14 janvier 2009
Il y a deux coeurs en moi (un texte de Nathalie Novi, in Envols d'Enfances)
Serrées dans la R16 familiale, je regarde défiler l'ombre des platanes qui soulèvent le bitume et bouleversent mon coeur.
Nous déjeunons chez tante Annie ce dimanche.
C'est un rituel depuis notre retour de Constantine.
Le déjeuner s'étire jusqu'au centre de l'après-midi. Il y a les enfants, petits et grands, une tripotée de soeurs, un frère, des cousins, qui plaisantent, rient, inventent des histoires... et le carré d'adultes, qui argumente, se souvient, rit aussi, parle haut parfois, quand il s'agit de politique.
Seule maman semble silencieuse.
Je suis un peu pareille, un peu comme Elle.
Je me sens d'ici et de nulle part à la fois, trop grande, trop petite, décalée, à côté, pas dedans, telle Alice hors de son pays.
Je porte ma robe chasuble Carabi, rouge cramoisi, avec sa montre à gousset intégrée qui me rend si fière, un chemisier blanc immaculé et ce petit gilet vermillon, fraîchement tricoté par maman, entre deux cours, entre deux mots-croisés.
Rouge, c'est la couleur que Mary, ma soeur, mon inséparable, m'a choisie, le jour où elle n'a plus voulu que l'on nous prenne pour les jumelles que nous ne sommes pas. Elle, sa couleur, c'est le bleu, pour aller avec ses yeux.
J'attends que passe le temps du repas. Manger, j'aime pas ça. La viande, je déteste. D'ailleurs, ça fait au moins vingt minutes que je mastique le même bout de rosbif !...
Le dessert avalé, les parents continuent à discuter autour d'un café. Mes soeurs, mon frère, mes cousins se lèvent dans un fracas de chaises et de rires et proposent une partie de Belphégor dans le petit bois. Dehors, la lumière est déjà entre chien et loup. Les petites restent là, à jouer à la poupée. J'aimerais bien jouer avec elles, mais elles sont si petites, je suis tellement plus grande... Alors je suis les autres mais personne ne m'attend. Je les suis pour ne pas rester toute seule mais j'ai peur de la forêt, des chiens, des loups... Deux clans sont formés. Je ne sais pas auquel j'appartiens.
Heureusement, le froid et la nuit s'installent vite.
Nous rentrons.
Dedans, tout a changé. On a poussé les meubles en rangs incongrus contre les murs. Une valse virevolte sur le tourne-disque, et, sur la piste improvisée, chacun se met à danser, à rire, à chanter. Je m'agrippe au premier fauteuil venu et me glisse entre lui et la tapisserie. Surtout, me fondre dans le fond, surtout ne pas me montrer. Qu'ils m'oublient ceux qui savent danser, rire, chanter.
Tapie dans mon refuge, pourtant, j'observe, n'en perds pas une miette.
Il y a deux coeurs qui balancent au creux de moi :
- un rouge, frissonnant de gêne à l'idée de s'exhiber devant tout le monde...
- un bleu, fou d'envie de se libérer de sa cage pour s'envoler enfin, rejoindre ceux qui osent danser, rire, chanter... et finir par leur ressembler, un peu...
Nathalie Novi
Envols d'Enfance propose des rencontres entre artistes et enfants souffrants. Gallimard jeunesse édite leurs créations communes. Envols d'Enfance, 26 rue A. Perrin, 69100 Villeurbanne, 04 37 69 07 04, envolsdenfances@orange.fr, http://envolsdenfances.hautetfort.com/
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