09 avril 2009
Effroyables jardins

- Michel Quint
- Pocket jeunesse - 3,95 €
C’est vrai qu’il l’est, effroyable, ce jardin planté par Michel Quint, ce carré de senteurs transformé par la guerre en tranchées et en fosses communes. On s’y égratigne aux ronces du nazisme, de la Collaboration, des exécutions, de l’arbitraire et des ultimatums à vous rendre fou. On y retourne la terre, on y creuse à mains nues jusqu’au moins avouable de l’âme humaine : la honte à l’égard de ce père ridicule ; la culpabilité silencieuse de voir mourir un homme, un époux, pour des actes commis par vous.
Au fil de cette balade en apnée à travers ses Effroyables jardins, de l’Occupation au procès Papon, Michel Quint, dans un texte rapide, expressif, aux accents chtimis et au langage familier, nous entraîne dans les tréfonds de l’être humain, de ce puits sombre intérieur où chacun d’entre nous regarde en se demandant : « Et moi, qu’est-ce-que je ferais dans cette situation ? »
Dans ce roman, court, incisif, ils sont quatre à explorer bien malgré eux ce cratère profond qui mène jusqu’à ce qu’on appelle « les tripes ». Prisonniers à ciel ouvert d’un immense trou boueux, ils sont menacés de mort par les nazis, pour attentat, condamnés à se dénoncer ou à mourir ; à se taire ou à mourir.
Les deux vrais coupables font partie du lot. Sans le savoir, les Allemands ont fait bonne pioche. Alors on pense bien à éviter aux deux autres, aux innocents, une balle dans la nuque. Mais franchir le pas qui vous mènera droit dans la tombe, ça s’examine, on y réfléchit. Et pendant que l’on reste prostré, indécis face à un mur de boue et de peur, pendant que l’horloge tourne, c’est là que le salut arrive. Le salut de l’esprit, incarné par ce soldat allemand qui fait le clown au bord du trou ; qui vous nourrit, vous amuse, vous empêche de devenir fou. Puis le salut du corps, cette corde vers la vie lancée par un vieillard malade et qui accepte, sans faillir, la rafale à votre place.
Et paf ! voilà que, de la gadoue la plus abjecte, Michel Quint fait naître un bourgeon magnifique, de ceux qui n’éclosent que dans les situations les plus extrêmes. L’horreur serait-elle une boue fertile pour les grands sentiments ? Le courage, le sacrifice, la solidarité, l’humanité, la réhabilitation de ce papa clown dont on avait tellement honte… deviennent autant de pousses qui vous redonneraient des couleurs à la plus sombre parcelle de terre.
Mais pour survivre, effroyable ou formidable, un jardin doit être entretenu. Et le meilleur des engrais, nous apprend ce roman, reste ce qu’on appelle aujourd’hui le devoir de mémoire.
Sabrina Khenfer, Apostrophe
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