21 octobre 2008
L’Âge d’ange

- Anne Percin
- Médium, L’École des loisirs - 8 €
De retour pour quelques jours dans sa ville natale, une personne se rappelle sa dernière année de lycée — en commençant par évoquer la solitude qui était alors la sienne, celle des enfants uniques ayant grandi entre deux parents accaparés par leurs carrières respectives, celle des êtres rejetés pour leur dédain des codes et des conventions, celle des personnes qu’éloignent de leurs pairs une passion rare et exclusive : en l’occurrence, pour la Grèce antique. La bibliothèque du lycée lui apparaissait alors comme un sanctuaire, recelant le plus beau des trésors, un livre intitulé Les Amours des dieux et des héros, qui concentrait tout ce qui chez les Grecs l’envoûtait : leur culte du corps et de la beauté, leur innocente sensualité. Personne d’autre, bien sûr, ne consultait l’ouvrage. Jusqu’au jour où celui-ci disparaît des rayons ! Quel intrus a pu oser l’emprunter ? D’origine polonaise, Tadeusz voue lui aussi une passion à la Grèce antique. Vivant avec son père mécanicien et ses frères cadets dans un quartier « sensible » de la périphérie, le garçon fait partie des quelques élèves de milieu populaire ayant gagné à leurs bons résultats scolaires leur entrée dans ce lycée longtemps réservé aux nantis. Trop intelligent et cultivé pour les autres élèves pauvres du lycée, trop rustre, trop misérable pour les enfants de l’élite prédatrice (« les jaguars »), Tadeusz croyait lui aussi être condamné à la solitude. Tout naturellement, les deux lycéens deviennent amis… et bientôt davantage ? Le récit nous fait alors assister à la renaissance d’un cœur prématurément racorni et à l’éveil d’une conscience politique : « C’est de l’enfer des pauvres qu’est fait le paradis des riches. » (Victor Hugo) Les actes de vandalisme se multiplient dans les banlieues. Des émeutes finissent même par éclater, qui pour ne jamais dépasser le stade de la violence stérile, échoueront à devenir des révoltes, susceptibles de menacer l’ordre établi.
Que l’amour puisse mener à tout, y compris à la politique, sous la figure tutélaire de Périclès, ne surprendra sans doute que ceux qui ont oublié leurs amours de jeunesse. Peut-on par ailleurs taxer de manichéisme, comme je l’ai « lu dire », l’opposition tranchée entre l’élite sociale luxembourgeoise et des Polonais d’extraction modeste telle que le roman la présente ? Bien sûr, si exposer la réalité est synonyme de manichéisme. On retrouve en tout cas chez ces personnages forts d’Anne Percin un refus des conventions sociales comme des séparations de classe et de sexe, un rejet instinctif et viscéral des normes et des mots qui enferment, associés à une grande pudeur des sentiments. Le style du récit est vif, l’écriture tantôt brillante et acérée (avec de nombreuses formules qui font mouche), tantôt sobre et retenue, à l’image du personnage principal, passionné mais pudique, qui par ses réparties glaciales, souvent lâchées par réflexe, ne peut s’empêcher de maintenir une distance face aux autres, Tadeusz inclus. Le roman abonde en clins d’œil et en références (que je ne détaillerai pas afin de laisser au lecteur le plaisir de les découvrir… ou non). Véritable bouteille à la mer, L’Âge d’ange est un livre éminemment personnel qui sans doute ne « parlera » pas à tout le monde mais touchera au moins ceux et celles qu’une sensibilité et des goûts singuliers ont contribué à isoler des autres, ainsi que toute personne sensible aux injustices sociales. Pour ma part, cela faisait des mois qu’un roman ne m’avait ému à ce point !
Thomas Savary, Voyelles
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