03 avril 2009
Histoire de Julie qui avait une ombre de garçon

- Christian Bruel, Anne Galland
- Illustrations Anne Bozellec
- Être - 18,50 €
Alors que nombre d’éditeurs se laissent aller au conformisme le plus désuet en publiant des livres à la couverture bleue pour les garçonnets et à la couverture rose pour les fillettes, alors que bien des romans ne proposent aux garçons que d’aller terrasser des dragons et enlèvent tout projet aux filles en les enfermant dans la « chick lit », aux éditions Être on réédite un album paru initialement en 1976, devenu rapidement un livre essentiel et hélas indisponible depuis une dizaine d’années : Histoire de Julie qui avait une ombre de garçon. Dans les années 1970, l’image dominante de la petite fille était celle incarnée par Martine, toujours proprette et bien coiffée, déjà bonne ménagère et future petite maman. Julie, elle, n’aimait rien de ce qu’une petite fille devait aimer faire. Toujours en mouvement, jamais bien peignée, elle dérangeait ses parents, qui tentaient de domestiquer sa nature impétueuse. Traitée de garçon manqué, elle se retrouvait encombrée… d’une ombre de garçon qui faisait tout ce qu’elle aurait aimé faire : lancer la vaisselle en l’air au lieu de l’essuyer, faire pipi debout au lieu de s’accroupir …
Le féminisme radical des années 1970 avait inspiré d’autres livres comme ceux parus aux Éditions des femmes : Rose Bonbonne, Clémentine s’en va, dans la foulée du célèbre essai d’A. M. Belotti Du côté des petites filles. Dans ces derniers livres, le propos était quelque peu manichéen et tout opposait les filles et les garçons, alors que du côté du livre qui nous intéresse le féminisme et la prise en compte de l’inconscient de l’enfant inspirèrent à leurs auteurs une fable plus subtile. N’oublions pas que, avant de créer les éditions du Sourire qui mord, Christian Bruel animait le Collectif pour un autre merveilleux, où il revendiquait pour le merveilleux hérité des contes de fées le droit de servir de révélateur. Voilà pourquoi c’est au pied d’un monument dédié à Charles Perrault que Julie se débarrasse de cette ombre de garçon. C’est là aussi qu’elle rencontre ce garçon qui se cache pour pleurer, de peur d’être traité de fille : blottis l’un contre l’autre, les deux enfants accueillent cette part d’eux-mêmes qu’ils n’osaient assumer et ils s’acceptent tels qu’ils sont, enfin.
Qu’y a-t-il de changé dans cette nouvelle édition de l’Histoire de Julie ? L’album carré de 48 pages devient un livret rectangulaire de 72 pages grâce à une nouvelle maquette. Les deux tons de rose pâle qui habillaient de temps à autre les illustrations ont disparu et c’est en noir et blanc que cette nouvelle Julie s’affirme. Par contre, le texte est imprimé sur un fond rose fuchsia soutenu, comme si Julie avait grandi, se débarrassant du rose layette et se reconnaissant dans un ton plus en phase avec sa puberté naissante. Grâce à ce choix, le magnifique travail au trait d’Anne Bozellec trouve la mise en valeur qu’il méritait. À deux vignettes près, images et texte identiques nous font retrouver avec émotion cette fable qui n’a pas vieilli, contrairement à ce qu’on aurait pu penser et qui s’impose ici avec force et élégance. Julie va pouvoir à nouveau se trouver des petites sœurs, comme elle rêveuses mais pas princesses, énergiques mais pas garçonnes.
Bienvenue, « Julie-chipie, Julie-furie, Julie-Julie ».
Claude André, L’Autre Rive
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Commentaires
Merci pour cette jolie présentation, qui a attiré mon attention sur l'album.
J'ai particulièrement aimé le néologisme de "garfille". Quand tu parles de "conformisme le plus désuet", je crois malheureusement que ce n'est pas le cas... Loin d'être désuet, cet odieux conformisme EST la modernité actuelle, en "vertu" duquel ce sont des albums comme cette splendide Histoire de Julie qui pourraient être taxés de désuétude par nos modernes réactionnaires. Hélas ! comme elles sont loin, les années 1970 ! Même si des gens se battent pour que, un jour, peut-être, nous puissions renouer avec leur esprit épris d'humanisme et de liberté.
Écrit par : Thomas Savary | 03 avril 2009
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