29 avril 2009

Golem, un livre en débat sur le blog de Citrouille en 2002

GO-GOLEM_COUV01.jpgLa lettre de Christiane et Georges W. - […] Nous nous tournons aujourd’hui vers vous, rédacteur en chef de Citrouille, pour vous exprimer notre incompréhension et notre déception devant l’introduction du Golem des Murail dans le dernier numéro de votre revue. […]

La réponse de la librairie Comptines - […] On peut sans doute leur reprocher les poncifs, les effets "mode", et surtout d'aborder des sujets graves avec une certaine légèreté mais je ne suis absolument pas d'accord pour les accuser d'être manipulateurs, racistes ou nocifs ! […]

La réponse de la librairie L'Oiseau-Lire - […] Moi, ce qui me choque encore plus, c'est une critique qui assassine un roman (ou une série) qui ne mérite aucunement d'être injustement affligé de délits graves qui reposent sur une interprétation totalement eronnée. […]

La réponse de Lorris Murail - Je ne suis pas complètement surpris par cette lettre, sinon par l’étendue du spectre des arguments, dont il semble résulter qu’il nous serait interdit de parler de quoi que ce soit en quelques termes que ce soit. […]

La réponse de Marie-Aude Murail - J’estime naturel qu’on se projette dans mes livres mais il est des limites à la liberté d’interprétation que je reconnais à mon lecteur. En clair, il m’est impossible de me laisser diffamer. […]

La réponse d’Elvire Murail - J’ai déjà été interdite de séjour à Orange avec mon livre La marque du Diable. Il est vrai que j’avais eu l’outrecuidance d’y montrer un imam, un curé et un médecin juif se relayant pour lire des passages de l’Ancien Testament au chevet d’un malade. […]

La réponse de Béatrice, internaute - […] Ca me fait penser à mon année de philo : la mode à l'époque était de prouver à chacun qu'il était raciste malgré lui... Conclusion: bonjour le niveau du débat ! Personne n'en sort grandi...

(Intégalité des contributions en cliquant sur "suite")




La lettre de Christiane et Georges W.

Ce qui nous amène vers vous aujourd’hui, c’est l’introduction des livres pour enfants dans une revue comme Citrouille. Nécessairement cette introduction s’accompagne d’une analyse – implicite ou explicite - de l’ESPRIT dans lequel les auteurs s’adressent à leurs lecteurs. Cet ESPRIT nous semble l’élément essentiel de la " valeur " d’un livre, a fortiori si ce livre est destiné aux enfants. Nous nous tournons aujourd’hui vers vous, rédacteur en chef de Citrouille, pour vous exprimer notre incompréhension et notre déception devant l’introduction du Golem des Murail dans le dernier numéro de votre revue.

Rarement un roman destiné à la jeunesse, focalisé sur la vie dans une cité, n’a autant faussé les faits. Rarement un roman destiné à la jeunesse, cadré sur le mélange des populations, n’a été autant raciste.

Le roman évolue dans le contexte social d’une " zone difficile ". Il donne l’impression d’informer sur les banlieues et les " autres ", mais leurs souffrances - bien concrètes - sont placées dans un contexte flou et irréel. Si nous considérons, par exemple, les détails qui concernent les immigrés maghrébins, ils n’ont ni le réalisme, ni la pertinence des faits décrits dans des romans tels que La tarte aux escargots (Brigitte Smadja, Ecole des Loisirs) ou Vivre me tue (Paul Smaïl, Balland). Dans Golem les données sont transposées dans un contexte imaginaire qui divague vers un mysticisme désorientant. De ce fait, elles ne sont plus perceptibles comme telles : leur caractère dramatique est désamorcé par le contenu fantaisiste du roman.

Une multiplicité de problèmes est abordée : la banlieue et ses caves, les vols et les drogues, l’immigration et les maladies génétiques (une coïncidence étonnante !), les communications électroniques et la sexualité virtuelle, les marchés et leurs manipulations (attention : les marchés crapuleux sont dominés par des étrangers : un indien à la peau si sombre qu’elle en paraissait bleue, une femme au nom à résonance exotique - Alicia - et Klaus, l’albinos - noter le K germanique).

Le roman se veut ouvert, plein d’humour, compréhensif et cultivé. Il évite soigneusement les termes " zone ", " violence ", " racisme ", " immigré ", " étranger ", " noir ", " arabe ",… Par contre, les détails accumulent clichés et platitudes et ne font que refléter des idées préconçues, masquées par une trompeuse tolérance qui se justifie en recherchant des qualités aux " autres " (voir, par exemple, le cliché de l’opposition entre la bonne mama arabe - Mme Bachad - et les mauvais Blancs - les trois Baudets). Bien pire, ces préjugés sont cachés sous des tournures élogieuses (la phrase qui a fait scandale: Et je ne vous parle pas des odeurs !Madame Badach … lâchant un chaud tourbillon d’épices, de miel et de menthe …). Ailleurs, ils sont noyés dans des marques d’un respect fallacieux (citons pour exemple l’utilisation de la majuscule à Berbère ou Malienne – pour parler de jeunes filles vraisemblablement françaises).

Le roman répond à cette volonté trompeuse et rassurante de charité des gens aisés et " cultivés ", une volonté qui ne fait que mieux assoire les idées préconçues, ignorantes et erronées. Cette volonté se cache sous un esprit " jeune " dont témoigne le langage branché (resto techno dodo, Nana à volonté, …) du roman. L’emploi de quelques termes (feupros) et de quelques expressions (bouffe-toi-la) des " autres " et la citation de quelques unes de leurs valeurs (NTM) sont sensés refléter une connaissance de leur milieu et valider les préjugés.

Par ailleurs, le roman est construit de telle sorte que le jeune lecteur est invité à s’identifier par rapport aux " autres " : Jean-Hugues contre Majid (naïvement admiratif … on aurait dit le grand frère et le petit), Sébastien contre Samir, l’homme d’ici contre l’homme d’ailleurs. Le roman traduit ainsi, aussi bien par le contenu que par la langue, un racisme des plus odieux. Il blesse tout enfant qui n’est pas issu de cette mince frange de population possédant le contexte et l’argent nécessaires pour être épargnée des souffrances des " exclus ".

Le roman est un amusement pour enfants heureux. Il exploite leur ignorance, leur peur et leurs fantasmes devant ceux qui sont différents. Une position de force, facile et rassurante, leur est réservée par identification avec Jean-Hugues de Molenne, ce jeune professeur de collège, cet enfant qui ne veut pas grandir. Gâté et dépendant de sa mère, il porte leurs " hontes " (la veste offerte par maman) et leurs défauts : il est faible (dérisoire avec sa masse d’armes), capricieux (il lui fallait ce jeu), jaloux, menteur ; il cherche la complicité dans l’interdit (le jeu) et use de " générosité " pour s’assurer cette complicité. Il porte aussi leurs angoisses devant une réalité qu’ils ignorent (le quartier couscous, … cité à la fois crasseuse et futuriste) et leur peur devant ceux qui ne partagent pas leurs usages et leur politesse de forme : les Samir, Mamdou, Aïcha, Nouria, Farida, Majid, … La peur (Si seulement Samir pouvait être malade !) de la frange aisée de la population face à la masse des exclus - qu’elle a engendrée - ressort comme une nécessité incontournable.

Le roman abuse de cet effet de miroir. Des défauts communs, inavouables, sont clairement admis sans réserve. Jalousies et vengeances sont acceptées dans cette forme brute de réflexion. L’élément clé du succès probable de cette série est son esprit égocentrique, mais aussi ce sentiment constamment insinué au jeune lecteur fortuné d’appartenir à " l’élite ". Le roman le réconforte dans une position d’homme, certes faible, mais dominant et incontournable, habilité à user de grossières astuces psychologiques (crier ne sert à rien, menacer non plus) et à offrir une main secourable aux " autres ".

Le roman écarte toute remise en question des schémas transmis. Par ailleurs, les sujets abordés (l’immigration, la méconnaissance de la langue et des coutumes françaises, ou Lulu, l’Ogéème [OGM], par exemple) sont bien trop graves pour servir de distraction à des enfants gâtés.
Christiane et Georges W.




La réponse de la librairie Comptines
Bien sûr que les Murail nous donnent des bâtons pour les battre, mais il n'y a peut-être pas lieu de les assassiner avec ! Leur projet n'est pas de faire un état des lieux des problèmes des jeunes de banlieue mais d'écrire un roman- feuilleton avec pour héros des collégiens confrontés à quelques problèmes bien actuels, un roman facile à lire et "attrape- lecteur" mais qui ne sacrifie pas une certaine qualité de réflexion et d'écriture Cet objectif me semble atteint. On peut sans doute leur reprocher les poncifs, les effets "mode", et surtout d'aborder des sujets graves avec une certaine légèreté mais je ne suis absolument pas d'accord pour les accuser d'être manipulateurs, racistes ou nocifs !


• La réponse de la librairie L'Oiseau-Lire
Certes, on peut être choqué par la mauvaise qualité littéraire dont font preuve d'interminables séries "à sensations" que certains éditeurs s'acharnent à publier invariablement.
Moi, ce qui me choque encore plus, c'est une critique qui assassine un roman (ou une série) qui ne mérite aucunement d'être injustement affligé de délits graves qui reposent sur une interprétation totalement eronnée. Ainsi, j'ai du mal à croire que la famille W. et moi avons lu les mêmes romans !!!
Dans leur lettre, les "plaignants" énoncent gravement :
"Rarement un roman destiné à la jeunesse (...) n'a été autant raciste. Il évite soigneusement les termes "zone" "violence" "racisme" "immigré" "noir" "arabe". Par contre les détails accumulent clichés et platitudes et ne font que refléter des idées préconçues marquées par une trompeuse tolérance qui se justifie en recherchant des qualités aux "autres" (...)
Le roman est construit de telle sorte que le lecteur est invité à s'identifier au "autres" : Jean-Hugues contre Majid..."
C'est faux !
Dans Golem, les personnages d'origine étrangère ne sont jamais pointés du doigt ou mis en opposition par rapport aux "autres" (sic). Au contraire, ils sont tout à fait assimilés à la culture dans laquelle ils évoluent, sans toutefois y perdre les couleurs de leur propre culture d'origine.
Est-il prohibé de faire interagir dans une fiction romanesque les membres d'une société multiculturelle sans en faire un roman qui a pour but premier de dénoncer le racisme ? Peut-on tout simplement avoir envie de mettre en avant des personnages comme Majid ou Aïcha sans en faire des personnages parfaits à tous les niveaux, sans que les auteurs soient accusés de véhiculer des propos racistes ?
Dans Golem, le professeur jean-Hugues de Malenne s'est pris d'affection pour le petit Majid et sa maman... et moi aussi. Il y a un déclic qui passe entre lui et eux, et moi... Je n'y vois aucune mise en opposition qui encouragerait le lecteur à se ranger du côté de l'"autre", de Jean-Hugues ! Où est la position de force dont parlent les Wagener ?
Par ailleurs pourquoi stipuler que le roman est "un amusement pour enfants heureux" (...), pour un "jeune lecteur fortuné" ? J'ai souvent entendu (à tort, bien sûr !) que le littérature jeunesse était une sous littérature, mais jamais qu'il y avait une littérature jeunesse pour les enfants fortunés et une pour ceux qui ne le sont pas !
A la librairie, nous avons fait lire les 2 premiers tomes à une prof de ZEP : elle y a retrouvé ses élèves sans qu'on les lui pointe du doigt !
Honnêtement, je pense que les Wagener ont cherché futilement la p'tite bête, et ça, ça me gêne !
Les Murail ont inventé une intrigue à caractère fantastique où se mêlent suspense, mystère et humour, centrée autour d'un jeu vidéo sur ordinateur et on réussi à me faire voir et à me faire sentir ce qui apparaît sur l'écran de Majid et jean-Hugues, alors que les jeux vidéo ne sont vraiment pas ma tasse de thé ! En écrivant Golem, les Murail ont aussi réussi le pari de former une unité de style littéraire avec chacune de leur plume respective et ça aussi c'est fort !
Sophie Gaudreau


Réponse de Lorris Murail
Je ne suis pas complètement surpris par cette lettre, sinon par l’étendue du spectre des arguments, dont il semble résulter qu’il nous serait interdit de parler de quoi que ce soit en quelques termes que ce soit. Ce qui se manifeste là, sous couvert de je ne sais quoi, est en fait une censure de type stalinien. Ou, comme disent les flics d’outre-Atlantique, “attention, désormais, tout ce que vous dites pourra être utilisé contre vous”. On voit donc qu’un livre peut soudain se retrouver en état d’arrestation. Répondre point par point est inutile, puisqu’il nous est reproché tout et son contraire. Il semble simplement qu’un aspect du problème que nous avons essayé de traiter dans «Golem» nous a échappé et qu’il existe aussi une mondialisation de la connerie. En lisant cette lettre, je songeais à la fameuse tribune publiée par Libération à propos d’Amélie Poulain, où l’on accusait Jeunet d’être un nazi parce qu’on ne voyait pas d’Arabes dans un film situé à Montmartre. Nous n’avons en conséquence pas le droit de parler de ce dont nous parlons mais nous n’avons pas le droit non plus de ne pas en parler. Cette affaire me rappelle aussi un souvenir personnel. Quand j’ai écrit la Grande Roue, un célèbre dessinateur nommé Tardi a été pressenti pour en faire l’illustration. Il a accepté mais son projet a été refusé. Vexé sans doute, il m’a alors appelé pour me dire qu’il jugeait mon roman raciste en raison de la présence d’un personnage juif qui, en effet, n’avait pas que des qualités. Je pense quant à moi que le germe du racisme réside plutôt dans cette idée qu’on ne pourrait décrire un personnage juif (ou arabe ou noir etc.) qu’exempt de tout défaut. Car, eût-il été breton ou auvergnat que, bien sûr, son portrait n’aurait soulevé aucune objection. L’amusant n’est pas là. L’amusant est que ce même Tardi, quelques années plus tard, a obtenu un des plus grands succès de sa carrière en illustrant Céline. La vie est compliquée.

Nous pouvons, quant à nous, accorder à nos contradicteurs ce qu’ils nous refusent, admettre qu’ils écrivent de bonne foi et sous l’inspiration de sentiments nobles. Malheureusement, cela a toujours été la marque de toutes les inquisitions, religieuses, staliniennes ou fascistes, où le questionneur a toujours raison, par principe. Réjouissons-nous, car ce n’est là qu’un livre qu’on torture. Mais on sait que l’aveu est facile à arracher. Il est certainement possible de faire subir le même sort à n’importe quel texte et de prouver ce qu’on a décidé de prouver en torturant les mots, en présentant des citations inexactes, tronquées ou sorties de leur contexte. Ce sont de vieilles méthodes. Ainsi, dire que la menthe sent la menthe devient un délit, si on l’a décidé. J’ai parlé légèrement plus haut de connerie, mais on sent bien que ce texte est le produit d’une vraie réflexion. Il s’agit donc plus certainement d’une forme de folie paranoïaque dont la conséquence est de refuser aux autres l’usage du monde. Chaque argument contient de manière sous-jacente son contraire, afin de fermer toutes les issues. S’il est reproché à madame Badach de faire une cuisine algérienne sentant la cuisine algérienne, on imagine bien qu’il nous aurait été interdit de même de lui faire préparer une blanquette ou du poisson pané. S’il est suspect de mettre une majuscule à Berbère ou Malienne, on suppose sans peine ce qui nous aurait été dit si nous l’avions omise. Un tel aveuglement empêche de détecter les choses les plus simples. Qu’il est tout bonnement naturel que cette femme prépare la cuisine qu’elle aime et connaît (et putain ça sent meilleur que les frites). Que l’usage de la majuscule est imposé par la langue française et ne procède pas d’un choix des auteurs. Au fil du texte critique, on voit qu’un personnage ne peut être ni arabe, ni noir, ni allemand, ni indien, ni français, ni jeune, ni naïf, ni con, ni intelligent, ni malade etc. Et nous voilà pauvres auteurs face aux barreaux de la prison Morale. Ne nous reste-t-il donc rien ? Si, sans doute, comme dans les régimes totalitaires, les oiseaux et les fleurs. Et c’est là que par bonheur les éditeurs pour la jeunesse se précipitent à notre secours, qui lancent actuellement à tour de bras des collections “cheval” ou des collections “dauphin”. Prions simplement pour que nos amis contradicteurs ne militent pas pour la société protectrice des dauphins. Pardon. Des Dauphins.


• Réponse de Marie-Aude Murail
J’estime naturel qu’on se projette dans mes livres mais il est des limites à la liberté d’interprétation que je reconnais à mon lecteur. En clair, il m’est impossible de me laisser diffamer.
Pour commencer, je voudrais relever la façon dont les auteurs de la lettre utilisent le droit de citation. Pour démontrer que les enfants vont s’identifier au professeur Jean-Hugues de Molenne et non à ses élèves, donc préférer l’homme blanc au petit beur, on cite deux bouts de phrases : «naïvement admiratif» et «on aurait dit le grand frère et le petit». Or, notre texte montre Jean-Hugues qui regarde faire Majid, naïvement admiratif... mais l’adjectif s’applique à Jean-Hugues. C’est le prof qui devient l’élève. Etant donné le contexte (c’est Majid qui fait la démonstration de jeu vidéo et non l’inverse), seule une lecture prévenue peut faire une autre interprétation. Par ailleurs, comment supposer que notre lecteur va choisir comme modèle un adulte mis en difficulté et qui n’arrive pas à grandir ?
En tant que romancière, je me projette dans tous mes personnages à tour de rôle avec la même intensité, fidèle au principe de Charles Dickens pour qui il n’existe pas de personnage secondaire. J’aime donc autant Jean-Hugues que Majid et je les unis par un lien fraternel symbolique. La fraternité est ce que je peux réserver de meilleur à mes héros.
Voici ensuite un exemple d’amalgame étrange, le rapprochement entre «quartier couscous» et «cité crasseuse et futuriste». J’ai choisi l’expression «cité couscous» parce que c’est ainsi que dans le livre de sociologie «Cœur de banlieue» les jeunes appellent leur propre HLM. Probablement parce que les sempiternels «Bleuets» ou «Colibris» qui désignent ces grands ensembles ont l’air de se foutre de leur gueule. Mais la «cité crasseuse et futuriste» dont parle le texte n’est autre que Golem City, une cité de jeu vidéo. Pourquoi vouloir faire croire à celui qui n’a pas lu notre texte qu’il s’agit d’une seule et même chose ?
Quant à faire passer notre «resto techno dodo» qui fait référence au fameux «métro boulot dodo» de 68 pour du langage branché, il y a de quoi sourire. Et si le prof s’essaie au langage djeun en classe en parlant de «feupro», il se fait ramasser par ses élèves... La vérité, c’est que j’aime tous les langages, abstrait, poétique, argotique, populaire («bouffe-toi la, la tienne de langue» appartient à ce registre et non au langage de banlieue) et que je les brasse allègrement. Lorris a un vocabulaire et des références qui ne sont pas forcément ceux de notre jeune lectorat, Elvire a une écriture «ligne claire» qui vise à l’efficacité. Il nous a fallu mixer nos styles en repassant plusieurs couches pour qu’on ne voie pas les coups de pinceau. Un style n’a pas à être le décalque d’un langage.

Passons donc au reproche principal : nous parlerions du haut de nos préjugés d’une réalité que nous ignorons, et en la plaçant dans un contexte «fantaisiste». J’ai déjà parlé de victimes de secte sans avoir été embrigadée par la scientologie, d’un enfant leucémique sans avoir eu à en soigner un, du milieu des mannequins sans être moi-même top model, et personne ne m’en a fait le reproche. Dans tous ces cas de figure, je me suis do-cu-men-tée. Ainsi faisait Zola qui n’a jamais travaillé à la mine, à ce que je sache. Se documenter fait partie du boulot de romancier. Là s’arrête le parallèle avec Emile car «Golem» sur toile de fond réaliste bascule dans le fantastique. Un roman n’a pas à être le décalque de la réalité. Mais il peut délivrer, de façon métaphorique, un message sur le monde tel qu’il est et tel qu’il pourrait être. A ne voir dans nos cités que les statistiques et les faits divers, la «désespérance» et «l’insécurité» qui ont si bien réussi à notre personnel politique, on passe à côté de tout le reste, comme les journalistes de notre tome 2 qui viennent en banlieue uniquement pour faire du sanglant, du qui-fait-peur-au-JT. Comme il se passe aux Quatre-Cents quelque chose qui ne correspond pas à leurs présupposés, ils ne le verront pas.
Nous revendiquons pour Samir, Majid ou Aïcha le droit d’échapper à leur destin de personnages de romans naturalistes, nous les embarquons dans une de ces aventures extra-ordinaires que la littérature réserve habituellement à Brian du Michigan et Lucile de Melun. De même que je revendique le droit en tant que romancière de parler, non pas à la légère, mais légèrement de choses graves. «L’humour est une déclaration de dignité, dit Romain Gary, une affirmation de la supériorité de l’homme sur ce qui lui arrive.»
«Golem» qui fait trembler la frontière entre virtuel et réel et revivre le mythe hébraïque du Golem en banlieue beur, «Golem» veut emmener son lecteur au-delà des frontières établies entre les genres, entre les registres, mêler le réalisme et le fantastique, l’émotion et la bouffonnerie, les références cultivées et le langage contemporain. Nous sommes des romanciers et c’était notre projet.



• Réponse d’Elvire Murail
J’ai déjà été interdite de séjour à Orange avec mon livre «La marque du Diable». Il est vrai que j’avais eu l’outrecuidance d’y montrer un imam, un curé et un médecin juif se relayant pour lire des passages de l’Ancien Testament au chevet d’un malade. De toute évidence, avec «Golem», je suis retombée dans mes petites erreurs (vous avez dit mysticisme désorientant ?). Je ne doute pas un instant que la municipalité d’Orange fasse preuve de la même vigilance que les Wagener dont la lettre est l’expression de la forme la plus perverse du racisme. Celle qui nie le principe de la justice pour tous et de l’égalité entre les hommes.
Dire que tous les Arabes sont des voleurs, c’est assurément du racisme. Prétendre que ce sont tous d’innocentes victimes, aussi. On reste sidérée devant une telle phrase : La peur de la frange aisée de la population face à la masse des exclus - qu’elle a engendrée - ressort comme une nécessité incontournable. Comme il est confortable de jouer le rôle du gentil qui s’apitoie sur le sort des immigrés martyrs de la société ! Au mieux, c’est du paternalisme.
Mais le pire dans cette lettre, c’est le jugement porté sur les enfants. A ma droite, le jeune lecteur fortuné issu de la mince frange population possédant le contexte et l’argent nécessaires. A ma gauche, les exclus auxquels on refuse le droit de se distraire ou d’avoir les mêmes lectures que les enfants gâtés. La vérité, c’est que les Wagener veulent que chacun reste à sa place. Nous sommes en plein ségrégationnisme où les uns montent dans le bibliobus et les autres dans le bus qui les ramène dans leur HLM. Et où sont passés les autres enfants, à priori les plus nombreux, qui ne vivent ni dans les cités ni dans le seizième arrondissement ? Je crains fort de les retrouver dans ce groupe mystérieux, les enfants heureux dont il est si facile d’exploiter l’ignorance, les peurs et les fantasmes. Des crétins en somme, incapables de penser par eux-mêmes ou de faire preuve de discernement. Les parents apprécieront.



Date : Jeu 07 nov 2002 08:36:27 Europe/Paris
Objet : Golem, mon avis
Objet : Golem, mon avisJe pense que l'idée que les Murail ont voulu mettre en valeur l'enfant "riche" est complètement fausse. Si nous prenons Sébastien, il est l'enfant modèle, et pourtant il est rejetté. Du racisme ? Je n'en vois aucune trace. Mr et Mme W. n'ont sans doute pas pensé que si les Murail mettaient des majuscules à Noirs, Maliénne, et Berbère c'est peut ètre simplement du respect pour ces personnes... Ce livre est une merveille en 5 volumes. Et puis si les adultes ne sont pas contents, il faudrait penser que c'est d'abord un livre pour les enfants...Je trouve que le problème des banlieues y est bien expliqué. On peut être méchant et mal élevé comme Samir, la vie de sa soeur en danger et il fait tout ce qu'il faut pour la sauver. Les Wagener recherchent les ennuis et n'acceptent pas les idées nouvelles, ils passent devant beaucoup de choses. Mais moi tant que les Murail continuent d'écrirent...
Carlotta, 12 ans, Brest.


Date : Jeu 30 mai 2002 06:38:34 Europe/Paris
Objet : mon avis sur golem
Bonjour,
Je ne comprends pas pourquoi vous avez fait une telle publicité à ces deux personnes. Leur critique ne présente aucun intérêt : de la polémique sans talent, ni vrai fond.
Je ne trouve pas juste de relayer cette agression minable envers des auteurs de talent qui ont réalisé un beau travail de création.
Comme dans toute création dès lors qu'elle aborde des sujets sensibles, il y a des des points de vue que l'on peut ne pas partager entièrement. Mais celà n'altère pas la qualité de l'oeuvre.
Depuis quand les lecteurs doivent pouvoir adhérer à 100% aux idées des auteurs.
Une des vertus de la littérature est de distraire, mais elle a aussi pour vocation de faire réfléchir, même en provoquant.
Encore que je ne me suis pas sentie provoquée le moins du monde par Golem.
J'ai invité les visiteurs de mon site à lire Golem que j'ai adoré ainsi que les personnes à qui je l'ai fait lire. Et je profite de l'occasion pour remercier Elvire, Loris et Marie-Aude Murail pour le très bon moment que nous avons passé grâce à eux

REPONSE DE CITROUILLE : Merci pour votre contribution. Pourquoi avons nous publié la lecture critique que nous ont envoyée Christiane et Georges W. ? Parce que cette lecture existait, et que nous pensons que la meilleure façon que n’officient pas la censure et son esprit, c’est de permettre à la critique de s’exprimer, aux lectures contradictoires de se confronter, même lorsqu’elles offusquent certains d’entre nous. Nous avons cependant, avant de publier cette lettre, proposé aux Murail d’y répondre. Ils ont pu le faire directement auprès des W. avant la publication du tout.


Date : Mar 28 mai 2002 07:06:02 Europe/Paris
Objet : golem
Je suis gênée par la tournure du débat sur le golem... Je trouve que ça illustre bien l'un des effets pervers du score Le Pen: tout le monde et n'importe qui se traite de raciste à tort et à travers. Je n'ai pas apprécié la critique complètement paranoïaque du livre, mais j'ai aussi été déçue par la réponse des Murail qui traitent le couple de raciste (à son tour) et de"crétins"... Ca me fait penser à mon année de philo (je suis née en 1961) : la mode à l'époque était de prouver à chacun qu'il était raciste malgré lui... Conclusion: bonjour le niveau du débat! Personne n'en sort grandi...
Béatrice
est presque innocente dans son honnêteté par rapport à la phrase du roman :

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