Et à ce moment précis de ma vie, l’argent était plus que bienvenu, j’ai donc accepté. Je n’étais pas fan de tout les films précédents de Chris Colombus, je n’en attendais pas grand chose, mais il avait eu la courtoisie de m’écrire pour me dire qu’il espérait qu’il réaliserait quelque chose qui me plairait. Comme je souhaitais me tenir à l’écart, je lui ai juste répondu que je souhaitais qu’il ne fasse pas des enfants de mon histoire de sales marmots à la Maccaulay Culkin, mais de gentils gosses "normaux". Je ne sais pas si c’est parce que ce fut ma seule demande et que je ne les ai plus importunés tout au long du tournage, mais il en a tenu compte, je pense, et je crois que c’est l’une des raisons de l’énorme succès du film : la possibilité pour un public jeune de s’identifier pleinement à ces trois personnages d’enfants relativement "raisonnables". Ce n’est pas vraiment le film que j’aurais aimé voir, il y manque la noirceur et l’égoïsme des parents dans le livre, la fin du film est trop dégoulinante de bons sentiments, mais je ne l’aurais jamais dit sur le moment : vous ne pouvez pas accepter de l’argent et juste ensuite cracher sur le travail que d’autres ont fait à partir du vôtre. Aujourd’hui, plus de quinze ans après, je peux le dénigrer, une fois de plus  : peut-être parce que c’est un film américain, ils ne pouvaient se permettre la violence psychologique du livre. Pourtant cette violence dans le livre, vu qu’il était écrit pour les enfants, restait en équilibre permanent : trois chapitres vus du côté du père, les trois suivants de celui des autres protagonistes pour contrebalancer. Vous ne pouvez pas, dans un livre pour enfants, présenter un parent horrible et ayant tous les torts, ce qui n’est d’ailleurs jamais le cas dans la réalité. Et d’une certaine manière cela, cet équilibre, améliore énormément le livre. Lorsque j’ai utilisé exactement la même trame, raconté la même histoire, dans mon roman pour adultes Les confessions de Victoria Plum, j’ai pu le faire en développant un point de vue pendant onze chapitres et l’autre en un seul. Si je reviens sur cette question d'équilibre, c’est parce qu’il me semble qu’un des pire problèmes qu’engendre un divorce, c’est qu’au moment même où la décision de séparation est prise, l’enfant est soumis à une pression de chacun des deux parents qui noircissent tout ce qui est l’autre, qui le rabaissent systématiquement, qui transfèrent leurs propres émotions sur l’enfant en présupposant qu’il a toute capacité à digérer ces moments sans problème, ce qui, à mon avis, est complètement faux…

 

Plus tard, hors micro, Anne Fine reviendra sur La route des ossements, son dernier titre jeunesse traduit en français, roman qui lui tient manifestement à cœur, roman politique fort - à nouveau !- qu’elle a écrit en réaction à la participation de la Grande-Bretagne à la guerre en Irak, contrairement à la volonté de l’énorme majorité des Britanniques (sur cette période, Anne Fine dit n’avoir rencontré qu’une seule personne favorable à l’intervention…). Roman noir et dur donc, mais peut-il en être autrement sur un tel sujet ? Roman sans espoir ou presque, mais roman vrai car la vérité est le credo d’Anne Fine. L’humour même dans la crudité, le réalisme et l’équilibre même dans l’exagération : oui, décidément, Anne Fine et ses textes sont précieux.

Propos recueillis par Gégène, librairie L'Herbe Rouge


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