25 avril 2009

Viva Zorro el Zapato !

Avril 2003, vingt-quatre enfants de Mantes La Jolie, emmenés par la Compagnie Tamerentong !, jouent leur comédie musicale Zorro el Zapato, consacrée à la lutte des Indiens du Chiapas, devant… les Indiens du Chiapas. Hermann Bellinghausen relate l'aventure dans un article paru dans le journal mexicain La Jornada le 12 avril 2003, traduction Tessa Brisac, et dont Citrouille n° 40 a reproduit des extraits.

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Oventic, Chiapas, 11 avril. Rarement la magie du théâtre a été plus puissante que faœ à un public à ce point "vierge" de tout artifice. C’est plus de deux mille Indiens tzotziles des Hauts du Chiapas qui ont venus commémorer l'anni- versairc de la mort d’Emilio Zapata et sont devenus eux-mêmes le centre de la célébration, grâce à la pièce Zorro el Zapato (...) Aujourd'hui, le rideau, c'est le brouillard qui l'offre. La magie, ce sera l'oeuvre des 24 enfants de Tamèrantong! (...) qui vont donner leur comédie zapatiste face aux vrais zapatistes, qui, pour leur part, prêtent une attention absolue, presque rituelle, à ce qui parvient aujourd'hui à leurs yeux et à leurs oreilles. (…) Quelque chose est sur le point de se produire. Il faut savoir qu’hier un Norte, avec froid et averses diluviennes, est passé par ici. Ce qui devait être une représentation à l'air libre ne l'est plus exactement : le brouillard limite la visibilité à 40 mètres et recrée les murs et les plafond d'un vrai théâtre, Des centaines d'enfants, assis par terre, s'entassent au pied de la scène. Derrière, debout, les adultes, hommes et femmes, de San Andrés, Chamula, Magdalenas, Chenalho, Pantelho, Zinacantan et San Juan de la Libertad. (…)


Le rideau de brume se soulève, mais ne s'en va pas. Malgré le froid qui règne, l’action se déroule dans une forêt tropicale. (…) Plusieurs enfants de toutes les couleurs entrent en courant, s'assoient sur un tronc. Derrière eux, luxuriante, la forêt, sur une grande toile peinte.  Musique paysanne. Sur scène, Ernesto, Pachanga, Patchanka, Ana-Maria, Zapatito et Pinata, écoutent Valentina leur raconter l'histoire de Zorro el Zapato et son "caballo flaco" (cheval maigre). "Caballo flaco !", répète en riant un Indien, à côté, “moi- aussi, j'ai un caballo flaco !"'. Les gens parleront peu pendant le spectacle. Muets d'amusement et d’émotion, ils riront dans les scènes équestres, avec leurs chevaux mi-homme mi-carton. Ils frissonneront, la bouche ouverte, lors des danses martiales du Serpent à Plumes, Quetzalcoatl, le protecteur de Zorro el Zapato. Et quand dans la scène centrale, où Pinata, la plus gracieuse et la plus petite des enfants de la pièce, meurt d'une balle, une tristesse profonde les envahira; sur scène tous la pleurent et chacun, dans le public, retient son souffle. Pendant la prise de San Toto par les rebelles, les hélicoptères qui vrombissent dans les hauts-parleurs sont bien plus qu'un effet sonore et rappellent aux Indiens les jours de la guerre véritable. Ils sursautent. Qu'est-ce que ce jeu, où se déroule sur la scène une version bizarre de cette vie réelle ? Le public cherche à se reconnaître dans les acteurs. Qui est le miroir de qui ? "Le théâtre et son double", que postulait Antonin Artaud ? (non que les Tzotziles n'aient pas leur propre tradition “théâtrale", tout spécialement les zapatistes, mais parce que pour eux, la représentation est ou rituelle ou exemplaire : une autre idée du "spectacle". (…) Il a fallu prévoir une explication, en langue tzotzile, de ce qui se passe  sur scène. Une jeune femme en cagoule, qui reviendra de temps en temps résumer l’action sur le devant de la scène figée en pleine action, compare ce théâtre aux jeux du carnaval. L’action reprend.


Le décor pivote. Nous voici dans le salon de la vaste maison de Tequila et Don Durito. Ce dernier, un plumeau à la main, époussette les portraits de ses parents morts. Les enfants du public, aggripés au sol de terre humide comme au bras d'un fauteuil, n'échangent pas même un regard entre eux. Pas le temps. La grande toile peinte de la jungle monte et descend, les murs du décor tournent. Musique et chansons. Les scènes "équestres" de pantomime provoquent l’hilarité, mais même le rire est presque silencieux. Zorro surgit, vêtu de noir, avec ses cartouchières croisées sur la poitrine, muni d'un téléphone portable et d'une épée. Il dépouille de leurs armes les soldats endormis. La bande son de la pièce (de Ludwig von 88 et du célèbre groupe parisien Sergent Garcia) ajoute à l'énergie de la scène, sans qu'il soit besoin de lumières ni d’effets spéciaux. Un hip-hop, "Ya basta” : "Viva Zorro /  Viva el Zapato / Viva Renard Chaussure" (…) Mais Pinata est tuée. Son petit corps gît sur un poncho coloré. Une chanson la pleure, "Duerme, duerme, nina / baila, nina, baila / Que te cuida la luna". Sur scène, larmes et détresse des personnages. Les enfants tzotziles retiennent leur souffle. Grands coups d'épé. Revoilà Zorro. Cucaracha intercède pour son père, le vil gouverneur vaincu. "Pas de vengeance personnelle", rajoutent les rebelles justiciers. "Pardonnez-leur, ne soyez pas comme eux. Rappelez-vous que notre lutte est pour la paix.''."La balle qui a tué Pinata n'a pas de patrie", dit un enfant-acteur. "La lutte n'a pas de patrie", répond une enfant-actrice. (…) Tout ce temps, le public ne s'est pas permis le moindre mouvement. Idoles de pierre, peut-être, mais émus aux larmes.(…)

La representation dure plus de deux heures. Les enfants de Tamèrantong ! donnent la représentation la plus difficile de leur courte carrière théâtrale, devant un public toujours silencieux, et qui n’applaudit pas, même pas à la fm. Froid et brume. Aucune des ficelles du théâtre urbain dont ils ont 1'habitude. Zorro el Zapato s'achève par une chanson reprise par toute la compagnie. Pinata revient sur une musique de marimba danse. Surgissent alors sur la scène vingt-quatre enfants, garçons et filles, élèves de l'école d'Ovanlic, bandanas rouges sur te visage. Chacun fait face à l’un des enfants-acteurs français, ils sont le rideau. A chacun ils donnent, en remerciement, un avion de papier, porteur de dessins et messages. Au nom des Indiens, une voix explique en français : "Ces avions de papier sont la flotte aérienne zapatiste, pour les enfants de France, comme symbole de notre lutte et pour la paix en Irak, où on assassine les enfants". Garçons et filles de Tamèrantong  ! brandissent leurs petits avions, quelques-uns pleurent, et le public, les “enfants de maïs” desquels la pièce s'est inspirée, hiératiques, encore stupéfaits, restent assis, immobiles quelques instants de plus. Le théâtre est fini. Mais pas sa magie.

Hermann Bellinghausen, article paru dans le journal mexicain La Jornada le 12 avril 2003, traduction Tessa Brisac
Photo © Tamerantong

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