24 novembre 2008
Être une zoreille (par Florence Hinckel )
[La guerre des vanilles de Florence Hinckel a été choisi en seconde position pour le prix du livre jeunesse de Nouvelle-Calédonie, sélection 2008, Livre mon ami, derrière Les fées du Camping de Susie Morgenstern. Susie n'ayant pas pu répondre à l'invitation des jeunes lecteurs, c'est Florence qui est allée les rencontrer du 20 au 31 octobre 2008. Nous la remercions d'avoir accepté de nous confier le témoignage ci-dessous pour publication. D'autres récits et photos sur son blog.]
"Une rencontre, c'est le rendez-vous secret de deux hasards" écrit Jo Hoestlandt dans l'album jeunesse À pas de louve.
Une rencontre, c'est d'abord un événement. Le philosophe Gilles Deleuze, dont les concepts ne sont pas du tout incompatibles avec les avis d'auteurs jeunesse, a beaucoup parlé de cela.
Selon lui, la meilleure manière de le considérer, c'est de "remonter l’événement, s’installer en lui comme dans un devenir, rajeunir et vieillir en lui tout à la fois, passer par toutes ses composantes ou singularités. "
Il écrivait encore : « Faire d'un événement, si petit soit-il, la chose la plus délicate du monde, le contraire de faire un drame, ou de faire une histoire. »
Un écrivain est tout à fait capable de faire une histoire à partir de ces choses délicates dont il ne faut pas faire d'histoires : là se situent les miracles et les bons livres.
Gilles Deleuze n'aimait pas voyager. Il préférait les voyages immobiles. Chacun peut comprendre cela, a fortiori s'il est philosophe ou romancier ou rêveur.
Voyager, à la limite pour vérifier si c'est bien comme on le pensait. Voilà ce qu'il disait.
C'est vrai : à quoi bon voyager aujourd'hui, alors qu'Internet et tous ces médias nous transmettent tant d'images, tant d'informations sur chaque coin du globe ? À quoi bon crapahuter à l'autre bout de la terre, puisque les rencontres et les événements sont là, tout près, si l'on sait bien regarder, bien sentir, bien les saisir ?
C'est vrai, cela ne sert à rien.
Pourtant, j'aime voyager.
J'aime voyager des deux façons : physique et immobile. Je crois qu'elles sont aussi compatibles que Gilles Deleuze avec Jo Hoestlandt. Je crois qu'elles peuvent se stimuler l'une et l'autre. On pourra m'accuser de paresse au quotidien, mais c'est humain : chez moi je finis par avoir du mal à saisir les événements. Sans doute parce que je suis mère de famille et, de plus, non philosophe. Se décentrer permet de bousculer un peu ses perceptions, redevenir sensible.
Pour se décentrer, je ne connais rien de mieux que l'écriture ou les voyages. Le summum étant de mêler les deux.
Je reviens tout juste d'un voyage hors du commun : j'étais invitée en Nouvelle-Calédonie dans le cadre du prix jeunesse Livre Mon Ami. Dès le début, ce voyage était placé sous le signe de la rencontre : je venais pour "rencontrer" mes jeunes lecteurs. C'était de bon augure.
Des lecteurs vivant à 22000 kilomètres de chez moi... Chère Jo Hoestlandt, difficile de penser au hasard ! Et pourtant... Un jour, j'ai écrit un livre intitulé La guerre des vanilles. Je crois qu'on écrit toujours par hasard. On lit aussi par hasard. Les hasards d'une écriture et d'une lecture allaient ainsi se rencontrer. Je ne serais pas déçue. Mais j'y reviendrai.
La première rencontre lorsqu'on se rend dans un autre pays est celle d'un paysage avec soi. Cela commence au travers du hublot d'un avion. Nous sommes tout engourdis par plus de 20 heures de voyage, mais nous nous réveillons vite avec cette émotion : paysage vert et vallonné, lagons en camaïeu de bleu... Le désir d'un paysage. Nous y sommes.
Ne pas se tromper, alors. Ne pas seulement longer l'événement, mais s'y lover. La tentation est grande de passer à côté, si l'on ne s'oublie pas soi-même. Étrange réflexe que nous aurons à vouloir SE faire photographier devant le bleu de l'océan, les pieds posés sur le sable fin, adossé à un cocotier. Méfiance : nous voulons donner la preuve, aux autres, au monde, que nous sommes bien là, dans la carte postale. Nous voulons en garder le souvenir : ce sourire photogénique n'était pas loin du tropique du capricorne, si si. Mais à ne penser qu'aux photographies, grand est le risque de ressentir un vide infini lorsque nous nous y pencherons une fois rentré. Qu'aurons-nous alors vécu ?
Se lover dans l'événement, ce serait jeter l'appareil photo. Ou bien photographier uniquement ce qui nous aura émus. Mais c'est souvent indicible autant qu'invisible. Qu'est-ce qui nous émeut ? Justement ce qui se différencie des cartes postales. Les odeurs, d'abord. Celles des alizés, iode des embruns, fleurs de frangipanier, eau de coco, vanille de Lifu... Ce que l'on voit d'insaisissable : couleurs, mouvements, battements d'ailes, sauts dans l'océan, surgissements... Ce que l'on entend : vagues, oiseaux, brises, feuillages, cris, langues, murmures, bruissements... Là sera le hasard : ce qui dans l'étrangeté nous touche.
Ensuite, "rencontres" programmées avec les classes. A priori aucun hasard non plus là-dedans. Mais mais mais... Laissons-lui place, soyons attentifs... Et les événements, à chaque fois, pointeront le bout de leur nez. Un regard, un sourire, un mot. Il y en eut beaucoup. Beaucoup, beaucoup plus que je ne l'aurais cru. Il semble que la rencontre de mes lecteurs avec mon livre fut génératrice d'émotions. Émotions qu'ils m'ont rendues, avec tant de générosité ! Parler de toutes ces rencontres serait trop long. Mais les plus belles résident dans les devenirs : lorsque j'ai perçu quelque chose qui a germé et qui va continuer à grandir dans l'âme d'un enfant.
Puis ce furent toutes les autres rencontres, celles dont le véritable hasard créa l'événement. Les histoires que l'on m'a racontées. Des vies entières mêlées à l'Histoire. Échanges, empathies, partages... Émotions lors de l'écoute d'une rupture, d'un tiraillement identitaire. Humilité face à cette confiance accordée. Lumières d'une musique, d'une voix, d'un tressaillement, d'une religion même sans dieu.
Qu'est-ce qui fait que l'on recueille davantage ces confidences lorsqu'on est ailleurs ? Peut-être justement parce que l'on vient d'ailleurs. Si l'on nous appelle zoreille, autant en tirer parti : je serai votre oreille, je vous écoute. Votre culture, votre coutume, vos paroles et vos histoires, vos sentiments et vos contradictions, vos regards et vos sourires, je les accueille. Inévitablement, alors, nous nous rencontrons.
On revient riche de ces rencontres. On est toujours d'accord avec Jo Hoestlandt. Ce furent les rendez-vous secrets de hasards allant par deux. Et l'on est aussi toujours d'accord avec Gilles Deleuze : on a à la fois rajeuni et vieilli, on s'est installé dans ce devenir des événements. À tel point que l'on se dit : pourquoi s'arrêter en si bon chemin ? On se promet alors : même ici, chez nous, hors étrangeté, faire preuve d'autant d'accueil, d'autant d'écoute : être une zoreille en son pays.







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