22 mai 2009
Que sont les histoires devenues : album ou catalogue ? (par Claude André)
« Oui, bien sûr, c’est un bel album, mais ce qu’elle aime c’est qu’on lui lise des histoires. Vous ne pourriez pas plutôt me proposer une histoire » ?
Décontenancée par cette réaction d’une cliente à qui je présentais l’ Abécédaire de la colère d’Emmanuelle Houdart que j’ apprécie tant, j’ai fouillé et fouillé dans les nouveautés de cette fin d’année et j’ai bien dû réaliser que parmi tous ces albums, très nombreux étaient ceux qui tels des catalogues avaient choisi de lister des semblables ou des contraires, d’énumérer des mots, des attitudes, plutôt que de raconter une histoire.
Cette mode des livre qui évoquent plus qu’il ne racontent ne date pas d’aujourd’hui et certains connaissent depuis quelques année déjà un franc succès dans nos librairies :
L’Amoureux de Rebecca Dautremer, catalogue de jolis mots et d’images sucrées,
Les Princesses, au texte dense et précieux de Philippe Lechermeier, habillé de camaïeux de roses par la même illustratrice,
Graines de cabanes, album illuminé par les bleus subtils d’ Eric Puybaret tandis que P. Lechermeier joue à nouveau de sa plume prolixe et parfois hermétique.
Rêves de cabanes où François David lui aussi imagine des cabanes, illustrées cette fois par un collectif de créateurs très inspirés par le bleu,
Fil de fées où c’est en vert qu’Aurelia Fronty décide d’incarner les fées, nées cette fois encore de la plume de P. Lechermeier.
Dans ces livres j’ose le dire, tout est là « pour faire beau », le texte orné de fioritures littéraires autant que les illustrations. En feuilletant ces pages esthétisantes on a soudain envie de retapisser chez soi tant elles évoquent de rares papiers peints.
D’autres créateurs préfèrent l’humour à la prose poétique mais aiment tout autant les listes. Chez eux monstres, situations concrètes, objets ou mots sont conviés comme dans un abécédaire ou un imagier
L’Alphabet des monstres, écrit et dessiné par Jean-François Dumont parodie un dictionnaire : ses définitions feront sourire tout comme ses illustrations envahies peu à peu par les monstres grâce à un procédé d’accumulation. Avec le Z final l’enfant du livre s’endormira, nous aussi peut-être,
Mes mots à moi de Michel Boucher joue du déjà vu et souvent entendu : jeux de mots qui se succèdent avec rime mais sans raison. Trois petits tours et puis s’en vont.
Ce que lisent les animaux avant de dormir de Noé Carlin et Nicolas Duffaut révèle des créatures étonnantes qui ont trouvé le livre qu’il leur faut. Cet album-là est construit sur le modèle initié il y a plus de trente ans par Pourquoi il ne faut pas habiller les animaux, alors qu’ avec La Brosse à dents c’est sous les auspices des Objets introuvables de Carelman ou des caricatures de Serre que Pittau et Gervais s’amusent. Cette fois-ci c’est autour d’un objet bien banal, la brosse à dents ; ils récidiveront peut-être avec un peigne ou un coton-tige, ce sera toujours drôle et plastiquement séduisant mais ça n’aura toujours que peu d’intérêt.
Dans Les Tiroirs secrets de M. Kabi et d’Olivier Thiebaut il y a bien des trésors joliment mis en scène mais toutes ces images aux allures de vitrines renvoient plus au savoir faire d’étalagiste qu’à l’art du récit.
Arrêtons là cette énumération sinon cet article finira par se transformer en catalogue…. et regrettons que tant de créateurs nous privent de la possibilité d’entrer à pas lents dans un récit, de la joie d’avancer dans un album en tournant une à une ses pages, de la possibilité de s’arrêter soudain sur la double page préférée, de la satisfaction d’apprivoiser le temps qui passe en jouant à revenir en arrière, du plaisir secret de sauter la page abhorrée, du bonheur de maîtriser le déroulement d’une histoire. Car il n’y a plus beaucoup d’histoires, la dame avait raison, dans bien des livres pour enfants que nous conseillons allègrement. Certes leurs illustrations sont séduisantes, éblouissantes, impressionnantes, leur texte est décapant, amusant, parfois poétique mais ces albums-là comme s’ils étaient munis d’une zapette intégrée nous proposent une balade aléatoire, sans fil conducteur.
C’est parce qu’un livre doit avoir du sens que ces catalogues soignés, appétissants, brillants, nous laissent sur notre faim. La plus belle fille du monde ne peut donner que ce qu’elle a, quelques fois ce n’est pas grand chose.
Je sauverai de ce constat cruel l’Abécédaire de la colère, car les images saisissantes y dialoguent sourdement avec le texte, fort, interrogateur. Ça appuie là où ça fait mal, on y parle du lien familial avec pertinence et culot. J’y ajouterai La Comptine du Toucan d’Olivier Bardoul et Marion Janin, où tous ces animaux sauvages qui s’ébrouent et jouent sur toutes les pages s’avèrent n’être autres, et la surprise est plaisante, que les doudous d’un enfant qui « tapoti tapota » s’assoupit gentiment sur la dernière page. Et aussi ce livre tant aimé il y a bien des années, heureusement réédité cet automne : Liberté Nounours de Christian Bruel et Anne Bozellec. Au fil des pages et en noir et blanc un ours en peluche, vu à travers le regard d’un enfant, accomplit tout ce que j’enfant n’ose faire ou ne peut dire. L’écart entre le dire et le faire magistralement habité par les images offre au lecteur un espace de douce songerie et on aborde là où les albums devraient nous emmener plus souvent, au cœur de notre imaginaire.
Peu importe qu’un album soit construit sur une succession de situations ou une énumération, s’il y a du lien, s’il y a du sens. Un catalogue paru cet automne nous le rappelle. Celui là s’écrit avec un C majuscule, excusez du peu ! Vous l’avez deviné c’est Le Catalogue de parents pour les enfants qui veulent en changer de Claude Ponti.
Une même interrogation court tout au long de l’album, et elle tourne autour du lien parents-enfants. Les renvois d’une double page à l’autre sont constants. Le feuilletage de ce grand album s’opère sous les auspices des surprises attendues et se structure par la question posée d’entrée de jeu par Catalogue « Tes parents sont lourds, fatigants, avares, collants, velus, piquants, barbus, casse-pieds, glissants ? Change ! » Le risque est pris de déranger, de parler de ce qui est parfois douloureux, mais les adjectifs choisis renvoient autant à la réalité des enfants qu’à l’imaginaire collectif. Chaque présentation de parents à choisir recèle pour le lecteur une image de ses propres parents tout en l’emmenant du côté de ceux des contes de fées. Tendresse et tristesse se succèdent et disent bien que le texte n’est pas là pour faire joli mais pour transmettre du sens. Personne ne vient nous dire qu’il n’y a pas d’histoire dans ce catalogue et ce pour la bonne raison qu’il en réveille cent qu’il en réveille mille : parents et enfants en le lisant ensemble ont soudain plein de choses à se dire.
Pourquoi tant d’albums renoncent-ils à raconter des histoires et choisissent-ils de nous enfermer dans un jeu où l’on tourne indéfiniment en rond ?
Peut-être parce que c’est drôlement difficile de raconter une histoire…
Claude André
Publié dans CHRONIQUES DE CLAUDE ANDRÉ, LIVRES EN DÉBAT | Lien permanent | Commentaires (1) |
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Commentaires
Qui achète ces albums "catalogues" ?
(et les deux auteurs/illustrateurs cités, Claude Ponti et Emmanuelle Houdart, sont deux exemples très justement trouvés je crois)
et pour qui ?
seraient peut-être un début de réponse, si question il y a ?
Ecrit par : madeline | 26 mai 2009
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