20 novembre 2008

Contes par-ci, contes par là

[RÉTROVISEUR MARS 2005]

Pasted%20Graphic.jpg« En tant que passeur de paroles, le conteur se doit de faire sien un récit, Cela signifie-t-il pour autant que l’on puisse en oublier que ce récit n’est pas nôtre ? » Une interrogation de l’écrivain et conteur québécois Jacques Pasquet.
Boudé pendant longtemps comme littérature marginale ou, tout simplement relégué dans la section des lectures enfantines, le conte a cheminé, lentement mais sûrement vers une reconnaissance qui en a fait un objet de recherches et de réflexion. Il a quitté les archives de l’anthropologie ou du folklore pour gagner ses lettres de noblesse dans le domaine littéraire. Les deux dernières décennies ont vu se multiplier les ouvrages érudits et les colloques autour du conte. Dans le même temps, on a vu se multiplier les lieux de production du conte comme art de l’oralité. Festivals, soirées de contes et autres activités mettant en lumière la richesse et la diversité des paroles conteuses se sont envolés à travers la francophonie comme autant de trucs du pissenlit balayés par un vent de renouveau. Conteuses et conteurs de tout acabit rivalisent de créativité, d’ingéniosité et de talent pour que vivent ces innombrables récits qui font rêver et voyager. Pour que les oreilles et tous les sens soient sollicités et se laissent emporter. Le conte comme objet de production littéraire a suivi. On publie des contes, beaucoup de contes. On édite, on réédite. Albums et compilations s’alignent généreusement sur les tablettes des librairies. En tant qu’écrivain et conteur, je ne peux que me réjouir d’une telle effervescence autour d’un univers qui me passionne depuis quelques décennies. Mais, au-delà de cette satisfaction, certains constats m’amènent à une réflexion qui me semble nécessaire. Je voudrais, ici, en poser les jalons en souhaitant qu’ils suscitent des réactions.


C’est lors du Colloque International organisé au Musée National des Arts et Traditions Populaires de Paris en février 1989 que s’est amorcée, de façon concrète et collective, une large réflexion autour du conte et de son renouveau (1). Lors de ces rencontres, conteurs et chercheurs ont multiplié les regards et analyses sur toutes les facettes du conte et de l’art de conter. Les confrontations des uns et des autres ont permis de mettre en lumière la situation du conte; de réfléchir et d’échanger points de vues et opinions sur la matière du conte et sur les fonctions qu’il peut assumer dans nos sociétés contemporaines; de questionner le travail de ce qui est désormais devenu, pour nombre de conteurs et conteuses, un véritable métier. Au fil des années, depuis ce colloque, le conte a continué son petit bonhomme de chemin, grandissant en force et en sagesse. L’émergence de conteurs et conteuses en grand nombre a permis de multiplier les écoutes et les lieux de contage. Le monde de l’édition a emboîté le pas à ce mouvement et a offert aux lecteurs des ouvrages de plus en plus nombreux. C’est ainsi qu’on a pu découvrir des récits moins connus que les contes traditionnels les plus populaires. Récits d’autres cultures, récits contemporains et créations côtoient désormais les Perrault, Grimm et Andersen sans aucune gêne et c’est tant mieux. Mais, cette abondance, qu’elle soit le fait du conteur ou de l’éditeur, oblige à la quête de récits. Le conteur se doit de se constituer un répertoire et l’éditeur de trouver des textes et des auteurs qui puissent lui offrir matière à publication. C’est là que devrait se poser, à mon avis, une question importante : peut-on utiliser n’importe quel texte, n’importe comment, sous prétexte qu’il s’agit de récits liés à l’oralité ?

Pour mieux souligner le sens de ce questionnement, je citerai deux exemples récents. Lors d’une soirée de contes, une conteuse a présenté un très beau récit. À l’écoute, il s’est avéré qu’il s’agissait en fait d’une adaptation très personnelle d’un récit de Marguerite Yourcenar. Or, à aucun moment de la soirée ou des échanges avec le public, cette conteuse n’a fait mention de ses sources. Fait à souligner : il ne s’agit pas d’un cas isolé. L’autre exemple concerne les volumes de contes et récits liés à une culture que je connais bien pour l’avoir côtoyée pendant plusieurs années : la culture Inuit. À la lecture de quelques uns de ces livres, j’ai été à même de relever, dans certains volumes, de grossières erreurs démontrant une méconnaissance totale de l’univers présenté. Certaines adaptations sont telles qu’elles ne respectent pas la culture d’où sont tirés les récits et vont même, parfois, à l’encontre du sens premier de ces récits. Un effet de mode, le monde Inuit l’est à l’heure actuelle, justifie-t-il de telles dérives ? Jusqu’où va la liberté d’adaptation dont tout conteur doit pouvoir faire usage puisque c’est la raison d’être de son travail ? En tant que passeur de paroles, le conteur se doit de faire sien un récit, de l’imprégner de sa voix, de sa sensibilité et des émotions que lui ont procuré le récit dont il s’inspire. Cela signifie-t-il pour autant que l’on puisse en oublier que ce récit n’est pas nôtre ?

Il me semble important de poser cette question d’une éthique nécessaire autour de l’univers du conte. L’appartenance au domaine de l’oralité ne doit pas faire oublier l’origine des récits contés ou écrits. Loin de moi l’idée de remettre en cause le travail de recherche que constitue le répertoire du conteur. Mais, lorsque l’appropriation d’un récit se fait à partir de textes dont on connaît l’auteur, ne devrait-il pas y avoir un souci de nommer les sources ? Il me semble que ce serait là faire preuve d’honnêteté intellectuelle. Une telle démarche n’enlève rien à la qualité du travail du conteur. Lorsque le conteur ou la conteuse s’approprient un récit, héritage d’une culture autre, n’ont-ils pas un devoir de rigueur par rapport à cette culture ? Je crois nécessaire la rigueur d’une éthique dans le travail autour du conte. Pour nombre de conteurs et conteuses elle est présente dans leur travail. Mais il reste encore beaucoup de chemin à faire pour que cela devienne une exigence du métier de conteur. Il ne suffit pas de lire, mémoriser et redire une histoire dans ses propres mots pour conter. Il devrait y avoir également un souci de connaître l’environnement de ce récit. Cela est encore plus vrai lorsque l’on s’appuie sur des récits provenant d’un autre univers culturel que le nôtre. Puiser dans les traditions d’une autre culture impose de le faire avec honnêteté et respect de cet Autre dont on s’approprie l’histoire. Pour en arriver là, il m’apparaît essentiel d’avoir, ou d’aller chercher, un minimum de connaissances de la culture d’origine du récit afin de ne pas la dénaturer, voire la trahir.

La même exigence de rigueur par rapport aux sources du récit devrait transparaître dans les contes publiés. Ce qui n’est pas toujours le cas, hélas. La nature même de l’oralité, sa fragilité et sa perméabilité ouvrent la porte à tant de variations et d’interprétations que le risque de dénaturation est grand. Il est du devoir des directions de collections de s’assurer que l’auteur du conte proposé, lorsqu’il provient d’une autre culture, n’a pas tout simplement pillé une mémoire qui ne lui appartient pas. Ce qui fait la force de cette abondance du conte, tant oralisé que littéraire, doit être sa véracité. À cette condition, les contes deviennent la porte qui ouvr sur l’Autre et leur fonction essentielle dans nos sociétés en mutation. À cette condition, les conteurs et les conteuses peuvent être les médiateurs de l’Autre. Contes par-ci, contes par-là, tant que le loup n’y est pas les oreilles s’ouvrent et les goules se délient !

Jacques Pasquet

(1) Pour les lecteurs qui le souhaiteraient, il est possible de consulter les travaux de ce colloque dans Le renouveau du conte/The Revival of Storytelling édité par Geneviève CALAME-GRIAULE aux éditions du CNRS, Paris, 1991


Jacques Pasquet :

Né en France, Jacques Pasquet a pas mal navigué avant d’adopter le Québéc comme terre de vie.
Passionné par l’univers du conte et de la littérature de jeunesse, il partage cet intérêt depuis plus d’une décennie en animant des ateliers de formation, et a enseigné ces deux domaines à l’Université du Québec à Montréal.
Passeur de paroles, il aime conter chaque fois que l’occasion lui en est offerte partout où les oreilles sont prêtes à l’écouter. Amoureux des solitudes et des froidures du Grand Nord, il est très attaché au destin d’un peuple qu’il côtoie régilièrement : le peuple inuit. On le dit parfois aussi infatigable conteur qu’infatigable rêveur d’espace. Jacques Pasquet est régulièrement invité à conter en France. 

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