01 juin 2009
«Si c’était moi qui vous avais élevés, vous ne seriez pas ici.» (itw d'Anne Fine)
«On a une responsabilité en tant que citoyen quand on écrit pour les enfants; il faut leur donner confiance en eux et les aider à s'armer pour le monde.» Rencontre avec Anne Fine (qui a parfois envie de tuer son mari). Par Gégène, librairie L'Herbe Rouge

Gégène : - En premier lieu, je tenais à vous remercier d’avoir accepté de me recevoir puisque j’ai lu que vous aviez appris, au fil du temps, à éviter les rencontres que vous trouviez sans grand intérêt… Ma première question, que j’ai l’habitude de poser aux auteurs que j’interroge : vous écrivez pour adultes, adolescents et enfants. De quelle manière, dans la forme et dans le fonds, vous adaptez-vous à ces différents lectorats ?
Anne Fine : - Je sais toujours très exactement à quel public je m’adresse, pour quelle tranche d’âge "psychologique" j’écris. Je pense que je choisis une tranche d'âge après m'être demandée qui prendrait le plus de plaisir et éprouverait le plus d’intérêt en lisant l'histoire que je vais écire. Pour les plus jeunes, comme dans la série des chats assassins ou Je ne sais pas écrire, je construis mon récit de manière simple avec des articulations évidentes, des paragraphes très courts sans longues descriptions et en évitant les retours en arrière qui risquent de les déstabiliser. J’ai conscience qu’à sept/huit ans ils sont encore, en Grande-Bretagne tout du moins, en train de se débattre avec les mécanismes de la lecture ; si je les surcharge de rappels d’événements antérieurs, je les perds. Souvent, ils tournent la page pour aller voir s’il y a plus de dialogues plus loin. Je me pose souvent la question sur les paragraphes, je sais qu’en tant que lectrice adulte telle partie devrait être d’un seul tenant, mais qu’il sera nettement plus agréable pour un enfant que débute un nouveau paragraphe. Ça peut sembler ridicule mais c’est un de mes premiers questionnements quand j’écris pour les plus jeunes.
- Si on passe aux plus âgés, certains de vos livres publiés pour adolescents, que je trouve très politiques, peuvent s’adresser tout autant à des adultes…
- Absolument. Je pense que cela ramène au fait que vous écrivez essentiellement pour le lecteur qui est en vous. Je n’ai pas beaucoup de souvenirs d’enfance que je pourrais exploiter, je ne passe pas mon temps à observer les enfants, mais j’ai cette espèce d’intuition sur le type de livres que j’aurais aimé découvrir quand j’avais huit ans, onze ans, quatorze ans et sur ce qui aurait été trop dur, trop dense, trop abstrait à chacun de ces moments.
- On dit de vous que vous êtes l’écrivain du mensonge et de la vérité. Que préférez-vous : une vérité dérangeante ou un beau mensonge ?
- Les relations familiales occupent une place centrale dans votre œuvre...
- Peut-être le bonheur s'expose-t-il plus facilement, et les douleurs et les détresses se cachent-elles jusqu’au jour où elles éclatent ?
- C’est de là que vient votre rejet d’une fête comme Noël ?
- Bien ! Vous avez dit qu’écrire n’était pas pour vous une thérapie. Lire en est-il une ?
- Vous parliez, pour vous, de lecture-thérapie. Qu’en est-il, selon vous, de vos lecteurs ? Que pensez-vous leur apporter avec des livres comme Mon amitié avec Tulipe qu’on peut juger très dur et pessimiste ?
- Plusieurs de vos romans se passent en pleine époque Thatcher. Comment analysez-vous sa place dans la société anglaise ?
- Dans la plaquette Anne Fine, mon écrivain préféré d’Arnaud Cathrine, à l’École des Loisirs, il est dit que vous avez détesté enseigner. Dans le même temps vous intervenez, peut-être de plus en plus, avec des enfants dans les écoles ou les bibliothèques. Comment vous en débrouillez-vous ?
- Bien sûr, nous, auteurs jeunesse, devons tous aller parler avec les gamins dans les écoles. Quand je disais que j’avais détesté enseigner, c’était par rapport au stress de ce boulot, j’étais très jeune, j’avais vingt ans et si enseigner en soi m’intéressait, c’était la forme que ça prenait qui m’horripilait : une charretée d’enfants après l’autre, chaque jour et tous les jours de l’année scolaire. Je ne crois pas que j’avais une capacité de sociabilité suffisante, même si c’était avec de jeunes élèves, pour me montrer aimable et gentille avec chaque classe tout au long de l’année . Je suis très sociable face à un individu ou un groupe pour un moment privilégié (fête, rencontre de libraires…), mais pas sur le long terme. En revanche, ça ne m’a absolument pas posé de problème d’enseigner à des prisonniers. C’était même des moments forts et énergisants. Les garçons étaient sans espoir, n’étaient pas intéressés. Ils avaient quinze ans. Ils croyaient en avoir fini avec l’école, mais l’âge de fin de scolarité obligatoire venait d’être repoussée à seize ans… Leurs seuls centres d’intérêts c’étaient eux-mêmes et le satanisme. Je leur ai enseigné l’histoire contemporaine et en fait, seuls les gardiens qui étaient au fond y trouvaient un intérêt, les gosses s’occupaient d’autre chose, restaient assis, ne manifestaient aucun intérêt. En les regardant, en les voyant là sans espoir de futur je ne pouvais m’empêcher de me dire : « si c’était moi qui vous avais élevés, vous ne seriez pas ici ». Et c’était le début de ma prise de conscience du sens de la vie en société ["social sense"]. Être parents, élever des enfants, ça peut être tellement vide et dépourvu d’espoir, comme c’est le cas des parents de Tulipe…
- Je prendrais l’exemple d’un gamin. Sa mère était alcoolique, son père les avait abandonnés peu après sa naissance, il se réfugiait dans la boulimie de bonbons. Comme il n’avait pas d’argent il les volait. Gamin de quatorze ans obèse, objet de toutes les moqueries et harcèlements, il avait fini dans une espèce d’école surveillée. Et un jour, pour se défendre d’une nouvelle agression, il a brandi une fourchette vers un autre gosse qui s’est planté dessus, a attrapé une septicémie et en est mort. Résultat : le premier a été condamné pour meurtre… Direction la prison. Cette espèce de désespoir venu de votre enfance et de l’absence d’éducation, d’aide, de contrôle… Je me considère comme très libérale, respectueuse, mais mon point de vue devant de tels désarrois se résume à "cherchez les parents" [en français dans le texte]. La société n’apporte plus aucune aide. La société autrefois aidait ses membres - prenez la belle phrase d’Hillary Clinton : « Il faut un village pour élever un enfant. ». Je le pense mais quand vous voyez que les Britanniques sont maintenant effrayés par leurs enfants, où allez-vous trouver ce village chez nous, à part là où je vis (tout là haut au nord-est) et en quelques autres villages à la vieille mode ? Je pense que cette évolution remonte aux années 60, à la prise du pouvoir économique par les multinationales, au moment où les puissants ont décidé que vous ne pouviez être promu professionnellement qu’à condition d’accepter de déménager. Et tous les supports familiaux et de proximité des gens ont été anéantis. Je parais peut-être tenir le même genre de discours que Mrs Thatcher [rires], mais pour trouver cette éducation collective, il nous faut remonter à l’époque des arrières-grands-parents racontant que, quand ils étaient enfants, n’importe qui dans leur rue pouvait les discipliner, leur demander de réparer le désordre qu’ils avaient semé.
- Vos livres sont traduits en plus de vingt langues…
- De la même façon pour les ouvrages pour adultes et pour la jeunesse ? Savez vous comment ils sont accueillis ?
- Mes livres pour la jeunesse sont beaucoup plus diffusés de par le monde. Ceux pour adultes sont plus cantonnés à l’Europe et, mis à part Un bonheur mortel, n’ont jamais été édités en Amérique du Nord [étonnement de l'intervieweur…]. Ils sont trop mordants, trop poisseux, trop près de la vérité. C’est un sujet de plaisanterie avec mon agent. Les commentaires des éditeurs américains qu'il contacte sont élogieux : « Elle écrit comme un ange », « c’est si marrant », « c’est tellement plein de sagesse », « l’intrigue est magnifiquement construite »… Et ça finit par : « Non merci, pas pour nous ». [Grands rires] Je pense qu’il y a quelque chose de trop "acidulé" [en français dans le texte] dans mes romans, ils ne savent pas qu’en faire ou ils ne veulent ou ne peuvent rien en faire. Si vous regardez bien la fiction nord-américaine, par exemple des romancières comme Carol Shields ou Anne Tyler, il y a quelque chose de plus aimable dans leurs écrits. Quelque chose que vous ne trouverez pas forcément chez nous. Les Allemands ont produit un documentaire sur trois femmes écrivains britanniques, dont moi, qu’ils ont titré : « Femmes vénéneuses », ce qui m’a beaucoup intéressée car je me vois comme quelqu’un qui ne dit pas plus que la vérité [nouveaux grands rires]. Ça me fascine, ça m’interpelle dans ma vision du monde : je crois qu’on peut diviser les gens en deux catégories, ceux qui voient le monde tel qu’il est et ceux qui vivent "au pays de Oui-Oui", monde faux, étrange où vous êtes en permanence en sécurité. Mon dernier roman pour adultes Le tyran domestique montre un personnage, celui du mari (qui ressemble pas mal à mon compagnon) , caractéristique de ceux qui préfèrent penser qu’il n’arrivera rien de mal, de ces habitants du pays de Oui-Oui [et Anne Fine de se lancer dans l’histoire de son chien qui venait de mourir et de la discussion qui l’a opposé à son mari au sujet de ce chien en train d’agoniser, vérité que son mari refusait totalement d’admettre…] Je ne peux, je n’ai jamais pu voir "la vie en rose" [en français]. J’ai eu une période de grave dépression pendant environ deux ans quand j’étais jeune. Je me souviens qu’une fois que j’ai été rétablie le psy m’a dit « vous voyez à nouveau le monde comme il le faut » et je lui ai répondu : « Non ! j’ai juste retrouvé cette coquille ridicule que nous portons tous pour ne pas voir le vrai monde, parce que si nous le faisions nous ne pourrions pas vivre ». [Devant mon étonnement, Anne Fine poursuit] Je suis quelqu’un de joyeux mais cette idée de carapace m’aide à assumer d’être Britannique. Nos comédies sont superbes, nous savons manier le sarcasme comme personne, nous avons la capacité du comique, de l’agressivité politique ; rien que sur les ondes de la B.B.C, il y a quantité d’émissions les exploitant, malheureusement, je pense, impénétrables pour des étrangers. Nous réussissons à rendre possible de vivre en Grande-Bretagne parce que même si ça va encore plus mal, nous pouvons en tirer des plaisanteries encore meilleures . Nous sommes les spécialistes de ce que nous appelons "l’humour du gibet" [grands rires]
- Parlons un peu de la célébrité que vous avez dû connaître après l’adaptation cinématographique de Madame Doubtfire, et de votre expérience du monde du cinéma...
- C’est une longue histoire. Il y avait eu une option et le film ne s’est fait que près de dix ans plus tard, cette option ayant été renouvelée plusieurs fois, à chaque fois avec des conditions plus avantageuses pour moi… Finalement, la 20th Century Fox est arrivée et Robin Williams et sa femme se sont impliqués parce qu’ils se sentaient très proches du sujet. En fait, la seule décision que je pouvais prendre était "accepter le chèque ou pas". Et à ce moment précis de ma vie, l’argent était plus que bienvenu, j’ai donc accepté. Je n’étais pas fan de tout les films précédents de Chris Colombus, je n’en attendais pas grand chose, mais il avait eu la courtoisie de m’écrire pour me dire qu’il espérait qu’il réaliserait quelque chose qui me plairait. Comme je souhaitais me tenir à l’écart, je lui ai juste répondu que je souhaitais qu’il ne fasse pas des enfants de mon histoire de sales marmots à la Maccaulay Culkin, mais de gentils gosses "normaux". Je ne sais pas si c’est parce que ce fut ma seule demande et que je ne les ai plus importunés tout au long du tournage, mais il en a tenu compte, je pense, et je crois que c’est l’une des raisons de l’énorme succès du film : la possibilité pour un public jeune de s’identifier pleinement à ces trois personnages d’enfants relativement "raisonnables". Ce n’est pas vraiment le film que j’aurais aimé voir, il y manque la noirceur et l’égoïsme des parents dans le livre, la fin du film est trop dégoulinante de bons sentiments, mais je ne l’aurais jamais dit sur le moment : vous ne pouvez pas accepter de l’argent et juste ensuite cracher sur le travail que d’autres ont fait à partir du vôtre. Aujourd’hui, plus de quinze ans après, je peux le dénigrer, une fois de plus : peut-être parce que c’est un film américain, ils ne pouvaient se permettre la violence psychologique du livre. Pourtant cette violence dans le livre, vu qu’il était écrit pour les enfants, restait en équilibre permanent : trois chapitres vus du côté du père, les trois suivants de celui des autres protagonistes pour contrebalancer. Vous ne pouvez pas, dans un livre pour enfants, présenter un parent horrible et ayant tous les torts, ce qui n’est d’ailleurs jamais le cas dans la réalité. Et d’une certaine manière cela, cet équilibre, améliore énormément le livre. Lorsque j’ai utilisé exactement la même trame, raconté la même histoire, dans mon roman pour adultes Les confessions de Victoria Plum, j’ai pu le faire en développant un point de vue pendant onze chapitres et l’autre en un seul. Si je reviens sur cette question d'équilibre, c’est parce qu’il me semble qu’un des pire problèmes qu’engendre un divorce, c’est qu’au moment même où la décision de séparation est prise, l’enfant est soumis à une pression de chacun des deux parents qui noircissent tout ce qui est l’autre, qui le rabaissent systématiquement, qui transfèrent leurs propres émotions sur l’enfant en présupposant qu’il a toute capacité à digérer ces moments sans problème, ce qui, à mon avis, est complètement faux…
Plus tard, hors micro, Anne Fine reviendra sur La route des ossements, son dernier titre jeunesse traduit en français, roman qui lui tient manifestement à cœur, roman politique fort - à nouveau !- qu’elle a écrit en réaction à la participation de la Grande-Bretagne à la guerre en Irak, contrairement à la volonté de l’énorme majorité des Britanniques (sur cette période, Anne Fine dit n’avoir rencontré qu’une seule personne favorable à l’intervention…). Roman noir et dur donc, mais peut-il en être autrement sur un tel sujet ? Roman sans espoir ou presque, mais roman vrai car la vérité est le credo d’Anne Fine. L’humour même dans la crudité, le réalisme et l’équilibre même dans l’exagération : oui, décidément, Anne Fine et ses textes sont précieux.
Propos recueillis par Gégène, librairie L'Herbe Rouge
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