17 avril 2009
« Où est-ce que je suis allé chercher ça ? » (itw de Sherman Alexie)
[Le premier qui pleure a perdu - Sherman Alexie - Wiz, Albin Michel Jeunesse. Une langue naturelle très imagée qui passe tous les malheurs du monde, ou presque, à la moulinette de l’humour. Mais larmes et rires ne sont-ils pas inséparables ? Oui, Junior, Indien de quatorze ans vivant sur la réserve de Spokane, accumule les handicaps. Hydrocéphale, bigleux, maigrichon, il est de plus doté d’un bégaiement et d’un zozotement qui achèvent de faire de lui le "gogol" de service, victime de tous les sévices. Et des drames, il en vivra : des morts, des déchéances souvent liées à l’alcool, des rêves brisés… parce qu'on le sait, personne ne prête attention aux rêves des Indiens. Pourtant, poussé par un vieux prof un peu déjanté, Junior prend la plus grande décision de sa vie : il quitte la réserve pour aller au lycée "blanc" voisin (enfin : 35 kilomètres à parcourir à pied quand la voiture des parents est en panne, ou son conducteur H.S. ! ). La suite, découvrez-la vite en vous plongeant dans cet hymne à la vie, à l’espoir et à l’intelligence. Avec ce roman, Sherman Alexie rejoint des auteurs tels que Forrest Carter ou Louise Erdrich, dont les romans jeunesse égalent leurs titres adultes (Petit arbre pour l’un et le cycle Omakayas pour l’autre).]
Il y a une dizaine d’années, j’avais lu les deux premiers textes de Sherman Alexie publiés en français chez Albin Michel, Indian killer et Indian blues. L'auteur s’inscrivait manifestement dans la lignée de ces écrivains de grande importance appartenant aux minorités américaines, souvent découverts chez nous grâce aux remarquables collections Terre Indienne puis Terres d’Amérique (citons James Welch dont le titre Comme des ombres sur la terre fait partie des neuf livres préférés de Junior, le héros de Le premier qui pleure a perdu). J’ai donc profité de la proposition d’Albin Michel Jeunesse et du passage à Paris de Sherman Alexie de retour du festival Etonnants Voyageurs de Saint-Malo, et je me suis glissé dans la file des (vrais) journalistes… Cet entretien s’est déroulé en présence et avec l’assistance d’Anne-Céline Drach, dynamique attachée de presse, de Shaïne Cassim, directrice des collections Wiz, et de Francis Geffard, directeur de la collection Terres d’Amérique. Je les en remercie. Il a été enregistré sur radio-cassette RR350 Stereo Grundig, très lourd mais jamais en panne, qui a bien fait rire Sherman Alexie, beaucoup plus habitué aux matériels professionnels, mais qu’il a trouvé éminemment sympathique car lui rappelant son propre outil de travail et de correspondance avec ses amis. Pour la traduction, j’ai bénéficié de l’aide sur place de Francis Geffard puis avant rédaction d’Annie Dufeu. Toute erreur ou contresens ne pourrait être que de mon fait.
- J’ai lu la toute première version de votre manuscrit en français, en un imposant format 21x27 !
Sherman Alexie : Oh ! Sur e-bay, vous pourrez en tirer un paquet d’argent ! (rires)
- Oui, mais il faudrait que vous me la dédicaciez ! Est-ce que ce texte, votre premier pour la jeunesse, est le résultat d’une envie longuement mûrie, ou fait suite à une demande ponctuelle d’éditeur ?
Sherman Alexie : Je vous répondrai d'abord que je pense que la plupart de mes livres conviennent à des adolescents. J’ai donc toujours écrit pour tous, y compris des jeunes. Mes livres, depuis mes débuts, ont toujours été prescrits dans les lycées et j’ai toujours eu beaucoup de jeunes fans. C'est en particulier vrai des recueils de nouvelles, plus spécialement de Phoenix Arizona, dont le succès auprès des jeunes a été formidable. Néanmoins, des gens m’ont demandé de créer spécifiquement pour adolescents, oui…
- Quels gens ?
Sherman Alexie : Des lecteurs, des bibliothécaires, des libraires mais aussi en particulier un éditeur qui m’appelait une ou deux fois par an pour me dire : « Alors où en est ce roman pour ados ? » et je n’avais rien… En fait, il y a quelques années, je travaillais sur un livre de souvenirs familiaux centré sur mon grand-père paternel, mort à Okinawa pendant la seconde guerre mondiale. J’avais écrit un gros recueil sur l’histoire des rapports de ma famille avec la guerre. J’avais eu envie d’inclure dans ce travail le récit de ma première année de lycée chez les blancs; j’avais écrit quatre cents pages mais finalement ça ne collait pas et je les avais mises de côté, quelque part sur mon bureau. Un jour, mon éditeur m’appelle et me dit à nouveau : « Alors ça y est, tu l’as ce roman pour jeunes ? ». Au moment où je lui réponds « Non ! », mon regard tombe sur la partie "rejetée" de ce livre de souvenirs et je lui dis : « Attends, peut-être que j’ai quelque chose ». Et j’ai repris entièrement ce matériau pour aboutir à ce roman.
- Il s'agit donc d'un roman autobiographique…
Sherman Alexie : Oui, le fil narratif est exactement celui de ma vie. Plein de détails sont de pure fiction, les personnages ne sont pas forcément fondés sur des gens ayant existé, certains événements ne se sont pas produits, mais c’est "émotionnellement autobiographique", si cela fait sens.
- Tout à fait pour moi en tout cas… Vous êtes donc parti d’une base qui n’était pas destinée à la jeunesse. Avez-vous modifié votre écriture pour coller au public visé ?
Sherman Alexie : Je n'en ai pas eu besoin. Je pense que je suis un écrivain naturel; je ne suis pas un ornementaliste, je n’utilise pas des tonnes d’adjectifs ou d’adverbes. Je n’aime pas forcément dire cela, par crainte de paraître prétentieux, mais j’écris simplement, le style dont j’ai hérité au fil de ma vie se coule facilement dans le moule de la littérature et je ne le travaille pas en fonction de tel ou tel public.
- Mais avez-vous par exemple été moins cru dans votre abord de l’histoire que si le texte avait été destiné aux adultes ?
Sherman Alexie : Je ne pense pas avoir été vraiment moins cru, et je pense que c’est l’une des raisons du succès de ce roman aux U.S. Nous savons que les garçons et les hommes sont souvent extrêmement crus. Je pense que la plupart des textes publiés chez nous pour les jeunes adultes et parlant des garçons, ne sont pas en phase avec cette rudesse et cette brutalité. Ou bien les livres transforment cette nature en l’exagérant (ils sont farcis de blagues, de rots et de pets), ou bien ils tentent de "domestiquer" les ados en les privant de cette espèce de sauvagerie que j’ai souhaité dévoiler.
(A ce propos, dans l’interview suivante, à laquelle j’ai assisté, à une question de la journaliste qui comparait son roman au cinéma de Quentin Tarentino, Sherman Alexie a réagi assez sèchement en affirmant que pour lui la violence de la vie était "sérieuse", et qu’il se sentait très loin de Quentin Tarentino parce que « la violence de ses films n’était pas sérieuse, ne s’accompagnait d’aucune morale ». Lui, Sherman Alexie , s’autorisait à contourner la violence par l’humour mais ne s’accordait pas le droit de lui ôter de sa réalité.)
- Vous dites que montrer la sauvagerie, le côté brut des jeunes, a été l’une des raisons de votre succès. Mais cela vous a-t-il valu des critiques, des réactions négatives ?
Sherman Alexie : Oui. Cela fera certainement hurler de rire mes lecteurs français, mais la plus grande polémique au sujet de mon livre a porté sur la masturbation. Bien qu’il n’y ait aucune scène de masturbation décrite, le simple fait qu’il y soit fait référence de manière positive a fait perdre les pédales à certains professeurs, bibliothécaires ou libraires et pas forcément des ultra-conservateurs ou des chrétiens réacs. Est-ce que ça pourrait se produire en France ?
- Peut-être pas… Mais nous ne ririons pas pour autant car il y a ici aussi des réactions parfois violentes autour de la littérature jeunesse, et plus généralement des romans d’apprentissage, de formation. Certains leur reprochent d’être trop durs, trop proches de la partie violente de la vie réelle…
Sherman Alexie : Je pense qu’aux U.S.A. se dessine actuellement une nouvelle époque, une espèce de révolution dans la littérature pour adolescents et jeunes adultes, qu'il se concrétise quelque chose qui prend de plus en plus d’importance. Mais il y a toujours cette base, avant que ne se produise cette explosion, où cette littérature était principalement écrite pour et lue par des ados de l’élite blanche privilégiée, surprotégée. Certains continuent de considérer comme préétabli que tous les ados sont protégés et privilégiés, ou qu’ils devraient l’être, alors qu’il y a un lectorat de plus en plus important de gens défavorisés, de pauvres, de gens appartenant aux minorités. Et il y a maintenant une explosion d’une littérature pour jeunes écrite pour et au sujet de personnes qui n’ont pas eu d’enfance, dont les vies les ont obligées à grandir trop vite. Je pense que j’ai écrit, et que de nombreux autres écrivent, des livres pour des enfants qui ont dû devenir adultes beaucoup trop tôt, et c’est cela qui fait réagir négativement des gens qui n’ont pas pris conscience de la réalité. J’ai eu récemment une discussion avec une libraire au sujet de Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur. Elle disait que c’était le livre qu’il fallait absolument proposer dans les écoles pour expliquer les relations raciales aux U.S.A., plus particulièrement entre noirs et blancs. Je lui ai répondu : « Oh ! Non ! Un ado noir de seize ans vivant à Los Angeles ou à New-York ne se sentira aucun lien en aucune façon avec ce roman ». Ce livre a été écrit à l’origine pour un public de lecteurs blancs de l’élite et je pense que c’est toujours principalement à eux qu’il correspond et plaît. De nos jours il y a beaucoup de romans écrits par des auteurs noirs, comme Walter Myers, qui parlent d’expériences de vie plus contemporaines et qui sont plus adaptés au public contemporain. La littérature pour adolescents est maintenant tout à fait contemporaine, la vie des ados a beaucoup changé : ils en savent beaucoup plus que nous, ils sont exposés à beaucoup plus de choses que nous ne l’étions. Quand vous parlez de jeunes défavorisés, vous parlez d’une grande souffrance et si vous n’écrivez pas de littérature qui aborde ce à quoi ils sont confrontés, si vous essayez d’éviter ces sujets qui fâchent, alors vous passez complètement à côté de vos lecteurs.
- Vous dites qu’ils sont plus exposés et qu’ils en savent plus. Ne pensez-vous pas qu’ils sont effectivement bombardés de plus d’informations pour au final en savoir moins ?
Sherman Alexie : Non, je ne le pense pas. Je pense qu’auparavant nous savions tous les mêmes choses, on nous apprenait les mêmes choses, nous faisait lire les mêmes livres, nous transmettait les mêmes idées. Maintenant on enseigne et on transmet un registre d’idées complètement différent et les gens se trompent s’ils pensent qu’une forme de connaissance totalement différente signifie moins de connaissance. Je prends souvent l’exemple d'un professeur très académique et très opposé à la littérature contemporaine. Ma réponse à tous ses arguments sur la tradition, c’est que j’ai lu la plupart des livres qu’il a lus, j’ai lu tous les classiques, moi aussi je peux citer Shakespeare, mais j’ai aussi lu toutes sortes de livres qu’il n’a jamais ouverts. Je peux rentrer dans beaucoup plus d’endroits aux U.S.A. et parler à beaucoup plus de gens qu’il ne le peut. Bien sûr, il associerait cette capacité à « quelque chose de moins que » alors que je l’associe à « quelque chose de plus que ». Je quantifierais l’intelligence par le nombre d’endroits où vous pouvez pénétrer en étant capable de participer aux conversations.
(Pause boissons ce qui explique le changement apparemment total de sujet !)

- Vous parliez de succès tout à l’heure et vous avez effectivement obtenu le National Book Award en 2007 pour ce roman.
Sherman Alexie : C’est époustouflant. Mon roman a figuré sur les listes des meilleures ventes du New-York Times pendant sept mois. Il a fait partie des derniers titres en concurrence dans tous les prix les plus significatifs attribués à des romans pour adolescents. Il a fait partie des listes de sélection des meilleurs livres de l’année dans pratiquement tous les magazines pour ados. Les critiques très nombreuses ont été unanimement positives. Tout ça est évidemment très agréable et en même temps très amusant parce que c’est un livre tellement à part sur un coin paumé tellement particulier.
- Peut-être, mais en même temps il est universel.
Sherman Alexie : En rétrécissant son champ, en le faisant encore plus spécifique, il a peut-être effectivement acquis une portée plus universelle. Je suis devenu plus universel en étant plus à part !
- Peut-être aussi parce que vous parlez de choses très dures, beaucoup meurent autour de Junior, en accompagnant cette dureté de beaucoup d’humour.
Sherman Alexie : Je pense que c’est là qu’intervient la création artistique. Dans la vraie vie, quand ma famille et moi vivions de telles épreuves, je ne me souviens pas que nous ayons beaucoup ri, je ne pense pas que nous avons survécu à ces épreuves aussi bien que le font les personnages du roman. Je suis profondément convaincu que rendre le livre amusant, utiliser l’humour, transmet un message sur l’incroyable pouvoir de l’humour d’aider à surmonter les situations les plus tragiques. Une fois de plus, je pense que là réside le cœur de la création. Dans la réalité, j’étais loin d’être aussi intelligent et amusant que Junior l’est.
(Dans l’interview suivante, Sherman Alexie indiquera que son roman, s’il est un roman d’apprentissage, l’est pour l’entièreté de la nation indienne, pas pour telle ou telle catégorie ou tranche d’âge de lecteurs, et qu’il est fondamental que son personnage ne se considère pas seulement comme indien mais aussi comme membre de beaucoup d'autres tribus humaines.)
- Shaïne Cassim, le titre original était « Journal véridique d’un Indien à temps partiel » et vous avez choisi « Le premier qui pleure a perdu ». Pourquoi ?
Shaïne Cassim : J'y ai longuement réfléchi. D’un côté, il me semblait que l’idée de "journal" était très anglo-saxonne et peut-être moins adaptée à un public français, en particulier de jeunes lecteurs. D’autre part il me paraissait que ce roman était de portée universelle, qu’il pouvait être l’histoire de presque tous les adolescents du monde et je ne souhaitais pas marquer de spécificité par un titre réducteur.
(Traduction de cet aparté à Sherman Alexie qui réagit.)
Sherman Alexie : Une fois encore on est face à la même situation : le titre français est superbe parce qu’il transcrit un concept universel. Mais dans ma réserve, « The first one who cries looses » (traduction du titre français) était la phrase la plus effrayante que vous pouviez entendre en grandissant, parce qu’elle voulait dire que vous alliez avoir à vous bagarrer, elle voulait dire que vous alliez prendre des coups, elle voulait dire que vous alliez être blessé physiquement et psychologiquement. C’est à cause de cette portée, de cette ambivalence que j’aime beaucoup ce titre. Par contre, je ne pense pas qu’il aurait fonctionné aux U.S.A. C’est trop poétique et les lecteurs américains sont plus habitués aux journaux. C’est amusant parce que « Le premier qui pleure a perdu » sonne plus universel ici alors qu’il serait regardé comme marginal chez nous…
- Ce qui veut dire que « Journal véridique d’un Indien à temps partiel » sonnerait plus universel aux U.S.A.?
Sherman Alexie : Oui, parce que la confession, en particulier la confession publique, a une part énorme dans la culture américaine, et le titre en anglais colle parfaitement à cette réalité. Les titres métaphysiques ne font pas un tabac aux U.S.A. Je pense à un superbe livre pour adultes et jeunes adultes de Peter Cameron qui a pratiquement été tué par son titre « Someday this pain will be useful to you » ( note : traduit en français aux éditions Rivages sous le titre « Un jour cette douleur te servira »… Vivra-t-il chez nous ? ). Les américains sont plus friands de titres qui sonneraient comme des titres de films.
Francis Geffard : Donc votre prochain roman jeunesse s’appellera « Junior : Le retour » !
Sherman Alexie : Peut-être... (rires)
Francis Geffard : Ou « Junior revient et il n’est pas heureux » !
Sherman Alexie : (grands rires) Non, c’est trop métaphysique !
- Pouvez-vous nous parler de votre travail avec l’illustratrice, Ellen Forney ?
Sherman Alexie : J’ai toujours été, depuis mon plus jeune âge, un grand amateur de bandes dessinées et de caricatures. J’ai toujours moi-même dessiné, mais ce que je faisais n’était pas bon. Je n’ai cependant jamais pensé consciemment à faire de Junior un caricaturiste. Simplement, dès la première page du tout premier jet du roman, j’en ai fait un dessinateur par une espèce de geste réflexe. A cet attrait quasi-obsessionnel de ma jeunesse s’ajoute une fois de plus le fait que j’ai envie de rentrer dans le monde des ados, de pénétrer dans leurs pièces. Or, les romans graphiques sont quelque chose de vraiment énorme aux U.Sherman Alexie aujourd’hui. En faire un caricaturiste, faire de ses dessins une part importante de son monde, de la manière dont il regarde le monde, induisait un élément "roman graphique" qui ne pouvait que rendre plus crédible cette voix d’adolescent et augmenter son impact. Il était donc important de trouver la bonne personne pour tenir le rôle de Junior dessinateur. Ellen est une de mes amies. Je ne sais pas vraiment pourquoi, mais, dès le début, je savais que cette femme blanche de trente-cinq ans vivant à Seattle pouvait devenir un gamin indien de quinze ans vivant dans une réserve, je savais qu'elle était capable de se métamorphoser. Pour le premier tiers du livre, j’étais très directif, j’indiquais très précisément quel dessin insérer et où ( par exemple pour le Junior coupé en deux, moitié blanc et moitié indien ). Puis, pour le second tiers, nous avons collaboré autour du manuscrit, chacun apportant ses idées et tous deux travaillant ensemble à partir de ces bases. Enfin, pour le dernier tiers, j’étais déjà pris par mon livre suivant et je suis devenu une espèce de réalisateur-scénariste et elle l’actrice principale. Je lui avais fourni le scénario et elle créait une nouvelle dimension du personnage, c’était d’elle que venaient les idées, c’était vraiment excitant. En fait ce livre a été omniprésent pendant plusieurs années, depuis l’idée de départ jusqu’aux déplacements professionnels. Or il y a des choses que j’ai écrites et dont je peux encore me dire aujourd’hui, en les relisant : « Où est-ce que je suis allé chercher ça ? », mais pas aussi souvent que face à ces dessins pour lesquels je n’ai rien eu d’autre à faire que m’exclamer : « Waouh ! C’est génial ! ». Quand j’ouvre le livre et que je les vois, c’est comme si c’était la première fois et j’adore ça. Par exemple, celui de la cascade qui traverse Junior et le coupe en deux me laisse complètement abasourdi. C’est vraiment comme si elle avait vu quelque chose dans le livre, dans mon personnage de Junior.… et dans moi… que j’aurais été incapable de voir.
(Alors que la journaliste suivante est dans les starting-blocks, Sherman Alexie se tourne vers moi)
Sherman Alexie : Je souhaite modifier/ajouter quelque chose. Aux U.S.A. , ce n’est que très récemment que des gens se sont mis à écrire de la littérature pour ados spécialement pour des gamins noirs, amérindiens ou d’origine latino. Il n’y avait -je dirais jusque dans le courant des années 1990 - aucun éditeur, aucun agent, aucun écrivain, personne qui se soit lancé dans l’écriture, la publication, la promotion, la vente de livres autour de ces minorités et qui leur soient destinées. Et je pense qu’il y a plein de critiques, de profs, de bibliothécaires et de libraires qui commencent seulement à entrer dans ce nouveau monde où les sujets abordés sont plus dérangeants parce que les vies des lecteurs potentiels sont, elles aussi, plus dérangeantes.
- Pour finir, j’aimerais parler de l’épigraphe de votre roman « Il existe un autre monde mais il n’est pas dans celui-ci » de Yeats.
Sherman Alexie : C’est drôle. J’avais lu cette phrase, puis quelqu’un d’autre l’avait utilisée comme exergue en l’attribuant à Yeats et j’avais beaucoup aimé. Mais je ne me rappelle pas l’avoir lu dans Yeats et des gens m’ont écrit pour me dire que cette citation était de quelqu’un d’autre… J’ai eu neuf interlocuteurs qui m’ont donné neuf auteurs différents… et je ne l’ai toujours pas retrouvée dans Yeats ! J’ai donc la sensation d’avoir par accident créé quelque chose qui ressemble à ce qu’aurait pu faire Junior. Bien sûr, la qualité spirituelle de cette phrase me plaît, mais aussi l’idée que peu importe que vous vous sentiez loin et seul, vous appartenez à un monde. Il ne faut pas laisser votre sentiment d’étrangeté vous marquer à vie, même si vous êtes un étranger, cela ne devrait pas vous prendre longtemps de vous débarrasser de cette sensation où que vous vous trouviez. C’est ce même concept dont nous avons déjà parlé : pouvoir entrer dans n’importe quelle pièce et y trouver sa place. Cette citation m’interpelle parce que les gens vivent dans des univers complètement différents du mien mais dès que j’entre dans leur monde ou qu’ils pénètrent dans le mien, nos deux mondes se recoupent.
Et Sherman Alexie de dessiner sur mon manuscrit ( ça y est, j’ai ma dédicace originale !) un dessin d’Ellen Forney qui ne figure pas dans le livre, montrant des cercles se coupant et de dire : « Vous pouvez vivre ici (pointant une des intersections) mais, en même temps, vous êtes dans tous ces autres endroits (montrant les ensembles dont cette intersection est le résultat) . Cette citation de Yeats me semble ingérer la tristesse dont j’avais eu l’impression qu’elle était le sujet de tout mon roman ».
Voilà la fin, les saluts et le transfert vers une journaliste plus avenante… et mieux équipée. Si Sherman Alexie vient à Montreuil, si vous y êtes et si vous avez pénétré dans le monde de son livre, n’hésitez pas à l’aborder, c’est un homme manifestement à la fois chaleureux et réservé.
Propos recueillis par Gégène, librairie L'Herbe Rouge








Commentaires
Merci pour cette magnifique interview
Écrit par : Charles | 18 avril 2009
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